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Entretien avec Achmy Halley
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Achmy Halley Photo C Achmy Halley
© Photo Ch. Bonamis

Né en 1961 dans les Cévennes, écrivain et chercheur en littérature contemporaine, Achmy Halley dirige la Villa Marguerite Yourcenar, Centre de résidence d’écrivains européens, situé près de Lille. Il est également directeur artistique du Festival littéraire « Par Monts et Par Mots ». Docteur ès Lettres, il a consacré sa thèse de Doctorat à la première étude d’envergure sur les rapports de Marguerite Yourcenar avec la poésie. Il est l’auteur de nombreux articles sur son oeuvre et a édité les derniers fragments poétiques de Yourcenar : Les Trente-trois noms de Dieu (Fata Morgana, 2003). Il a également publié plusieurs romans pour les enfants et les adolescents.

Vous avez établi, annoté et commenté la Correspondance entre Marguerite Yourcenar et Silvia Baron Supervielle parue récemment chez Gallimard sous le titre Une reconstitution passionnelle. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre rencontre avec Silvia Baron Supervielle et sur les circonstances qui vous ont amené à publier ces lettres ?

Achmy Halley J’ai d’abord découvert les lettres de Silvia Baron Supervielle conservées dans les archives de Marguerite Yourcenar déposées à la Houghton Library, de l’Université Harvard, aux États-Unis, lors de mes recherches pour la thèse sur « Marguerite Yourcenar et la poésie » que j’ai soutenue en 2003. J’ai alors contacté Silvia Baron Supervielle pour qu’elle m’en dise davantage sur son échange épistolaire et sa rencontre avec Yourcenar. Elle m’a alors invité chez elle et m’a montré les lettres que lui avait adressées Yourcenar, des photos qu’elle avait prises lors de son séjour chez la romancière durant l’été 1983 ainsi que plusieurs livres dédicacés et même annotés de la main de Yourcenar. En découvrant ces trésors encore inédits, j’ai tout de suite exprimé mon intérêt de chercheur yourcenarien et de lecteur passionné par les correspondances d’écrivains pour ces quelques dizaines de lettres et cartes postales qui révélaient une belle amitié littéraire largement méconnue. Avec l’autorisation de Silvia Baron Supervielle, j’ai d’abord cité quelques extraits des lettres dans ma thèse publiée en 2005 chez Rodopi. Mais il me semblait important de faire partager à un plus large lectorat cet échange très touchant. C’est alors que Yannick Guillou, un des exécuteurs littéraires de Yourcenar, a proposé le manuscrit à Antoine Gallimard qui l’a tout de suite accepté. J’ai ensuite travaillé pendant un an en collaboration avec Silvia pour établir l’édition.

Vous avez donc pu établir cette correspondance comme un dialogue...

A. H. Je crois que c’est vraiment cela le principal intérêt de ce petit livre intimiste : on assiste à la construction à deux voix d’une amitié littéraire et humaine durant les dernières années de la vie de Yourcenar. Je pense que ce véritable dialogue entre deux écrivaines de générations et d’univers littéraires différents révèle un aspect peu connu de la personnalité complexe et parfois paradoxale de l’auteur de Mémoires d’Hadrien. Depuis une quinzaine d’années, Gallimard a entrepris l’édition générale de la correspondance de Yourcenar en plusieurs volumes qui sont d’un grand intérêt scientifique et littéraire. Mais ces milliers de lettres dont le lecteur ignore la réponse donnent parfois l’impression d’un monologue souverain dans lequel Yourcenar ressemble parfois à une donneuse de leçon qui n’attend rien de son invisible interlocuteur. Pour la première fois, la correspondance de Yourcenar est présentée dans son contexte véritable ; l’on peut ainsi retrouver la nature et l’intérêt premiers de tout échange épistolaire, celui d’un dialogue à distance qui évolue dans le temps à chaque nouveau passage du facteur !

La Correspondance commence avec une lettre de Marguerite Yourcenar adressée à Silvia Baron Supervielle le 15 juin 1980. Yourcenar y reconnaît les talents de traductrice de sa correspondante. Cette première lettre va déterminer la suite des échanges...

