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Lettres choisies - Virginia Woolf et Lytton Strachey

 

Virginia Woolf - Lytton Strachey
Correspondance
Gallimard, Le Promeneur 2009

Lytton Strachey à Virginia Woolf

67 Belsize Park Gardens
Hampstead, N. W.
27 janvier 1909

Affreux ! Ton gant a fait son apparition à l’instant où tu quittais la maison. J’ai peur que tu aies frissonné le bras nu. Je viens juste d’achever mon dîner en solitaire (le reste de ma famille est à Brighton, pour défendre le vote des femmes, je crois), et à présent je suis tranquillement installé pour la soirée devant le radiateur à gaz entouré de ma chère Maintenon et du Dictionnaire de biographie nationale. Je t’envie, toi qui converse à Gordon Square. Si je pouvais faire ce que je voulais, je dînerais en ville chaque soir, puis j’irais à une réception ou à l’opéra, puis je souperais au champagne, avant d’aller au lit dans les bras de quelque être merveilleux. Ça ne te plairait pas ? On frémit quand on pense à la pâle existence qu’on mène. Mais je suppose qu’il y a toujours les triomphes de l’Art.
J’ai oublié de te dire à quel point mon roman sur le Lord Chancelier devient extraordinaire, à mesure que je l’invente au lit après le petit déjeuner. Tu n’as encore jamais entendu pareilles conversations, ni imaginé pareilles scènes. Mais la plupart d’entre elles sont un peu scabreuses, et il n’y en a aucune d’écrites. Ce qui est vraiment remarquable est la façon dont je pénètre dans toutes les sphères de la société. Mes valets de pied sont surprenants, tout comme mes prostituées. Il y a un Premier ministre qui devrait être réussi et une épouse d’universitaire qui est à faire mourir de rire. Mais c’est impossible de lier l’ensemble.
Au fait, veux-tu bien m’envoyer le dossier de la Correspondance ? J’ai hâte de lire Adrian. Je me demande quel âge j’ai. Trente-cinq ans ? Vas-tu écrire à Lady Eastnor ?

À toi,

G.L.S.

Je voudrais que tu viennes tous les jours prendre le thé.


Virginia Woolf à Lytton Strachey

29 Fitzroy Square, W.
Jeudi [28 janvier 1909]

Voilà tous les papiers. J’espère que tu verras une ligne directrice - ce n’est pas encore très clair pour moi. Caroline me paraît la plus vivante, avec son défunt mari sir Julius qui portait, j’imagine, une chemise blanche sous son gilet, et cirait sa moustache. Les commentaires - Nessa et Humphry Maitland - vont déjà bon train. Je pense que tu devrais t’y mettre tout de suite.
Oh quelle journée ! Elle s’accroche aux doigts et s’insinue sous les ongles. Pourquoi viens-tu me tourmenter avec les détails de ton roman ? Je voudrais que tu cantonnes ton génie à un seul domaine, c’est exaspérant de te voir virevolter comme... (oh soit, je laisse tomber ma métaphore) dans tous les domaines littéraires - poésie, critique (scientifique & humaine), art, belles-lettres - et maintenant la fiction.
Une pauvre femme laborieuse qui souhaite montrer la vie comme elle la trouve, ainsi qu’exprimer quelques-unes des perplexités de son sexe, dans un anglais sans apprêt, n’a aucune chance.
Mon gant était bon pour le chiffonnier. Je suis assise à attendre Adrian et Saxon qui vont rentrer titubant de l’Opéra et vont aussitôt enfouir leur nez dans un pâté. La vie doit tout de même offrir d’autres horizons !
Encore qu’à la réflexion cela paraisse fort raisonnable. Je demanderai à Saxon.

Ta
V.S.


Virginia Woolf à Lytton Strachey

Hogarth, mercredi.
1er février 1922

L’unique nécessaire, selon le docteur, est une lettre du grand maître de la biographie. Cela me remettrait sur pieds. Alors s’il te plaît pose ce livre, de qui qu’il soit - serait-ce encore Voltaire ? - et écris une longue, longue lettre remplies à ras bord.
Pas de nouvelles ici, sauf celles que je collecte via Ralph - très amusantes et instructives je dois dire. Celles-là se rapportent à Maynard. Les autres - quel filou tu es - sont aussi instructives. Cela fait longtemps que je l’avais deviné.
Ne pourrais-tu pas me prêter les épreuves de ton nouveau livre ?
Cela ferait quelque chose à lire. Comment se fait-il - avec tous tes défauts - qu’on prenne plaisir à te lire ?

V.W.


Lytton Strachey à Virginia Woolf

The Mill House
Tidmarsh
Pangbourne
6 février 1922

Il est triste de te savoir malade, et plus triste encore de savoir que ta guérison dépend des lettres de tes amis. Grand ciel ! Ton cas est désespéré ! Comment peut-on bien t’écrire, j’aimerais savoir ? Assurément, j’en suis incapable. Peut-être Clive le peut-il. J’imagine ses élégants développements. Seulement, s’ils devaient causer ta guérison, je ne te parlerai plus jamais, et dans ce cas est-ce que ça vaut la peine de guérir ? Mieux vaut, de langueur en langueur, glisser dans une tombe qui au moins sera honorable. Mais je pense que tout le monde (sauf Clive) dépérit plus ou moins en ce moment.
Mon état a longtemps été tout à fait déplorable. Je le mettais sur le compte de l’hiver - le supplice des sous-vêtements épais, etc., etc. ; mais bien sûr ce n’est peut-être que la simple dégénérescence du cerveau. En tout cas, quelle que soit la cause, je suis sans yeux, sans dents, sans bite, sans... mais après ce dernier il ne peut plus y avoir d’autre sans, - et dans l’ensemble je tiens davantage du poisson asphyxié sur la rive que de quoi que ce soit d’autre. C’est terrible. J’espère ardemment que le changement arrivera avec les hirondelles (quelle que soit la date), et en attendant, je feins de lire.
(...)
Sais-tu que j’ai rejoint l’Oriental Club ? Il faut que tu viennes y déjeuner avec moi quand les hirondelles seront revenues. Un grand bâtiment hideux - y as-tu déjà été ? - peuplé d’Anglo-Indiens hideux, très vieux et très riches. Quand on atteint soixante-cinq ans avec cinq mille livres de rentes par an, l’on y entre directement. On y est tellement corpulent qu’on peut à peine marcher, et le cerveau de ces messieurs travaille avec une lenteur extraordinaire. Tout à fait l’endroit pour moi maintenant, tu vois. Avec mes yeux vitreux et mes cheveux blancs, c’est presque inaperçu que je m’enfonce profondément dans un fauteuil en cuir avec un exemplaire du Field dans les mains. De l’excellent bordeaux aussi - l’une des meilleures caves de Londres, par Jupiter. Il faut que tu viennes ! Je t’écrirai bientôt, si le cœur t’en dit.
Ton
Lytton

...

Les notes ne sont pas reproduites ici.

© Éditions Gallimard, Le Promeneur, 2009

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