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Entretien avec Lionel Leforestier
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Lionel Leforestier Lionel Leforestier
© D.R.

Diplômé de l’IEP de Paris, Lionel Leforestier, outre la présente Correspondance, est l’auteur de plusieurs traductions parues au Promeneur, dont celles de G.-K. Chesterton ; il a également présenté et édité des essais du philosophe sceptique François de La Mothe Le Vayer.

Vous avez traduit, complété et annoté la Correspondance entre Virginia Woolf et Lytton Strachey qui paraît pour la première fois dans son intégralité. L’édition anglaise de 1956, établie par le mari de Virginia, Leonard Woolf et le frère de Lytton, James Strachey, présentait une version censurée...

Lionel Leforestier Leonard Woolf et James Strachey (qui fut l’introducteur et le traducteur de Freud en Angleterre) avaient en effet procédé à des coupes et surtout masqué de nombreux patronymes, tant pour ménager la susceptibilité de contemporains qu’on voit étrillés un peu rudement par les deux auteurs que pour jeter un voile sur les mœurs libres dont ces lettres se font l’écho. Charles Poore, le chroniqueur du New York Times, avait alors déploré ce luxe de précautions ; un demi-siècle après la publication originale et un siècle après l’envoi des premières lettres présentes dans ce volume, elles n’étaient évidemment plus de mise.

« Le journal est trop personnel pour être publié intégralement tant que vivront de nombreuses personnes auxquelles il fait allusion » écrivait Leonard Woolf en préambule à son édition du Journal d’un écrivain. Comme pour la Correspondance, il fit une sélection et présenta des morceaux choisis parmi les vingt-six cahiers de Virginia Woolf. Le Journal est publié, depuis, dans son intégralité. Il est intéressant d’y retrouver, aux périodes équivalentes, les mêmes évocations que dans les lettres de l’écrivain - événements, impressions de lecture, portraits de ses contemporains - avec, selon son humeur, des variations dans le récit...

L. L. Oui, la lecture du Journal offre souvent un écho (parfois dissonant) des événements ou des réactions qui font la trame de ces lettres. Je pense, par exemple, aux réflexions acerbes (à prendre tout de même cum grano salis) de Virginia Woolf face à l’Ulysse de Joyce, qu’on retrouve avec quelques inflexions dans le Journal et dans une lettre à Lytton, ou encore à telle soirée chez Keynes (leur ami commun) rapportée d’ailleurs avec plus de verve et d’humour dans la Correspondance que dans les pages du Journal. Parfois aussi, c’est inévitable, l’épistolière use avec son ami de détours que n’a pas la diariste, comme lorsqu’elle invoque des raisons qu’on dirait aujourd’hui « déontologiques » pour ne pas chroniquer les Victoriens éminents de Strachey dans le Supplément littéraire du Times alors qu’elle s’avoue dans le Journal plutôt soulagée de ne pas avoir à le faire. À l’occasion, le lecteur trouvera en notes de courtes citations du Journal qui permettent cette mise en perspective.

Leonard Woolf et James Strachey préviennent le lecteur que les protagonistes « donnent l’impression par endroits d’être sur la réserve - et même guindés - ... ». N’est-ce pas ainsi dans la version originale, en raison des coupes ? Il me semble au contraire que le ton adopté dans la Correspondance est libre, malicieux, souvent plein d’humour et de dérision, de férocité et de tendresse aussi...

L. L. Sans doute les coupes aseptisaient-elles cette correspondance ; il reste vrai que Virginia et Lytton se montrent parfois un peu plus contraints l’un à l’égard de l’autre qu’ils ne l’étaient avec d’autres correspondants. C’est le revers, comme l’expliquaient L. Woolf et J. Strachey, de l’estime dans laquelle ils se tenaient. On sait à quel point Virginia Woolf était sensible, jusqu’à la névrose, au jugement qu’on pouvait porter sur son œuvre, et l’avis de Strachey était l’un de ceux qu’elle craignait. Il y a aussi un élément de rivalité qu’il faut prendre en compte : au début des années vingt, après la publication des Victoriens éminents, exercice d’ironie froide, et plus encore de sa biographie de la reine Victoria, c’est le nom de Strachey qui est célèbre, avant que Woolf ne devienne une icône du « modernisme ». Mais cela n’empêche pas, vous avez raison, cette liberté de ton qui est la marque des « Bloomsburies », nuancée par endroits d’une tendresse amusée et un peu mélancolique.

