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Prix Sévigné 2009, Correspondance André Gide - Paul Valéry Par Corinne Amar

 

Gide-Valéry, Correspondance « Quand le simple hasard qui fait que deux hommes se rencontrent, se tâtent, se mesurent, etc., se change insensiblement en une sorte de nécessité, d’événement qui n’aurait pas pu ne pas être, cette justification (au sens évangélique) d’un cas fortuit est amitié », écrit Paul Valéry à André Gide, dans une lettre du 1er janvier 1925.
« Si l’on en croit La Fontaine, « un ami est une douce chose ». Mais existe-t-il ailleurs qu’au pays imaginaire du Monomotapa ? » se demandait J.B Pontalis, dans une réflexion qui donna un recueil de textes autour du rôle de l’amitié, sa naissance, son tissage, intitulé Le songe de Monomotapa.
On dit de l’amitié qui lia André Gide (1869-1951) et Paul Valéry (1871-1945) qu’elle fait rêver, parce qu’elle est exceptionnelle, qui commença, telle un coup de foudre, un ravissement, se poursuivit plus d’un demi-siècle durant, jusqu’à la mort de Valéry et ne se démentit jamais ; « J’avais pour Valéry une profonde affection. C’était un ami incomparable. Il y avait, en plus de l’admiration littéraire que je pouvais lui porter, l’homme que j’aimais profondément », confiait Gide, lors d’un entretien pour la radio. Leur correspondance - plus de six cent lettres - étendue entre 1890 et 1942, couvre non seulement les années d’avant la gloire, les années de jeunesse enthousiaste et prometteuse mais aussi la richesse des années suivantes, avec ses aspirations, ses tâtonnements, ses réalisations, ses renoncements ; la densité des échanges de deux écrivains les « plus doués et les plus intelligents de leur génération ». Ils se sont rencontrés au début de leur carrière, en décembre 1890, grâce au poète Pierre Louÿs (1870-1925), compagnon de Gide à l’école alsacienne, à Paris, qui créera, en 1891 la revue littéraire La Conque, publiera les oeuvres d’auteurs parnassiens et symbolistes mais également celles de jeunes poètes encore inconnus, dont Valéry et Gide. Gide a vingt et un ans, Valéry en a dix-neuf. Très vite leurs affinités artistiques et littéraires convergent, avec une prédilection particulière pour la poésie. Valéry réside à Montpellier, Gide à Paris ou en Normandie. Ils sont impressionnés l’un par l’autre : « J’aimerais enfin dire avec vous ce que je ne puis pas dire avec d’autres et que pour vous il en soit de même. » Pour Valéry ; « C’est le plus sympathique, le plus rêveur, le plus secrètement musicien, le plus aimant des jeunes hommes... » Pour Gide, commencée en initiation sentimentale, ce sera « une amitié de plus de cinquante ans, sans défaillances, sans heurts, sans failles et telle enfin que sans doute nous la méritions, si différents que nous fussions l’un de l’autre. »
Celui qui est né dans une famille de la grande bourgeoisie protestante, a assumé, dès 1893, lors d’un voyage en Afrique du nord, son homosexualité, écrit Paludes, recueil de poésie symboliste et, après la mort de sa mère, épouse sa cousine Madeleine, puis achève Les Nourritures terrestres (largement salué à sa parution, en 1897), demeure intimidé par la profondeur d’esprit de son ami, son intransigeance, l’attrait indéniable de sa conversation comme de ses lettres ; « Ne me juge pas d’après mes lettres, cher ami, les tiennes sont si pleines, si riches... »
Cette correspondance, « dialogue de deux dandys supérieurs », étendue dans la durée, tissage d’une estime et d’une confiance inaltérables, les voit se construire, harmoniser leurs intelligences, s’encourager à écrire, à publier, partager le culte idéaliste qu’ils vouent à la littérature et à la préoccupation esthétique, les sort de leur pudeur réciproque, les fait pénétrer dans la vie intime de l’autre, leur permet d’en enrichir la leur ; elle se fait miroir et révèle ce qui les étonne le plus en eux-mêmes, souvent même les effraie. Valéry est impressionné par la volonté créatrice de Gide, par son projet de carrière littéraire. Gide est saisi, parfois presque « étranglé » par le refus « d’à peu près » de Valéry, sa nécessité d’absolu en tout ; lui aussi a découvert la chaleur de la confidence : « il n’y a qu’à toi qu’on ose écrire ces vérités, qu’à toi » ; il s’inquiète parfois de se montrer « bien terne, bien falot » à côté de son ami, redoute ses jugements, encourage sa production ; « Je n’ai pas pour Valéry rien que de l’estime ; j’ai aussi comme un craintif respect ; il est plus intelligent que nous ou du moins le paraît sans cesse ; il ne cesse pas de juger ; il épuise un ami comme l’essence d’un problème, puis en souffre car il est très aimant et son cerveau travaille, malgré lui, à l’empêcher d’être heureux (Gide à Eugène Rouart, cité p.17) ». Passionné d’art, disciple de Stéphane Mallarmé, esprit scientifique aiguisé, interlocuteur privilégié d’Albert Einstein, de Louis de Broglie ou de Raymond Poincaré, ami encore de Manet et de Degas, de Pierre Louÿs et de Maurice Ravel, Valéry qui s’affaire chaque matin, aux petites heures, à la rédaction de ses Cahiers, son journal intellectuel et psychologique, est aussi un épistolier prodigieux (dans les années 1920, il évaluait déjà à une dizaine de milliers les lettres qu’il avait envoyées aux uns et aux autres), est surtout un grand anxieux : il a un besoin vital de dialogue intense avec ses amis les plus proches.
Dans une lettre adressée à André Gide, lettre qui ne fut jamais envoyée, que l’on retrouva pourtant, on lit cet aveu ; « Je dois à mes amis presque tout ce que je suis. Ils ont cru en moi qui ne croyais pas en moi-même. » ; Valéry souffre de solitude, lui qui a appris le repli, le mépris de l’épanchement de soi, ne dit jamais son âme « en vers, ni en toute autre littérature » fait de Gide « le plus proche confident de sa vie intellectuelle », celui aussi vers qui il se tourne dans les moments difficiles ou dépressifs de sa vie.
Paul Valéry à André Gide, 8 novembre 1891,
« Cher esprit,
Ta beauté familière me hante, et il me tarde toi plus qu’à toi. Quand traverseras-tu mon jardin avec un pas léger d’homme qui fait une surprise (si admirable, qu’elle me laisse muet, - te souviens-tu ?) L’amitié c’est un peu, vois-tu, d’être comme le bon Dieu de son ami et de se manifester au moment savant qu’il faut. Tu dis bien du mal de l’intimité et de la sympathie, c’est pour me faire plaisir, mais je t’assure que je déteste cordialement tout ce qui pourrait sonner faux (...) (p.180) »
André Gide à Paul Valéry, 14 novembre 1891,
« Donc te voilà sacré grand poète, ô Paul-Ambroise, mon ami ! je sors de chez Heredia. Le maître, ravi, lisait ta pièce devant de Régnier et moi qui la savions déjà, mais ravis de la lui entendre lire. Toutes sortes de compliments suivaient que je t’épargne :je te dis seulement qu’il y en avait, parce qu’un poète doit être orgueilleux quoiqu’il le cache. (p.182) »
En 1917, influencé notamment par Gide, Valéry, qui s’était éloigné de la poésie, y est revenu avec La Jeune Parque, publiée chez Gallimard. Un autre grand poème va suivre quelques années plus tard, en 1920, Le Cimetière marin, puis un recueil, Charmes, en 1922.
En se retournant vers leur passé, trente ans après leur première rencontre, Valéry décrivait ce sentiment d’amitié, qui maintenait leurs esprits dans l’inquiétude tout en rassurant leurs âmes, comme « une sorte de nécessité, un événement qui n’aurait pas pu ne pas être. » et définissait le rôle de ces échanges pour lui, dans un Cahier de 1940 : « L’homme ne communique avec soi-même que dans la mesure où il sait communiquer avec ses semblables [...] Entre lui et lui, l’intermédiaire est Autrui. »
Peter Fawcett a établi, présenté et annoté cette nouvelle édition qui comporte cent-soixante seize lettres de plus que la première édition de la Correspondance, 1890-1942 publiée par Robert Mallet, en 1955, chez Gallimard. On doit aussi à Peter Fawcett et Pascal Mercier, une autre correspondance des plus intéressantes, Pierre Louÿs, André Gide, Paul Valéry, Correspondance à trois voix 1888-1920, publiée en 2004, chez Gallimard, avec une préface de Pascal Mercier - impressionnante là encore, comme en témoignent les 1285 lettres (1696 pages) réunies dans ce volume.

Correspondance André Gide - Paul Valéry 1890-1942.
Nouvelle édition établie, présentée et annotée par Peter Fawcett. Éd. Gallimard, 992 p., 35€.

Le 22 octobre dernier, le prix Sévigné 2009 a été remis à Peter Fawcett
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