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Françoise Simonet-Tenant, Journal personnel et correspondance Par Olivier Plat

 

Journal personnel et correspondance,Simonet-Tenant Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives est une passionnante réflexion explorant à la fois l’historique et la poétique de cette petite fabrique de l’intime que furent à partir de la fin du XVIIIème siècle, le journal et la correspondance. Car cette culture de l’intimité qui nous paraît aller tout naturellement de soi est une invention somme toute récente, qui date du siècle des Lumières. Parallèlement à l’émergence de l’individu moderne et à la démocratisation des moyens de transmission, on assiste alors à une mutation des genres épistolaire et diaristique. De la lettre savante de la Renaissance à celle mondaine de l’âge classique, on passe à une lettre centrée sur le scripteur. De même le journal change de statut ; de partageable par tous il devient privé et s’émancipe d’une écriture purement objective et factuelle au profit des balbutiements d’une écriture en train de s’inventer qui laisse de plus en plus la place à l’émotion et à l’intime. L’obscurcissement des certitudes religieuses, l’accroissement de la population, le recul de la mort donnant à chaque être une spécificité qu’il n’avait pas auparavant, sont autant de facteurs qui favorisent un regard individuel sur le monde. Les lecteurs du XVIIIème siècle s’engouent pour les écritures à la première personne, récits de voyages ou de fiction, mémoires, romans épistolaires tels que La Nouvelle Héloïse ou Les Liaisons dangereuses...
Le succès de la correspondance de Madame de Sévigné, figure à maints égards exceptionnelle dans le paysage épistolaire du XVIIème siècle, témoigne de cet engouement. En ce qui concerne le journal la mue est plus tardive. Si le journal se tient encore sur le bord de l’intime au XVIIIème siècle, Françoise Simonet-Tenant souligne qu’il n’est pas rare d’observer des glissements de l’écriture épistolaire vers l’écriture diaristique, ou résultant d’un métissage des deux formes, à l’exemple des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Au XIXème siècle, nombre d’écrivains et de critiques, nostalgiques d’une culture des salons que la Révolution a fait disparaître, érigeront le XVIIIème siècle en un âge d’or des correspondances, comme en témoigne cet extrait d’une page admirable de Barbey d’Aurevilly citée par l’auteur : « [...] hommes et femmes s’échappèrent et se ruèrent en correspondances, dans cette forme de lettres où le moi se roule et peut se vautrer tout son saoul. Les femmes surtout, ces Narcisses de leurs sentiments, se mirèrent dans les lettres comme dans un miroir, mais les hommes eux-mêmes furent bientôt les Sardanapales de ce miroir. Les lettres furent peut-être, en ce moment, le meilleur de la littérature. On eut les lettres de Mademoiselle de Lespinasse - celles de Madame du Deffand, - celles de Mademoiselle Aïssé, - celles de Madame d’Epinay ; - on eut celles de Diderot à Mademoiselle Voland. » Françoise Simonet-Tenant consacre de belles pages au journal d’Eugénie de Guérin, exemplaire de ces destinées féminines du XIXème siècle, où l’avenir est souvent vécu sur le mode de l’attente ; journal tout entier tendu vers son destinataire, Maurice, le frère absent, où se reflète la jouissance d’écrire en prise avec les variations les plus infimes que l’on enregistre en soi : « Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je ? tant de choses qu’on voit, qu’on touche, qu’on sent, feraient écrire des volumes. » À la mort du frère, ce journal adressé perd de son sens : « Je ne sais, mais n’ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n’offre pas l’intérêt que j’y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n’est changé, c’est donc moi au-dedans. Tout me devient d’une même couleur triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie, ni pouvoir d’écrire. »

La lettre au XVIIIème siècle puis le journal au XIXème, occupent une place privilégiée dans l’éducation féminine. Apprentissage du savoir-vivre et de la civilité pour l’une, examen de conscience pour l’autre, ils fonctionnent comme des instances de contrôle, confortant et suscitant tout à la fois les représentations des milieux aristocratiques et bourgeois. Cet apprentissage précoce de l’écriture épistolaire et diaristique n’est pas étrangère au fait qu’elles seront longtemps considérées comme un art typiquement féminin, le plus souvent pour en déplorer la mièvrerie ou la sentimentalité, ou à l’instar de Barbey d’Aurevilly, pour en louer l’authenticité et mettre en exergue un supposé naturel qui serait l’apanage des femmes, croyance en « une transparence de soi à soi [...] illusion bien périmée après le passage de la psychanalyse. » Les dernières décennies du XIXème siècle, avec les progrès de l’alphabétisation, verront se démocratiser la pratique épistolaire.
Entre 1913 et 1927, le trafic postal augmentera de 75%. La tragédie de la Première Guerre mondiale va être un formidable accélérateur d’écritures personnelles. À côté d’écrivains reconnus, bien des « écrivants anonymes » se révèleront dans leurs carnets de guerre, leur correspondance, leurs journaux et participeront à leur insu, de la légitimation de l’écriture ordinaire, celle des anonymes.

S’appuyant sur un corpus de textes renommés (Barbey d’Aurevilly, Maurice et Eugénie de Guérin, Amiel, Marie Bashkirtseff, Catherine Pozzi, Gide) mais aussi plus rares ou méconnus et sur la critique épistolaire et diaristique du XIXème siècle à nos jours, Françoise Simonet-Tenant se livre à une analyse comparée des deux genres, mettant en évidence leurs points de convergence, tout un faisceau de caractéristiques spécifiques à ces textes situés entre l’écriture et la vie, dégageant les traits d’une littérarité autre, d’une poévie « où le texte rencontre la vie et où à l’écrit, on peut préférer l’écriture : lettres et journaux seraient le lieu d’une écriture immanente à la vie, bouleverseraient la notion d’œuvre et instaureraient un rapport inédit à la littérature. »

Françoise Simonet-Tenant
Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives
Academia-Bruylant, janvier 2010, 244 pages

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