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Alexandre Vialatte, Lettres à Maricou Par Olivier Plat

 

Alexandre Vialatte, Lettres à Maricou « Ce qui ramenait les chagrins d’amour » La phrase s’arrête là, inachevée. Derniers mots d’une chronique de Vialatte, quelques jours avant sa mort. C’est au souvenir que ces mots s’adressent, au souvenir de cette jeune fille à l’air mutin et au sourire malicieux dont il a fait la connaissance dans la patrie de Gutenberg, en Allemagne, à Mayence, en 1922, où il occupe un poste de rédacteur à la Revue Rhénane. Elle se nomme Henriette Maricou, elle est sa dactylo et il en tombe fou amoureux. Malheureusement pour lui, la belle a un fiancée aux Etats-Unis, qu’elle finira par rejoindre, quelques mois plus tard, après de fallacieuses promesses de se « défiancer ». Vialatte a le mal du pays et il effectue de fréquents séjours à Ambert, capitale du Livradois, en Basse-Auvergne. Cet exilé perpétuel gardera toujours la nostalgie du berceau de son adolescence que fut cette petite sous-préfecture de comédie ou de pastorale, où il retrouve parents et amis et d’où il fait parvenir lettres et cartes postales à sa Maricou ; quelques-unes de ces images illustreront plus tard L’Auvergne absolue. L’humour de Vialatte ne se départit jamais d’un certain mystère, semblable en cela aux sentiers détournés qu’emprunte son coeur. Dans l’une des premières lettres qu’il adresse à Maricou, le futur auteur de Battling le ténébreux ou la mue périlleuse évoque le rêve d’une Dame de Beaucaire qui « se réveilla en larmes sur un oreiller trempé de pleurs - La Clef des Songes lui promis que ces larmes présageaient du bonheur. Elle l’attend. » Tout comme cette buraliste auquel il prête des songes nervaliens, Henriette Maricou n’est-elle pas pour lui ce tendre songe qui le tourmente ? Henriette est dépossédée de son prénom, au profit de Maricou qui l’emporte (en alternance avec Yetto), ce « vieux Maricou » qui finit par revêtir un caractère biblique et avunculaire comme le souligne Pierre Jourde dans sa préface. Amour placé sous les auspices de l’Invitation au voyage de Baudelaire : « Maricou ?... Vous êtes ma soeur », « Maricou ?... Vous êtes mon cousin & ma cousine », « Maricou... ? vous êtes mon fils & ma fille », « Maricou ?... vous êtes aïeux & mes aïeules », « Maricou ?... vous êtes mon trisailleul & mon arrière-nièce ». Manière ironique de déclarer sa flamme, précédée chaque fois d’une invocation presque magique sur le mode interrogatif de Maricou comme d’un Sésame ouvre-toi, de quelqu’un qui serait placé sur le seuil d’une porte qui refuserait de s’ouvrir. Heureusement, il y a l’Auvergne, que le Rhin ne traversera jamais, ce pays simple qui parle à l’imagination des enfants, dont « le calendrier marque toujours le même jour » et où coulent « de si petites rivières qu’il est interdit aux amoureux les plus romanesques de jamais essayer de s’y noyer ». Car l’Auvergne de Vialatte, « est un secret plus qu’une province » : elle « n’a rien de berverrs » ni de « zérépral ». Elle serait « plutôt grand Meaulnes. » « Ah ! Maricou, il y aurait des trésors dans l’imagination populaire si la mauvaise littérature ne gâchait pas tout ». Car pour être « notoirement méconnu », Vialatte n’en est pas moins avant tout un écrivain. Tout lui fait signe. Et les affiches du vieil Ambert qui « prônent sur fond rouge la vertu des alcools », ou les troupeaux de vache de Pierre-sur-Haute qui se muent en réclames pour le chocolat Suchard valent en cela les « peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires » qu’affectionnait Rimbaud. Sans doute malgré lui, Vialatte réinvente le genre éculé de la lettre d’amour. Plus Maricou lui échappe, plus elle semble le rendre littéralement fou. Il va jusqu’à dédoubler sa destinataire : « Mon vieux Maricou, Tu es un bon copain & et je peux bien te dire ça car j’espère que tu sauras le garder pour toi & me donner des conseils appropriés à la situation - je suis amoureux comme un veau, comme un gosse romantique, comme tout ce que tu voudras & depuis si longtemps que je ne peux plus le supporter. » Maricou devient un personnage quasi-mythique, comparable en cela à l’Odette de la Recherche dont Swann tombe amoureux quand il trouve qu’elle ressemble à la fille de Jéthro dans la fresque de Botticelli, l’incarnation même de la Française : « Je vous aime quand votre chignon se défait parce que justement alors vous ressemblez encore plus à l’image la plus sympathique de la France, celle qu’on trouve dans les vieux magazines ou dans Jammes quand il parle de ses charmilles. » Dans cette lettre, l’une des plus belles, Vialatte, cousin de Perec pour un goût partagé de l’énumération euphorique, tente d’épuiser la liste de toutes les raisons qui font la nécessité d’aimer : « Je vous aime parce que je dois de l’argent à mon propriétaire, je vous aime parce que 2 fois 2 font 4, je vous aime parce que vos cheveux se débouclent quand vous êtes ennuyée, parce que Constantinople est la capitale de la Turquie, parce que vous avez une robe à raies brunes, parce que la somme des angles de tout triangle est égale à deux droits, parce qu’il y a un petit drapeau vert sur la table du Bodega où mange Bau, parce que Descartes a inventé la géométrie analytique. »
Jusqu’au bout, l’écrivain aura cru que les feux d’artifice de sa rhétorique pouvaient lui ramener Maricou. En novembre 1923 de retour à Mayence et plus seul que jamais, Vialatte doit se résoudre à constater son échec. En manière d’adieu, il envoie à Maricou qui s’apprête à partir pour les États-Unis un portrait de lui en beau ténébreux, accompagné de ces quelques mots dont le ton léger ne parvient pas à dissiper la mélancolie : « À toi Maricou, ce portrait en cravate brevetée, avec la cigarette d’usage pour les caporaux de la classe, pour que la tirant au bord d’un lac américain, tu te souviennes d’un petit garçon qui t’a bien aimé. »

Alexandre Vialatte
Lettres à Maricou.
Préface de Pierre Jourde
Éditions Au Signe De La Licorne, 2009. 118 pages
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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