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Guillaume Apollinaire, Correspondance avec les artistes Par Olivier Plat

 

Apollinaire, Correspondance avec les artistes La foisonnante correspondance d’Apollinaire avec les artistes de son temps témoigne de l’extraordinaire effervescence créatrice qui règne dans le Paris cosmopolite de la Belle époque. Paris, capitale des arts, n’a peut-être jamais mieux porté son nom. Lettres, cartons, billets, télégrammes, cartes postales, affluent de toutes parts, traversant les rues, les fleuves et les mers vers Apollinaire, l’ami, le poète, le critique d’art, et le passeur.
De sa fréquentation des ateliers, galeries et cafés d’où naîtront ses premières amitiés artistiques parisiennes, le « flâneur des deux rives » se laisse guider par ses intuitions, ses goûts et ses rencontres. Derain et Vlaminck, les premiers adeptes du fauvisme, lui font découvrir « l’art nègre », Picasso sur lequel il va publier un premier texte important sur le Malaguène dans « La Plume » en 1905, l’introduit dans le cercle du « bateau lavoir » de la rue Ravignan, Matisse dont il ne cessera de marteler le nom Salon après Salon, le Douanier Rousseau dont il contribuera à bâtir la légende, la jeune peinture russe du Salon d’automne de 1906, Gontcharova, Larionov, Chagall, Kandisky... En 1910, Apollinaire, dont les articles étaient jusque-là disséminés dans des revues à l’audience quelque peu confidentielle, est chargé d’une chronique artistique au quotidien L’Intransigeant et officialise en quelque sorte son statut de critique d’art. Ses relations vont se multiplier et le nombre de ses correspondants s’accroître et former un réseau de dimension internationale. Certaines lettres sont dictées par l’intérêt ou les convenances, d’autres mues par la sympathie, l’amour ou l’admiration. La correspondance reflète ce pouvoir du critique d’art à une époque où la presse écrite imprègne encore fortement les esprits. On sollicite le chroniqueur des Salons, « ces grandes foires de l’art » qu’évoquait Rimbaud dans ses Illuminations, et des innombrables autres expositions collectives et particulières. Dès lors, Apollinaire soucieux de ménager la susceptibilité des artistes, est parfois amené à se montrer trop conciliant, comme semble l’indiquer cette lettre à Soffici du 11 décembre 1911 : « Pour moi voilà les noms des personnalités les plus marquantes dans la jeune peinture contemporaine. Je ne l’écrirai pas dans un article en ce moment mais je le pense : Derain ; Dufy (pour les petites choses) ; Marie Laurencin ; Matisse ; Picasso. »
Cela ne l’empêchera pas en 1913, alors qu’il publie Les Peintres cubistes, méditations esthétiques, d’évoquer la mort du cubisme, menacé d’un nouvel académisme qui réduirait la peinture à une application de recettes. Delaunay, Picabia, Duchamp et Larionov, en précurseurs de la peinture abstraite, lui semblent explorer des voies nouvelles qu’il baptisera du nom d’orphisme. L’amitié et la reconnaissance des jeunes peintres dont il se fait l’ardent défenseur lui vaut de constituer une collection unique dans l’art moderne du XXème siècle. Au 202 boulevard Saint-Germain, des toiles de Picasso, Derain, Larionov, Gontcharova, Chirico, Marie Laurencin, Braque, Matisse, Delaunay, voisinent avec nombre de fétiches africains ou polynésiens. Certains peintres se feront illustrateurs de ses recueils poétiques : en 1909 L’Enchanteur pourrissant paraît avec des bois de Derain, et en 1911 Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée est illustré par des bois de Dufy. En 1914, le poète dont les positions avant-gardistes sur l’art irritent de nombreux lecteurs, est exclu du journal L’Intransigeant. De mai à août 1914, Apollinaire retrouvera une place de chroniqueur artistique à Paris-Journal.
L’entrée en guerre va faire éclater la constellation d’artistes rassemblés dans la capitale. Certains quittent la France, mais la plupart, à l’exemple d’Apollinaire, s’engagent résolument dans le combat. Les correspondants dispersés se cherchent, échangent des adresses, demandent des nouvelles. Le ton des lettres se fait plus intime, plus familier, plus intense aussi. « La guerre est dangereuse et fastidieuse mais personnellement je ne m’y ennuie pas ou du moins l’ennui est tellement fort qu’il devient un art, un plaisir. » écrit Apollinaire le 14 mars 1916, trois jours avant d’être blessé à la tempe en contrebas du Chemin des Dames. À son ami Max Jacob, « Kostro » brosse un tableau saisissant de Reims sous les bombardements qui n’est pas sans faire penser au Paris halluciné d’Une féérie pour une autre fois de Céline : « Dans un grand bazar quelque chose comme La Samaritaine les vendeuses impassibles parmi les obus qui sifflaient qui brisaient les verres qui y servent de toit et tuaient, enfin tuaient... Ces jeunes filles pelotées sous les obus, bizarre image, leurs terreurs et leurs ardeurs. C’était si bizarre... » Il sera trépané en mai 1916, six mois avant la parution du recueil de contes, Le Poète assassiné dont la couverture illustrée par Capiello, représente un cavalier ensanglanté. Au retour du front, Apollinaire, qui n’a pas retrouvé ses fonctions de critique d’art, devient chroniqueur dans divers quotidiens. Il continue de collaborer aux revues, SIC que dirige Albert Birot ou Nord-Sud, animée par Reverdy. Il invente le néologisme « surréalisme » à propos du ballet Parade, et quelques semaines plus tard, lors de la présentation de sa pièce Les mamelles de Tirésias. En janvier 1918, il rédige la préface de l’exposition conjointe Matisse - Picasso, peintres qu’il n’a cessé de défendre.
Il meurt le 9 novembre de la même année, quelques mois après son mariage avec Jacqueline Kolb, la « jolie rousse », emporté par la grippe espagnole. Parmi les échanges les plus inspirés de cette correspondance, il faut signaler les lettres d’Apollinaire à Marie Laurencin, la Muse du « Pont Mirabeau », ainsi que celles à André Rouveyre, écrites souvent sous forme de poèmes, que le poète envisageait de publier peu de temps avant sa mort, accompagnées de lithographies de l’artiste.

Guillaume Apollinaire
Correspondance avec les artistes 1903-1918
Édition établie, présentée et annotée par Laurence Campa et Peter Read.
Éd. Gallimard, Collection Blanche, 26 novembre 2009, xxx pages. 35 €
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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