Parlez-nous de la relation qu’entretenaient Virginia Woolf et Lytton Strachey, de leur complicité qui transparaît dans la correspondance, et de la naissance de Bloomsbury.

L. L. On assiste dans ces lettres à la naissance de cette amitié en même temps qu’à la formation du groupe de Bloomsbury. Lytton Strachey fut d’abord fasciné pendant ses études à Cambridge par la figure de Thoby Stephen, le frère aîné de Virginia (sur lequel sera modelé le héros de La chambre de Jacob). Thoby invitera régulièrement le petit noyau de ses amis de Cambridge dans la demeure qu’il occupait, depuis la mort de leur père, l’historien Leslie Stephen, avec ses soeurs et son frère Adrian au 46 Gordon Square, dans le quartier de Bloomsbury. Le choix de ce quartier était déjà en soi une certaine forme de transgression, puisque à l’époque édouardienne il avait encore la réputation de ne pas être parfaitement « respectable ». Il deviendra le lieu de résidence, comme Lytton Strachey s’en amuse d’ailleurs dans l’une de ses lettres - tout comme Virginia dans son Journal qui parle d’une « garenne à lapins » -, des intellectuels et des artistes* qui comptaient parmi leurs proches et dont les noms - citons notamment ceux de Vanessa Bell, la sœur de Virginia, de son mari Clive Bell, de son compagnon, le peintre Duncan Grant, du journaliste Desmond MacCarthy, de John Maynard Keynes... - reviennent régulièrement dans cette correspondance. C’est la mort prématurée de Thoby, en 1906, qui est l’occasion de la première lettre qui figure dans ce recueil ; par la suite, l’intimité entre Virginia et Lytton va grandir jusqu’à l’épisode curieux (Strachey n’aimait pas les femmes) de la demande en mariage de 1909, demande qu’il rétractera aussitôt. En 1912, elle épouse Leonard Woolf, un ami de Lytton auquel celui-ci avait recommandé ce mariage. Leur complicité (même si leurs relations sont moins étroites dans la seconde moitié des années 1920) va se nourrir pendant deux décennies, jusqu’à la disparition de Lytton en 1932, de ces souvenirs d’une jeunesse où, pour reprendre une formule célèbre de Virginia, ils virent le « caractère humain changer » et les conventions héritées de l’ère victorienne voler en éclats.

On a comparé la création romanesque de Virginia Woolf, les unités narratives de ses récits, avec la peinture (post-)impressionniste. Qu’en pensez-vous ?

L. L. Si l’on s’en tient à une inscription commune dans une forme de « modernité » (qui n’a pas cependant la rigidité des avant-gardes continentales), la comparaison n’est pas sans valeur, mais je ne crois pas qu’on puisse abuser de l’analogie.

L’écriture épistolaire de Virginia Woolf ne semble pas si éloignée de celle de ses romans...

L. L. On la voit parfois « tester » certaines images, mais comme l’observe Lytton dans une des lettres qu’il lui adresse, l’art romanesque de Virginia Woolf tient beaucoup plus de la poésie.

Quant à celle de Lytton Strachey ?

L. L. Virginia Woolf lui écrit à un moment, tongue in cheek, qu’il est en train de ressusciter « l’art épistolaire » : il ne faudrait bien sûr pas réduire Strachey à un aimable épigone du XVIIIe mais son style retrouve indéniablement quelque chose de l’ironie du siècle de Voltaire ou d’Horace Walpole, pour citer deux de ses auteurs fétiches.

...

* Une exposition, la première en France à présenter cette étonnante réunion de créateurs et de personnalités, a lieu en ce moment au Musée d’Art et d’Industrie de Roubaix, La Piscine. Jusqu’au 28 février 2010. Cf. Agenda. « Conversation anglaise, Le groupe de Bloomsbury autour de Virginia Woolf »


Sites Internet

Ecoutez le seul enregistrement de Virginia Woolf (BBC, 1937)
http://atthisnow.blogspot.com/2009/...

le site officiel de la Société de Virginia Woolf, de Grande-Bretagne
http://www.virginiawoolfsociety.co.uk/

Lytton Strachey
http://modernism.research.yale.edu/...

Les éditions Gallimard, Le Promeneur
http://www.gallimard.fr/collections...

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