A. H. Tout à fait. Au début des années 1980, alors qu’elle vient d’être élue à l’Académie française -un événement qui a fait grand bruit puisque c’était la première femme à avoir réussi à ébranler un des derniers bastions de la misogynie littéraire hexagonale-, Yourcenar recevait de très nombreuses lettres d’admirateurs et de solliciteurs divers. Si elle a répondu à Silvia Baron Supervielle, c’est parce qu’elle a été touchée par sa traduction en espagnol, langue et culture qu’elle adore, de certains poèmes de jeunesse pour lesquels elle avait une affection particulière. Traductrice elle-même (elle a traduit avec beaucoup de bonheur Virginia Woolf, Henry James, Cavafy...), elle se passionnait pour les complexes questions liées au passage d’un texte littéraire d’une langue à une autre. C’est donc autour des questions de poésie, de traduction mais aussi des origines argentines de Silvia et de l’état du monde en général que, peu à peu, va s’établir un échange riche et intime entre les deux femmes, toutes les deux avant tout poètes.

Les échanges épistolaires témoignent d’une complicité, d’une amitié qui s’installe progressivement. Le ton des lettres est de plus en plus libre et affectueux...

A. H. En effet, on passe progressivement dans les lettres de Yourcenar du « Chère Madame » protocolaire de la première lettre au « Chère amie » ou au « Chère Silvia » des lettres de la fin. Notons les derniers mots adressés par Yourcenar à Silvia dans sa dernière lettre datée de quelques mois avant sa mort : « je vous embrasse bien amicalement ». Les baisers sont peu fréquents dans la correspondance de Yourcenar. C’est donc un signe qui ne trompe pas.

Certains passages des lettres de Silvia Baron Supervielle « empruntent parfois les habits du poème en prose », écrivez-vous dans la postface...

A. H. C’est en partie ce qui fait le charme et l’attrait littéraire des lettres de Silvia Baron Supervielle qui est avant tout poète, ce que l’on devine aisément à la lecture des lettres pleines de passion qu’elle adresse au grand écrivain qu’elle admire. Il y a du lyrisme dans certains passages et parfois de belles images poétiques. Elle ne cesse jamais d’être poète. D’ailleurs Yourcenar lui en fait gentiment le reproche, lorsqu’elle lui écrit de Lisbonne en 1981, « Ne prenez pas, je vous prie, les choses avec cette sensibilité de poète ».

Grâce à Silvia Baron Supervielle, Marguerite Yourcenar se passionne pour la poésie de Jorge Luis Borges...

A. H. Borges est comme une présence-absence constante entre les deux femmes. C’est effectivement Silvia Baron Supervielle, compatriote, amie et traductrice de Borges, qui va sensibiliser Yourcenar aux multiples facettes de l’œuvre du grand écrivain argentin. Parallèlement, on lit en filigrane à travers les lettres, l’amitié qui unissait Yourcenar, Borges et son épouse Maria Kodama, dans les dernières années de la vie du grand écrivain argentin et l’admiration qu’avait Yourcenar pour sa poésie en particulier dont elle fait le sujet principal de sa dernière conférence, « Borges ou le Voyant », qu’elle prononcera à l’université Harvard, deux mois avant sa mort.

Parlez-nous de l’abondante correspondance de Yourcenar, de son goût pour la forme épistolaire qui est parfois présente dans ses romans...

A. H. L’oeuvre foisonnante, singulière et d’un classicisme qui n’est qu’apparent (j’aime le qualifier de classicisme subversif !) de l’auteur de L’Œuvre au Noir et d’Archives du Nord est un véritable archipel dont la correspondance forme un îlot compact riche de découvertes et de petits bijoux qui révèlent des aspects méconnus du grand art de Yourcenar. Depuis plusieurs années déjà sa correspondance fait l’objet de nombreuses études universitaires passionnantes et a même donné lieu, en 2004, à un colloque international à l’Université de Toulon qui a démontré, s’il est besoin, la richesse de ce continent encore à demi vierge qu’est la masse de lettres envoyées et reçus durant plus d’un demi-siècle par Yourcenar. À travers les milliers de lettres écrites par Yourcenar à des centaines de correspondants célèbres ou inconnus, de Cocteau à Thomas Mann, de Brigitte Bardot à Pauline Carton, de Marcel Jouhandeau à Gisèle Halimi, du cinéaste Volker Schlöndorff à Jean d’Ormesson et à tant d’autres, on découvre la personnalité fascinante d’une femme en quête de dialogue avec ses contemporains, qui ne vivait pas isolée sur son île lointaine des Monts-Déserts, au Nord-est des États-Unis, mais restait, au contraire, à l’écoute du monde grâce à ces rectangles de papier timbré qu’elle adressait et recevait quotidiennement du monde entier.

