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Extraits choisis - Marguerite Yourcenar, Silvia Baron Supervielle

 

Marguerite Yourcenar
Silvia Baron Supervielle
Une reconstitution passionnelle Correspondance 1980-1987

Silvia Baron Supervielle
Journal d’une saison sans mémoire
Gallimard, 2009

Une reconstitution passionnelle

Silvia Baron Supervielle à Marguerite Yourcenar

Vendredi 14 août [1981]

Chère Madame,
Je viens d’achever la lecture du tome II de votre Théâtre. Toutes les pièces sont belles.
C’est comme si les mêmes acteurs jouaient des rôles différents en échangeant leurs masques. Parfois on les reconnaît : une mèche de cheveux qui dépasse légèrement, un geste, une façon de marcher rappellent un autre personnage. Et puis le plateau tourne à nouveau. Vous êtes absente mais vous changez continuellement de place et ne quittez pas une seconde la scène.
Les personnages sont en relief, plus nus sous les projecteurs et dans le son de leur voix. Les héros deviennent des héroïnes. Il y a tellement de choses terriblement belles. Plaisir de retrouver Marcella, Massimo, Clément Roux. J’ai vu danser la petite Sirène avec ses jambes tremblantes sur les galets (là quelque chose d’Alcippe, de fragile). Peur et feux avec Électre, et j’ai connu un ange avec Alceste, un homme avec Hercule. Je me propose de le relire. J’aime chacune des pièces. Il est difficile d’arrêter de vous traduire. Ce n’est pas tellement de l’enthousiasme (comme vous le dites), ou de l’envoûtement. Je le sens comme un enracinement. Je le sais après l’épisode de Feux.
Je pars du 2 au 24 septembre à Venise. Si je ne reçois pas un mot de vous, je vous téléphonerai avant mon départ. Entre-temps mes pensées bien affectueuses
Silvia

P.-S. Merci pour Fires. La traduction est magnifique. En ce qui concerne Les Charités d’Alcippe, je crois que ça s’arrange.


Marguerite Yourcenar à Silvia Baron Supervielle

Petite Plaisance, 28 septembre 1983

Chère Silvia,
J’ai été affligée d’apprendre que la brume et l’orage avaient rendu votre retour à Boston aventureux. La pluie ruisselait ici : Jennie, Jeremy et moi nous étions réfugiés après votre départ dans cette institution américaine peu élégante, mais cordiale, « THE DUNKING DONUT ». Traduction littérale : le beignet avec lequel on fait trempette. Encore n’est-ce pas tout à fait un beignet, mais un croisement entre une espèce de brioche et ce que les pâtisseries appellent « une boule de Berlin ». Je ne pense pas sans joie au bon travail que nous avons fait ensemble - ma part d’ailleurs étant légère, car il y avait fort peu de retouches à faire.
J’espère que vous allez continuer à garder un bon souvenir de ces quinze jours en un pays nouveau pour vous. Georgia a été ravie de votre carte et l’a promenée plusieurs jours dans sa poche. Jeannie vous remercie de la sienne. Même John et Scott saluent la « Dame française ». J’espère que tout va bien au bureau er que le bruit fait autour des élections en Argentine s’est éteint. Laissez-moi savoir quelle sera la réaction de l’éditeur quant au manuscrit. J’espère qu’il sera aussi content que je le suis.
Nous partons pour Amsterdam le 20 octobre. Paris sûrement en novembre, mais je ne sais pas encore les dates.
Amicalement à vous,
Marguerite Yourcenar


Silvia Baron Supervielle à Marguerite Yourcenar

Vendredi 24 janvier 1986

Je viens de parler à Jeannie qui me dit que vous êtes fatiguées ce matin. De plus, la neige entoure la maison et vous empêche de sortir. Je vous imagine prisonnière de cette fatigue, de cette neige, de l’isolement de la maison en hiver. Mais il faudra encore attendre un peu, vous avez été si courageuse et si patiente déjà. La convalescence est le moment le plus long.
J’ai reçu votre belle carte, le cerf aux yeux gris se retourne et me regarde comme s’il me connaissait et n’avait pas peur de moi. Moi aussi je le regarde : j’ouvre souvent le tiroir où il est gardé dans son enveloppe ; je le tire un peu et le remets à sa place.
L’éditeur espagnol m’a envoyé les épreuves avec quelques corrections. Je les ai approuvées sauf la traduction de pêche par melocotón qui est la pêche espagnole, au lieu de durazno, qui est la pêche argentine et dont le nom me paraît plus beau. Les Espagnols ne finiront jamais de nous coloniser. Ils appliquent particulièrement cette pratique en littérature.
(...)
Je suis allée à Genève voir Borges et María. Nous avons parlé de la traduction en général. Pour moi, il faut surtout imiter, se coller à la musique, retrouver les accents, recréer la densité, se laisser porter. Le plus pénible de ce tome I publié fut de constater que vous aviez disparu du texte et que, à la place de la vôtre, une autre voix prétentieuse et vulgaire se faisait entendre. Mais je préfère ne pas y revenir.
Vous étiez présente parmi nous à Genève. Certaines personnes sont toujours là. J’ai trouvé Borges amaigri et cependant habité par cet éclair, cet humour qui lui sont propres. En revanche, María est désemparée, inquiète à cause de lui. Ces deux êtres uniques me rassurent sur l’homme. María m’a accompagnée jusqu’à la gare et m’a offert le livre de Tanizaki, Éloge de l’ombre, qui est une pure beauté. Le connaissez-vous ? J’éprouve souvent le désir de vous envoyer les livres que j’aime.
(...)
Je rappellerai bientôt en espérant, la prochaine fois, entendre votre voix comme aussi, je ne sais quand ni comment, avoir le bonheur de vous retrouver, égal à celui avec lequel je guette en ce moment la lumière.
(...)
Je vous embrasse en veillant sur vous avec ma pensée.
Silvia

