Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Lettres choisies - André Breton, Lettres à Aube

 

Carte postale Breton Carte postale

« C’est vrai mon petit chéri qu’on n’entend guère parler de toi. Qu’est-ce que ce sera lorsque tu habiteras de nouveau l’Amérique ? (...) »

Adresse : Aube Breton
c/o Dora Maar
Ménerbes
Vaucluse

...

Sucy, le 15 septembre 1939

Chère petite fée Aube

Je suis toujours un pauvre petit soldat derrière la porte de la caserne.
Je voudrais bien te voir et jouer avec toi toute une journée. Ce matin rue Fontaine j’ai regardé toutes tes poupées qui sont bien sages. La Bretonne dormait dans ton lit, Chantal et les deux autres étaient debout sur ton fauteuil. Et puis j’ai vu Matta et Pajarito au café. Il y avait aussi Francés, Tanguy et Péret. Tout le monde t’embrasse, on a parlé de la jolie manière dont tu dis : Qu’est-ce tu dis ! Qu’est-ce que tu fais là-bas que je ne te vois plus ? Mon petit doigt me dit que Jacqueline est très, très gentille avec toi. Il faut m’écrire un petit mot avec un grand A que je garderai sur mon coeur. Je voulais t’envoyer une petite fleur qui pousse sur le fossé d’en face mais il pleut trop. Est-ce qu’il y a moins de moustiques au bord de la mer ? À quoi tu joues ? Est-ce que tu as trouvé de petits amis ?
(...)
N’oublie pas que je t’aime plus haut qu’on ne peut voir _ les petits oiseaux.
(...)
André

Chère petite fée Aube,

J’ai été ravi que tu m’écrives : j’ai mis l’oiseau et le poisson dans mon portefeuille dans ma poche pour les garder avec moi toute la journée. Tu te rappelles, tu m’as dit : Ada, je reviens tout de suite mais ce n’était pas vrai. Ma petite fille adorée, mon bijou, pourquoi tu ne viens plus me réveiller le matin ou t’asseoir avec moi sur le fauteuil ? Tu es contente ?
Tu t’amuses bien ? Je m’ennuie de toi, tu sais. Je suis bien loin de la rue Fontaine dans une maison plus belle encore que celle de Divonne. C’est chez Onslow-Ford, avec Francés et Matta. Les deux petits chats blancs à oreilles noires m’ont demandé où tu étais. Il y a un grand, grand jardin avec toutes sortes de petites fleurs du printemps. Dis encore à Suzanne ou à Claude de m’écrire une lettre pour toi, je serai si content. J’avais tellement rêvé d’aller me promener avec toi dans les bois chercher du muguet, des violettes. Il ne faut pas m’oublier.

Je t’embrasse, petite fée Aube, très fort, tout doucement, très fort...

Ada


Port-au-Prince, 27 janvier 1946

Ma petite Aube en fleurs,

J’ai eu ta lettre et, avant, celle de Jacqueline avec la mauvaise nouvelle à propos de Violette. J’espère qu’elle n’a pas trop souffert et, comme ça, on arrive à se consoler tout de même et je suis content que tu me parles d’autre chose parce qu’Elisa et moi on avait voulu te rendre contente et que je ne veux jamais que tu sois triste. Mon petit loup chéri, tu n’as pas trop froid ? (C’est vrai que les petits loups n’ont pas froid, même à Roxbury.) Je pense tout le temps à l’hiver des États-Unis pour toi parce qu’ici tu ne peux pas t’imaginer la douceur de l’air : on voudrait prendre avec soi tous les petits enfants pour leur montrer tout ce que les arbres peuvent donner de beau et de bon, pour qu’ils se [le] rappellent toute leur vie. Elisa est au Chili, où elle est allée voir sa maman ; elle reviendra dans trois dimanches à peu près. Je fais beaucoup de conférences où ne viennent guère que des messieurs et des dames noirs (les Blancs aiment moins ça) mais quand même je continue à regretter les Indiens. Je suis rudement content que tu me racontes ce que tu fais à l’école. Il faut me dire surtout ce que tu aimes apprendre et tu sais que je voudrais tellement que tu sois dans les premières !
(...)
Je pense à toi. Je regarde presque tous les jours les photos de toi qui sont dans mon portefeuille. Ah ! tu voudrais voir ! Je te connais. Embrasse les Tanguy et tous les Gorky pour moi à la ronde. On rentrera à la fin de février ou de mars (je ne sais pas encore). Mais tu me manques bien. Au revoir, mon anémone.

