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Virginia Woolf : portrait. Par Corinne Amar

 

Virginia Woolf-1902 Virginia Woolf, 1902

Je voulais parler de la mort, mais la vie a fait irruption comme d’habitude. (Journal de Virginia Woolf, 17 février 1922)

Virginia Woolf, née en 1882 à Londres, morte tragiquement cinquante-neuf ans plus tard en allant remplir ses poches de pierres et se jeter dans la rivière qui coulait en bas de sa propriété, dans le Sussex, consacra toute sa vie à la littérature. Celle qui ne fut jamais d’aucune institution, grandit dans la haute société britannique en pleine austérité victorienne, n’eut pas de scolarité, fit son éducation intellectuelle dans la bibliothèque paternelle, perdit sa mère à treize ans, fut, dès l’adolescence, continuellement frôlée par la mort et la folie, n’exerça aucun travail de bureau, n’eut pas d’enfant, celle qui fut, avec sa soeur aînée Vanessa, initiatrice du fameux Groupe de Bloomsbury qui révolutionna l’art anglais par son rejet d’une morale utilitariste et d’un conformisme ambiant, est considérée comme l’une des plus grandes romancières de son temps et des plus innovatrices aussi. Son père, Sir Leslie Stephen, journaliste, philosophe et écrivain, brillant critique, tout autant despote, eut sur elle une influence décisive. Il meurt en 1904. La fratrie Stephen - Virginia, Vanessa, Adrian et Thoby - s’installe dans le quartier de Bloomsbury. Dans leur maison, où les jeunes femmes rencontrent les amis de leurs frères (tous étudiants à Cambridge, entre 1899 et 1904), ils prennent l’habitude de recevoir ; ainsi naît le groupe de Bloomsbury, qui réunit ceux qui ne sont pas encore célèbres mais le deviendront tous, et prônent ensemble liberté des idées et liberté des moeurs ; il y a là, le futur écrivain et éditeur Leonard Woolf (1880-1969), Lytton Strachey (1880-1932) - futur critique d’art et « démystificateur féroce du siècle de Victoria », John Maynard Keynes (1883-1946) qui fera une carrière d’économiste, Clive Bell (1881-1964), qui sera aussi critique d’art, les peintres Duncan Grant (1885-1978) et Roger Fry (1866-1934).Vanessa qui a choisi la peinture, épouse Clive Bell en 1906, Virginia, Leonard Woolf, en 1912.
Virginia Woolf fit naître et déploya une activité littéraire hors du commun, dès 1905. En tant que critique, elle rédige des articles pour le Supplément littéraire du Times. Son premier roman, La traversée des apparences - voyage initiatique d’une jeune femme embarquée sur un bateau pour l’Amérique du Sud, qui est amenée petit à petit à la découverte de soi -, est publié en 1915 ; son contemporain, le romancier E.M.Forster voit dans cet ouvrage « un livre étrange, tragique et inspiré, qui se déroule dans une Amérique du Sud introuvable sur aucune carte et atteinte par un bateau qui ne flotterait sur aucune mer, une Amérique imaginaire aux confins de Xanadu et d’Atlantis. (...) un roman qui n’a peur de rien. »
En 1917, elle fonde avec Leonard Woolf une maison d’éditions, la Hogarth Press, qui publiera tous ses autres textes, ainsi que ceux des plus grands auteurs contemporains ; T.S. Eliot, K. Mansfield, Rilke, les premières traductions de Freud...
Elle écrit sa vie, pour mieux la saisir, mais comment écrire sa vie, sinon en tentant d’explorer et comprendre le fossé qui sépare le moi externe « la V.W. imaginaire que je promène dans le monde comme un masque » et le moi secret ? Virginia Woolf est une « autobiographe » qui ne publia jamais d’autobiographie mais passa pourtant sa vie à rédiger son journal intime (vingt-quatre volumes, « une grande masse pour mes mémoires » disait-elle), se défendit de l’égotisme mais l’égotisme fut souvent le sujet de son journal, s’en excusa beaucoup dans ses lettres mais tout en reconnaissant combien elle se trouvait « intéressante ». Elle laissa des masses d’archives, de lettres, de journaux, de carnets éparpillés ; tantôt elle semble proche, intime, on la comprend, tantôt elle échappe, devient « inconnue », « obscure », distante. « J’ai souvent eu peur de Virginia Woolf, en écrivant ce livre, raconte Hermione Lee, en introduction de sa biographie, Virginia Woolf ou l’aventure intérieure (éd. Autrement, 2000). Je pense que j’aurais eu peur de la rencontrer. J’aurais craint de ne pas être assez intelligente pour elle (...). J’ai conscience de ma témérité. » Écrire une vie reste un art, quand ce n’est pas un débat intérieur entre les faits et l’âme et, que ce soit dans son journal, ses essais, ses idées