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A la Une, Michel Leiris, Jean Paulhan, Correspondance 1926-1962

édition du 10 janvier 2001

paulleiris

Pour Jean Paulhan (1884-1968), Michel Leiris faisait partie de ces "écrivains aussi stricts que des savants". Quant à Michel Leiris (1901-1990), il notait qu’"avant même d’être surréaliste", il avait été fasciné par l’espèce de linguistique amusante - comme il y a une "physique amusante" - que le futur et imprévisible académicien Jean Paulhan, alors auteur des plus discrets, esquissait dans son bref mais substantiel ouvrage, très mine de rien, Jacob Cow le pirate ou Si les mots sont des signes. Autant dire que Leiris et Paulhan n’étaient pas sans "lieux communs" : l’un et l’autre, comme écrivains, s’attachèrent tout particulièrement à la question du langage ; l’un et l’autre furent critiques littéraires, critiques d’art et, à des degrés divers, linguistes et ethnologues ; l’un et l’autre s’intéressèrent à l’oeuvre de Raymond Roussel, Antonin Artaud, Laure, Jean-Paul Sartre... Si l’on découvre dans cette correspondance quelques autres sujets de complicité, apparemment plus futiles - les boules, la nage, la tauromachie, les voyages, la peinture contemporaine -, il est ici essentiellement question de l’oeuvre de Leiris, de ses relations réservées de jeune auteur, puis d’écrivain confirmé, avec l’attentif éditeur et directeur de revues qu’était Paulhan. Ainsi, à l’occasion de la publication de Miroir de la tauromachie, le dialogue entre les deux hommes trouve-t-il son point d’équilibre en même temps que d’affrontement : "Je trouve très forte et très juste, reconnaît Jean Paulhan le 25 août 1939, votre tentative d’explication par la bande de la beauté littéraire. Ne pensez-vous pas, s’il est si rare de nos jours d’attaquer franchement le problème littéraire (je veux dire : d’expression), que la cause en pourrait bien être - malgré tant d’apparences contraires - qu’il est aussi le plus dangereux ?" A cette réflexion de l’auteur des Fleurs de Tarbes, Michel Leiris fait un sort : "le problème littéraire représente-t-il un vrai danger, c’est ce que je me demande... L’une des grosses questions qui m’embarrassent depuis longtemps est la suivante : où trouver, dans l’écriture, quelque chose qui soit l’équivalent de ce que sont les cornes pour le travail du torero ? Est-on bien réellement fondé à admettre comme un équivalent de ces cornes tout ce qui est, pour celui qui s’exprime, possibilité de déchirement ?".
Louis Yvert

Extrait :

Leiris à Paulhan (1) [Nîmes, mercredi] 28 septembre 1938 Cher ami, (...) Je vous écris d’une chambre d’hôtel, face aux arènes de Nîmes, splendidement tristes sous une pluie battante. J’ai fait la connaissance de Castel, personnage bien séduisant (avec quelque chose de très espagnol) et dont le spectacle est malgré tout réconfortant en ces journées où comme tant d’autres - et peut-être bien plus que beaucoup - je suis anxieux. J’ai vu également Marc Bernard, et cela m’a fait plaisir.
En principe je reste ici, avec ma femme, jusqu’au 8 octobre, - mais cette limite me paraît de plus en plus théorique ! Que dit-on à Paris ? Est-il vrai que le grand plongeon dans l’horreur et l’absurdité sont déjà chose faite et que nous vivions actuellement des espèces de derniers jours ? (2) Si persuadé que je sois qu’il n’y a plus rien à faire, je ne parviens pas encore à le croire, tant cela me paraît impensable et relever d’un autre monde, aux couleurs malheureusement plus hideuses que lyriques.
Sans y trouver aucun plaisir, je m’obstine dans cette fin de vacances, comme s’il s’agissait uniquement d’infliger un démenti au destin et d’user jusqu’à la dernière limite de cette liberté pourtant tout à fait dérisoire à partir du moment où elle n’est plus que la faculté de ressasser quelques cauchemars.
Ce qui fait image pour moi, c’est la corrida de dimanche prochain, qui aura ou n’aura pas lieu (3) , que je verrai ou ne verrai pas. Cette corrida est devenue quelque chose d’aussi essentiel et immense que les grands plaisirs de l’enfance quand on se demande s’ils ne sont pas refusés ? Pas question de la corrida en tant que telle, bien entendu ! mais de tout ce que la possibilité d’y être ou de ne pas y être représente.(...)
Moi qui me suis tant préoccupé de ce qu’est pour le torero le danger enchâssé dans les cornes, je m ’aperçois que, décidément, je n’aurais jamais pu faire qu’un bien médiocre torero !
Quoi qu’il en soit, croyez tous deux à ma très sincère affection et recevez les meilleurs souvenirs de ma femme. Michel Leiris.

(1) lettre manuscrite - Archives Paulhan / IMEC. (2) Crise internationale provoquée par les revendications du 111e Reich sur le territoire tchécoslovaque des Sudètes dont la population était majoritairement allemande. Entre le 23 et le 27 septembre, la mobilisation avait été décrétée en Tchécoslovaquie, en France, en Grande-Bretagne et en Belgique et un ultimatum allemand avait été adressé à la Tchécoslovaquie le 27. Les accords de Munich seront signés dans la nuit du 29 au 30. (3) Elle sera reportée du 2 au dimanche 9 en raison des événements.