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Entretien avec Claire Paulhan, une éditrice singulière. Propos recueillis par Sylvain Jouty

édition du 10 janvier 2001

Correspond@nces. Quels ont été vos rapports avec Jean Paulhan ?

Claire Paulhan. Je ne voyais pas en lui un écrivain, c’était assez abstrait pour moi. Et je l’ai assez peu connu, car il est mort lorsque j’avais onze ans. Mais nous vivions dans la même maison, et il était très présent. Dans ses dernières années, il avait des vertiges, j’étais chargée d’écouter s’il tombait et de prévenir les autres. C’était assez pénible, mais lui semblait trouver amusant d’être relevé par plusieurs personnes.

C. Comment êtes-vous devenu éditrice ? Est-ce un atavisme ?

Claire Paulhan Bien sûr j’aimais les livres, j’ai commencé à travailler en librairie, notamment à la Fnac. Et j’ai toujours aimé les journaux, les lettres, les oeuvres intimes. Je détestais la fiction, un peu moins maintenant, mais je reste très attachée à l’autobiographie. Ce sont des livres qu’on peut abandonner, reprendre, il n’y a pas de fil, on demeure libre. Cela met en jeu des mémoires, et peu à peu, on se crée une sorte de réseau à force de voir vivre des personnages, avec leurs rencontres parfois inattendues. Cela fait dépôt, limon. D’ailleurs à la Fnac, j’avais créé un petit rayon autobiographique, on ne le voyait pas beaucoup mais ça marchait bien.
Et puis je me suis retrouvée au chômage. Cela m’a donné l’occasion de proposer une collection qui s’est appelée "Pour mémoire". Je l’ai proposée à Paul Fournel chez Ramsay, qui a aussitôt accepté. On a publié d’abord le Journal de Catherine Pozzi, un pavé de 700 pages, c’était un peu de l’inconscience. Pourtant le livre a eu du succès, on a pu faire ensuite une seconde édition chez Seghers où j’avais suivi Fournel. Mais lorsque Laffont l’a licencié, trouvant les résultats financiers insuffisants, je n’avais aucune raison de rester sans lui. J’ai ensuite fait une expérience chez Verdier, qui est une excellente maison, mais qui ne m’a pas satisfaite : trop de choses se décidaient sans moi. C’est ainsi que j’en suis venue à créer ma propre maison il y a quatre ans. C’est beaucoup de travail, mais j’aime beaucoup tout faire ! On retrouve un côté artisanal, on suit toute l’histoire du livre de bout en bout. Et on a un rapport très particulier aux lecteurs : c’est par le bouche à oreille que les livres démarrent, les journalistes et les libraires ne viennent qu’ensuite les relayer.
Mais éditer ce genre de livre, des journaux, des correspondances, c’est un travail énorme ! Oui, en effet... Au début je faisais tout moi-même, je recopiais les manuscrits, j’établissais les notes... Aujourd’hui je travaille le plus souvent avec des chercheurs universitaires, mais je suis assez perfectionniste. J’aime bien le travail bien fait. Et puis j’ai une fâcheuse tendance à me laisser embarquer dans des projets monumentaux... Mais je n’ai pas envie de couper. Cela dit je trouve que dans ce domaine le travail des éditeurs est souvent imparfait. Je voudrais qu’un protocole soit respecté par tout le monde : que l’on dise quelle proportion d’un journal ou d’une correspondance on publie, où sont les coupes, où se trouve le manuscrit... Dans ce domaine il n’y a pas assez de rigueur, c’est le règne du non-dit. Moi je compare toujours avec le manuscrit original. Mais je ne publie que trois ou quatre livres par an.

leiris1 "Portrait de Michel Leiris" par Jean Paulhan. c. 1936. Cette feuille de papier,scotchée par Michel leiris, demeura, pliée dans son portefeuille jusqu’à sa mort.
Archives M. Leiris, Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet

C. Votre dernier livre, la correspondance entre Jean Paulhan et Michel Leiris, est paru il y a un mois...

C.P. Oui, je puise beaucoup dans le terreau familial ! Mon grand-père a connu Leiris alors qu’il venait de prendre la direction de la NRF, en 1926, et celui-ci était encore un jeune homme, très réservé, il envoyait ses textes mais ne quémandait pas. Ensuite, ils ont essayé tous deux de se trouver des points communs : il y a eu les boules, la nage, et surtout la tauromachie. C’est Jean Paulhan, originaire de Nîmes, qui avait introduit Leiris à celle-ci par l’intermédiaire d’un ami.
Puis il y a eu la guerre. Leiris, qui travaillait au Musée de l’Homme, n’a pas pris part à la Résistance, tandis que Paulhan y a participé, précisément par le réseau du Musée de l’Homme. Et, curieusement, après la guerre, mon grand-père montrait une certaine indulgence envers ceux qui s’étaient "trompés", tandis que Leiris, lorsque Paulhan le lui demanda, refusa d’envoyer un texte à la Nrf sous prétexte que, durant la guerre, dirigée par Drieu La Rochelle, elle avait été collaborationniste !

C. Et vos projets ?

C.P. J’en ai beaucoup, trop peut-être ! Je voudrais publier le premier tome, c’est-à-dire jusqu’à la mort d’Antonin Artaud en 1948, du Journal qu’Henri Thomas a tenu toute sa vie. Et les lettres de Georges Hyvernaud à sa femme puisque, fait prisonnier en 1940, il a passé toute la guerre dans des oflags, avec des histoires incroyables. Et les lettres de Félix Fénéon ou de Georges Navel à Jean Paulhan. Et aussi des gens moins connus comme les lettres de la philosophe Rachel Bespaloff à Jean Wahl...