André


Paris, 27 décembre 1948

Il faut que j’écarte bien des rideaux de neige et d’oiseaux de mer pour arriver jusqu’à ma petite Aube. Je n’aime pas cette époque où il fait si froid, je ne l’ai jamais aimée : c’est peut-être parce qu’elle offrait si peu de séductions par elle-même qu’on y a mis ces fêtes coup sur coup. Et pour mon petit chéri on en a même prévu une en supplément, - pour elle toute seule, un peu en avance sur les deux autres. Il y a ainsi dans le ciel trois étoiles en droite ligne * * *, celle du milieu à égale distance des deux autres : je crois que cette petite constellation s’appelle les Trois Rois. Les Trois Rois, tu sais, ce sont les Rois mages - à peu près ce qu’il y a de plus joli dans la légende chrétienne - qui se sont mis en marche en se guidant sur une étoile, justement. Alors ces trois fêtes pour toi, cela fait dans mon esprit les Rois mages, à cheval, allant vers toi et m’aidant de toute leur lumière à te découvrir comme la première fois que je t’ai vue et que je te verrai toujours, même [quand] tu seras devenue tout à fait grande. Raconte-moi, mon chéri, comment se passent ces jours pour toi. Dire que je ne sais pas même si tu es à Roxbury. Comment vont Jacqueline et David ? Comment as-tu retrouvé le petit Merlin ? Il me semble que tu as tant de choses à m’apprendre que je ne sais même plus comment interroger. Ton grand-père m’a communiqué la lettre que tu lui as écrite : tu penses s’il était content. Moi aussi, parce que j’attrapais au vol toutes sortes de petites informations et de petits échos te concernant qui m’intéressent au plus haut point. Mais, tout cela, ce ne sont que des petits hors-d’oeuvre et tu ne vas pas me laisser en si grand appétit. As-tu retrouvé tes petites amies de l’ancienne école ? Et Sandra, la vois-tu toujours beaucoup ?

Ici il n’y a toujours pas grand-chose de changé. Il n’y a pas de voyage prévu pour cet hiver et c’est bien dommage parce que l’atelier est toujours glacial. Au printemps je dois aller faire des conférences à Fribourg, Francfort, Hambourg (Allemagne) et à Vienne (Autriche). Peut-être aussi au Maroc.
(...)
Écris-nous, mon petit oiseau. Que l’année 1949 t’ouvre des portes enchantées et que par l’une de ces portes il me soit donné de te voir entrer pour te retrouver près de moi.

Je te serre de tout le lierre du monde

André


Paris, le 10 septembre 1953

Petite Aube chérie,

C’est vrai que j’ai tardé à t’écrire mais le retour à Paris, tu sais...
Le mieux serait que tu reviennes le plus tôt possible, c’est-à-dire qu’au reçu de ma lettre tu ailles retenir ta place et que tu m’écrives aussitôt quand on peut t’attendre. Si nous devons nous rendre à Lorient par le train, Elisa restera à Paris (par mesure d’économie).
(...)
Rien, ici, de bien nouveau à t’apprendre. Revu, au café, un certain nombre d’amis dont troyen, Goldfayn, Legrand, Schuster, Benayoun, Bédouin. La Clé des champs vient de paraître. Elisa et moi nous proposons d’aller voir cet après-midi l’exposition des insectes au Muséum. Je ne me rappelle pas si nous en avions parlé. St-Cirq a été très beau jusqu’au bout. Dommage seulement que tu n’y sois jamais.
Transmets, je te prie, nos pensées à Jacqueline et à Huguette. a bientôt, n’est-ce-pas, mon Aube.
Je t’embrasse comme MA petite.

André

Avec l’aimable autorisation d’Aube Elléouët-Breton et des éditions Gallimard,
© Éditions Gallimard, 2009

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite