Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

> Edition du 7 février 2007
Accueil > Correspondance > Billet d’humeur > Divine marquise, par Paul Carbone

Divine marquise, par Paul Carbone

édition du 10 janvier 2001

marquise2

Quand on lit Les Liaisons dangereuses, on s’étonne que la Marquise de Merteuil (la prudence même !) écrive de telles horreurs à son cher Valmont. D’un côté, elle sanctifie l’hypocrisie, idolâtre la rouerie et le mensonge ; de l’autre, par le même orgueil dont elle condamne son complice, elle sacrifie aux délices du narcissisme et nous raconte sa vie. Même si ses lettres sont plus rares et mieux écrites que celles de Valmont, cette regrettable erreur ruinera sa vie. Aussi Laclos invente-t-il un subterfuge qui rendre crédible son épistolière : elle "tient" Valmont (dont on suppose qu’il aurait ourdi un complot contre le roi) encore et toujours par des lettres fort compromettantes, tombant elle-même dans le paradoxe d’en écrire à son ennemi potentiel, l’odieux Valmont. Évidemment, cette contradiction de la Marquise n’a pas dû échapper au romancier. La mettre sur le compte d’un féminisme puéril, il n’en était pas question : ce diable en jupon est l’intelligence, la volonté et la force même. Aucun de ses gestes qui ne ressortisse à un délicieux calcul. Et l’essentiel de son libertinage réside justement dans l’exercice subtil de son terrible pouvoir. Sous-estimer le machiavélisme de Valmont ? C’est possible. Mais dans un univers où la traîtrise supplante si magistralement la vertu, comment ne pas la prévoir ? Comment ne pas envisager qu’un ex-amant, bafoué de cette sorte, n’en vienne à révéler un jour son vrai visage ? Haine de la société qui l’oblige à se grimer sans cesse, haine des hommes qu’elle manipule comme des pantins, haine des femmes faciles - et haine tout court du genre humain ? Je crois que c’est encore dans ce dégoût universel qu’il nous faut chercher l’excuse de sa faiblesse d’écrire. Car dans ce roman, où l’on évoque si intensément le plaisir (alors qu’on le pratique si peu), c’est encore le mépris de l’autre qui enlève la palme. Et cette passion du mépris est si forte, pour quiconque la possède, qu’il est difficile de la taire. Moralité : n’écrivez jamais. Toute lettre est une bombe qui risque un jour de vous exploser au visage. Les politiciens, les libertins, les hommes de loi en sont-ils plus conscients que d’autres ? Pas sûr. Les cassettes qui s’égarent, les mails qu’on diffuse à ses copains valent bien les lettres d’autrefois. Et les téléphones sont quelquefois sur écoute. Le silence reste toujours d’or. N’avouez jamais.