Cette Correspondance aujourd’hui publiée inspire au lecteur le sentiment d’être dans la proximité de l’auteur de Mémoires d’Hadrien...

A. H. J’espère qu’elle donnera envie au lecteur d’aller découvrir ou redécouvrir les oeuvres de Yourcenar et de lire aussi les livres de Silvia Baron Supervielle dont l’univers est à la fois éloigné et proche de celui de son aînée et amie.


Achmy Halley

Essais et éditions critiques sur Marguerite Yourcenar

« Marguerite Yourcenar ou la tentation de l’Orient », postface à l’édition en tamoul de Nouvelles orientales de M. Yourcenar, Cre-A (Inde), 2006.

Marguerite Yourcenar en poésie. Archéologie d’un silence, Rodopi, 2005.

« Marguerite Yourcenar, poète vêtu d’espace », postface à Les Trente-trois noms de Dieu de M. Yourcenar, Fata Morgana, 2003.

Ouvrages collectifs et revues (sélection)

« Yourcenar, poète au-delà du poème », in Marguerite Yourcenar et l’univers poétique, Société internationale d’études yourcenariennes, 2008.

« Yourcenar et la Grèce » (dir.), Desmos, n°25, mars 2007.

« Un texte oublié de Marguerite Yourcenar : Max Reinhardt et les fêtes de Salzbourg » Bulletin de la Société internationale d’études yourcenariennes, n°24, décembre 2003.

« Yourcenar et Cocteau : une amitié à part », Bulletin de la Société internationale d’études yourcenariennes, n ° 24, décembre 2003.

« Marguerite Yourcenar, lectrice de Nikos Kazantzaki », Le Regard crétois, n°28, décembre 2003.

« Marguerite Yourcenar et le mythe grec : quand les visages dévorent les masques », Desmos, n°11-12, octobre 2002.


Villa Marguerite Yourcenar
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« Par Monts et par Mots »

Festival des écrivains européens (100 auteurs en 2004) Cette fête champêtre se déroule dans le parc Départemental Marguerite Yourcenar, le premier ou le deuxième dimanche de juin.
Au programme : salon du livre, lectures, théâtre, concours d’écriture, ateliers, débats, rencontres...
Directeur du festival, Achmy Halley.

Située à Saint-Jans-Cappel, au cœur du parc départemental Marguerite Yourcenar, sur le site des monts de Flandres, la Villa Départementale Marguerite Yourcenar accueille, chaque année depuis 1997, une quinzaine d’écrivains européens. La Villa Marguerite Yourcenar, au départ nommée Villa Mont Noir en référence à sa situation géographique, est née d’un projet commandé par le Conseil Général du Département du Nord. Alerté par Marguerite Yourcenar sur la vente de sa maison d’enfance, le Président du Conseil Général décide de l’acquérir afin d’en faire, dans un premier temps, une réserve écologique. Aujourd’hui la Villa a pour mission d’accueillir des écrivains qui trouvent là un lieu retiré et paisible pour écrire, mais aussi de faire découvrir leur œuvre au grand public en organisant diverses manifestations. Elle s’inscrit dans un réseau de centres littéraires européens s’étant fixés les mêmes objectifs. Le Centre Départemental de résidence d’écrivains européens, Villa Marguerite Yourcenar, fait écho à la dimension universelle de l’œuvre et de la vie de Marguerite Yourcenar et affirme l’identité du Nord, terre d’échanges et de la culture.

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Portrait de Marguerite Yourcenar par Corinne Amar, FloriLettres, édition de juin 2003
http://www.fondationlaposte.org/art...

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