politiques, son féminisme, Virginia Woolf consacra l’essentiel de la sienne à tenter d’éclairer cette aventure intérieure. « Elle cherche toujours à savoir ce qui arrive à ce « soi », ce « maudit moi égotiste » - souligne Hemione Lee - lorsqu’il est seul, en compagnie, content, enthousiaste, inquiet, déprimé, lorsqu’il dort, mange ou se promène, lorsqu’il écrit. « Sydney entre et je suis Virginia ; quand j’écris, je ne suis qu’une sensibilité. Parfois, j’aime être Virginia, mais seulement quand je suis éparpillée, diverse et grégaire. » « En traversant Richmond hier soir, j’ai eu des réflexions très profondes sur la synthèse de mon être, que seule l’écriture compose ; rien ne forme un tout tant que je n’écris pas. À présent, j’ai oublié ce qui semblait si profond. »
Tantôt critique, tantôt romancière, écrivain doutant toujours - C’est toujours la même épreuve pour les nerfs -, tenaillée par la migraine ou les dépressions, conjurant les « égratignures » des uns ou les « verdicts » des autres - J’écris chaque phrase comme si elle devait passer en jugement devant trois magistrats... (...) Je suis le lièvre, qui court très loin devant la meute de mes critiques -, elle s’épuise à la tâche, jusqu’à parvenir à la sensation d’accomplissement, la constatation, d’un aveu, qu’elle a fait de son mieux. « Le romancier - c’est à la fois ce qui le distingue et le met en danger - est terriblement exposé à la vie. Les autres artistes, du moins en partie, se tiennent en retrait ; ils se barricadent dans la solitude pendant des semaines avec un plat de pommes et une boîte de couleurs, ou bien un rouleau de papier à musique et un piano. Lorsqu’ils émergent, c’est pour oublier et se distraire. Mais le romancier n’oublie jamais et il est rarement distrait. Il remplit un verre et allume sa cigarette, il apprécie vraisemblablement tous les plaisirs de la conversation et de la table, mais toujours avec la sensation qu’il est stimulé et manipulé en même temps par la matière dont il tire son art. Un goût, un son, un mouvement, quelques mots par ci, un geste par là, un homme qui entre, une femme qui sort, et même l’automobile qui passe dans la rue ou le mendiant qui avance d’un pas traînant sur le trottoir, tous les rouges et les bleus, les lumières et les ombres de la scène réclament son attention et attisent sa curiosité. » (7 novembre 1926, New York Herald Tribune / Virginia Woolf, L’écrivain et la vie, éd. Rivages poche 2008, p. 111).
Écrire, lire : tout est là, et l’expérience littéraire est, pour Virginia Woolf, indissociable de l’expérience vécue, à la fois plongée du langage au coeur de la vie, intensification des perceptions, unité entre le dehors et le dedans, et lien maintenu, prolongé dans l’espace et dans le temps. L’histoire de sa vie entre dans ses romans, elle revient toujours sur sa famille, ses parents, son enfance chérie à Talland House, dans les Cornouailles - c’est là qu’elle situe, pour toute sa vie, l’idée du bonheur -, sa sœur, la mort de sa mère, la mort de son frère : « En fait, je pense parfois que seule l’autobiographie relève de la littérature ; les romans sont les pelures que nous ôtons pour arriver enfin au cœur, qui est vous ou moi, rien d’autre. » (cité par H. Lee, p. 28).
En 1925 et 1927, Virginia Woolf publie deux chef-d’oeuvres : Mrs Dalloway et La promenade au phare. Les Vagues paraissent en 1931. Elle bouleverse la conception traditionnelle du roman, recueillant et travaillant l’émotion, puisant son matériau dans cette région obscure de la personnalité, des instants fugitifs, des « moments de vision », dans ses récits de rêves aussi, qui sont légion dans ses journaux ; d’où un style original, inimitable, fait d’impressions fugitives, d’envolées lyriques souvent, de poésie.
« L’écrivain, précise-t-elle, semble se croire obligé (...) de fournir une intrigue, de fournir de la comédie, de la tragédie, de l’amour, et une apparence de plausibilité qui enrôle le tout si impeccablement que si toutes les silhouettes prenaient vie, elles retrouveraient habillées jusqu’au dernier bouton de leurs guêtres à la toute dernière mode. La vie est-elle ainsi faite ? Est-ce ainsi que doivent être les romans ? »
Elle postera son ultime manuscrit, Entre les actes, laissera une lettre d’amour et de reconnaissance à Leonard Woolf, remplira ses poches de pierres et ira se jeter dans la rivière. « Laissez-moi donc, telle une enfant qui avancerait pieds nus dans une froide rivière, descendre le cours de l’eau encore »...

LyttonStrachey Que sait-on, en France, de Lytton Strachey (1880-1932), né à Londres, écrivain et fin critique de livres et de pièces de théâtre, qui publia des vers, signait chacune de ses œuvres avec autant d’humour que d’irrévérence, connu comme portraitiste fameux de Mme du Deffand ou de Julie de Lespinasse, biographe de la reine Victoria, sensible à la décadence du goût et libre de toute morale, adorant la littérature française, l’excentricité, les potins, sa campagne, privilégiant la douceur de vivre, ami très proche de Thoby Stephen et de sa soeur Virginia Woolf, et dont les fidèles éditions du Promeneur, publient la Correspondance avec Virginia Woolf (édition de Leonard Woolf et James Strachey, traduite de l’anglais par Lionel Leforestier, 2009). Pas grand-chose, et pourtant... De cet esprit aigu du cercle de Bloomsbury, détestant l’hypocrisie de la morale victorienne, de ce dandy aux longues mains, à la barbe longue, que Virginia imaginait volontiers sous les traits d’ « un potentat oriental en robe de chambre à ramages », la correspondance, cette écriture de l’intimité - offre de savoureuses scènes d’autoportrait, souvent drôles, franches, érudites, qui nous en disent autant sur l’air du temps que sur l’évocation du quotidien et sur une amitié de vingt-cinq ans, que la mort de Lytton Strachey, à cinquante-deux ans, d’un cancer de l’estomac, viendra interrompre.
En 1912, il a donc trente-deux ans, il se souvient que trois ans plus tôt, il a demandé Virginia en mariage, pour très vite se rendre compte que l’idée même lui était « profondément répulsive », parce qu’il préférait les hommes, que l’histoire fut rapidement oubliée, et que l’intime sut prendre une place plus juste entre les deux amis :
« 1er décembre 1912, Ah ! Quelle vie ! Quelle vie ! Petit déjeuner à 8 heures (même par ce temps), excrétion de 9 à 10 (intestins gelés), prières de 10 à 11, de 11 à 1 heure galops sur un petit cheval gris dans les collines, fou de joie et de terreur, de 1 à 2 déjeuner, de 2 à 3 assouplissement général, de 3 à 4 promenade, à 4 heures thé (mélange de Sir A. Clark), de 4h30 à 7 h 30 lutte héroïque avec Madame Du Deffand... comment après une telle journée saurais-je encore garder en vie l’art épistolaire et faire mentir John Bailey ? Je te laisse ce soin. Je suis impatient d’avoir de tes nouvelles. »
Tout le portrait d’un honnête homme !

...

Lytton Strachey
La Reine Victoria [1923]
Éditions Payot, 307 pages

Lytton Strachey
Elisabeth et le comte d’Essex.
Histoire tragique [1929], trad. de l’anglais par Jacques Hergon, Collection Vies des Hommes illustres.
Éditions Gallimard-bio. 294 pages.

Lytton Strachey
Victoriens éminents. Traduit de l’anglais par Jacques Dembasle. Préface d’André Maurois
Éditions Gallimard, 351 pages

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