Les notes ne sont pas reproduites ici.
© Éditions Gallimard, 2009


Journal d’une saison sans mémoire

Première version

Que signifie tenir un Journal ? Est-ce relater, jour après jour, les faits anodins ou extraordinaires qui se produisent à l’entour, et énumérer par exemple les choses que j’achète au marché, les personnes que je croise dans la rue ou à qui je téléphone, les idées invraisemblables que conçoit mon esprit ? Est-ce enregistrer la venue du plombier pour une réparation ou celle du facteur qui me remet un pli ? Est-ce commenter les faits de l’actualité sociale ou politique ?
Mon occupation consiste en une seule activité : ouvrir le silence avec des mots, dans leur langue, en espérant que la magie blanche ne s’arrête pas, que la main ne soit pas enlevée par le non-dire et le regard par la contemplation du néant. Il se peut que je n’aies pas la mission de relater mais de contempler. Ce qui transite par mes yeux me surprend, scènes, chemins qui traversent le désert, visages à qui je parle à voix basse. Les retrouver m’enchante et me bouleverse. Le film qui se projette n’est pas d’un temps formulable ni évalué, mais il contient ma vie parce que les choses que j’y vois sont plus réelles que celles qui se produisent quotidiennement. Il déroule deux réalités face à face même si la caméra utilisée pour le tournage est la même.
(p. 12)

Troisième version

Un libraire m’a conviée à lire mes poèmes en français, puis leur traduction en espagnol. J’ai commencé par la version originale, c’est-à-dire la française, puis j’ai lu la version espagnole traduite par mes soins. La version originale n’en est pas une puisqu’elle n’a pas été écrite dans ma langue maternelle dans laquelle je l’ai traduite. La version originale de mes écrits est inventée. Lors de la lecture, je ne saurais dire dans laquelle je me suis sentie moins mal : j’étais suspendue entre les deux langues. En lisant en espagnol, je me suis retrouvée au fond d’une terre irréductible. D’un coup, les accents ont coulé dans mon sang, ils ont épousé mon corps, ils sont revenus à ma bouche.
Le chant surpasse la langue. Peut-être en ai-je désiré une autre afin de m’y confondre mieux. Il y a deux langues que je comprends sans déchiffrer : celle du silence de Dieu et celle de Dante.

Chant qui surpasse autant nos muses Et nos sirènes, en ces flûtes suaves, Qu’une lumière dépasse son reflet. *

(P. 107)

*Le Paradis, chant XII.

Sixième version

J’ignore pourquoi j’ai fait un saut à travers la mer. Pourquoi j’ai quitté une langue pour me servir d’une autre ; pourquoi j’écris des poèmes brefs et de longues proses qui imitent la plaine ; pourquoi, lorsque je me suis traduite, j’ai commencé à traduire les autres. Partir d’un pays et d’une langue est un désir de transformation. Délivrée de tous les repères, je suis revenue à la vie par mon action. Je prends conscience de la transformation lorsque je retourne en Argentine. Mon point de vue n’est plus le même, et je m’entends dire : « Ici c’est comme ça. » L’histoire d’un pays avec son climat, sa nature, sa langue agit sur ses habitants. Inconsciemment, je me suis adaptée à la France et à ses mœurs et, que je le veuille ou non, j’ai changé.
(p. 192)

Septième version

Lettre à un ami aimé :
Je ne saurais pas changer mon regard sur toi, il faudrait que je sois, non pas une autre créature, mais une composante du règne végétal ou minéral. La mer me sépare des rivages, mais l’affection est inséparable de la vie. Quelle différence y a-t-il entre affection et amour ? Les mots oscillent, et je sais ceci : si tu étais ici, je n’aurais pas peur de mourir. Aimer passionnément au moment de mourir. Peut-il y avoir un départ plus radieux ? Lorsque j’écris, je prends sur le temps qui te concerne. Tout le temps qui m’a été imparti te concerne. Toutes les lignes de ce journal sont vouées à l’amour, bien que je les dévie de leur vocation, comme je me détourne des assauts de la mémoire. J’ai recréé le silence afin de ne pas te nommer, en aucune occasion, même lorsque je suis seule. En chemin, j’ai appris à le savoir : l’amour ne se livre pas directement. Il se nourrit et se développe seul et il meurt à l’écart. Il est entraîné par les montées et les descentes du désir et ensuite abandonné comme un mendiant.
(...)
J’emploie tu sur cette feuille comme si j’allais l’introduire dans une enveloppe et te l’adresser. Mais à la dernière minute, je me rétracte, je ne t’adresserai pas cette lettre. Il ne s’agit plus, maintenant, de répondre aux tiennes : il s’agit de parler avec les dieux. Mouvement par désir de Dieu. Par désir, par désir. Mais je l’avoue : c’est à toi que j’adresse le cours infini de mon chant.

© Éditions Gallimard, 2009

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