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Silvia Baron Supervielle : portrait. Par Corinne Amar

 

« Ciel qui prolonge l’aube. J’ai reçu une lettre que je camoufle, où nul autre que moi ne saurait la découvrir, et cependant je sais que ce signe n’est pas le signe véritable. Je laisse courir les heures du matin et de l’après-midi jusqu’à ce que tard, quand le crépuscule se consume, je m’aventure à ouvrir son enveloppe et à la déplier. L’amour se dérobe à mon contrôle autant quand j’écris que quand je lis une lettre dont l’écriture m’est chère. Ce journal ne se penchera pas sur un rêve mêlé à la réalité mais je l’avoue : ayant lu cette lettre, je crève d’une intimité et d’une intensité qui n’appartiennent ni au rêve ni à la réalité. Que faire sinon se laisser ravir par cette féerie intérieure ? » (...) Journal d’une saison sans mémoire, p. 140 (coll. Arcades/Gallimard, 2009).

C’est une prose habitée toujours de poésie que celle de la poétesse, essayiste, Silvia Baron Supervielle ; ici, un Journal - lequel a fait voeu d’ôter de son champ d’écriture ce qui relève du passé -, là, la reconstitution d’une correspondance avec Marguerite Yourcenar (Une reconstitution passionnelle, Correspondance 1980-1987, éd. Gallimard 2009), plus loin, des Petites études sur la langue (éd.Gall. 2007) - thème de prédilection -, ou encore des romans...
La langue ? laquelle ?
Silvia Baron Supervielle est née à Buenos-Aires, en 1934, là, s’y déroule toute son enfance, où elle est élevée par sa grand-mère paternelle, fille de Français et adorant la France. Le père de Silvia est Argentin. Sa mère, Uruguayenne, de descendance espagnole, meurt alors qu’elle avait deux ans. Dans sa famille, ils parlaient tous parfaitement français. Des livres, partout dans la maison, des auteurs français, autant d’invitations au voyage. « J’ai connu d’abord l’espagnol et ensuite je suis venue au français - dit-elle. J’ignore si ces langues sont entrées en moi. Je ne suis sûre que du sang qui coule dans mes veines. (...) Je suppose que je suis née dans ces contrées hispanisantes pour imiter ma mère et témoigner de son passage fulgurant sur la Terre. (...) (L’alphabet du feu, p. 27) » La présence intime de sa mère en elle est un secret, quelque chose qui se porte, se vit mais ne se dit pas, quelque chose qu’elle saisira d’emblée chez Marguerite Yourcenar, alors qu’elle veut évoquer avec elle leurs affinités et pour commencer cette tragique coïncidence - cette dernière a perdu sa mère dix jours après sa naissance - mais qu’aucun aveu n’est possible ; « Je ne peux pas vous parler de ma mère puisque je ne l’ai pas connue, et elle ne l’évoqua plus ». Correspondance, p. 19).
La mère de Silvia, elle, est partout, et son lien à la langue - sa langue - est puissant.
« Ma mère n’appartient ni au passé, ni au présent, ni au futur, mais à l’éternité. J’évoque les choses qui la concernent mais j’évite de la nommer. Mon père ne la nommait jamais. Depuis mon enfance, la non-parole sur l’absente s’est gravée dans mes jours. J’avais même peur de penser à elle, de l’imaginer, quoique j’eusse sa photographie à portée de mes yeux. Une fois, mon père pria ma sœur de retirer de chez elle ses photographies. Il n’appréciait pas de les voir lorsqu’il lui rendait visite avec sa nouvelle femme. Lorsque ma belle-mère partit à son tour, il prononça enfin le nom de ma mère et celui de ses soeurs qui résidaient à Montevideo et qu’il affectionnait (Journal..., p.49) ». - Supervielle. On cherche le lien avec le poète français, écrivain, Jules Supervielle (1884-1960), né en Uruguay. Il en est bien un : Jules est le cousin germain de sa grand-mère.
C’est à Buenos-Aires qu’elle commence à écrire, dans sa langue natale, des poèmes, des nouvelles. En 1961 elle arrive en France - elle a vingt-sept ans - et s’installe à Paris. « Arriver et vivre dans une ville étrangère, tomber sur soi-même, trouver à s’enraciner » - dit-elle, de cette période. Travailler, écrire en espagnol, lui importe et pourtant, elle sait qu’elle a besoin de s’ancrer dans cette ville que son cœur a élue. Elle poursuit son oeuvre en français. En 1973, Maurice Nadeau publie ses poèmes dans la revue Les Lettres Nouvelles. Elle se fait traductrice de l’espagnol, comme du français, traduit de nombreux écrivains argentins ; Jorge Luis Borges, Alejandra Pizarnik, Roberto Juarroz, Silvina Ocampo - aînée, dont elle loue le regard passionné, « visionnaire » ; Elle possédait une intelligence céleste, dont elle faisait usage en silence pour observer la nature qu’elle vénérait, comprendre les animaux, les êtres qui lui étaient chers...
Elle traduit en espagnol la poésie et le théâtre de Marguerite Yourcenar (1903-1987), lui écrit, finit par la rencontrer ; elles nouent une correspondance de sept ans - qui se termine avec la mort de Marguerite Yourcenar -, s’entretiennent de littérature et de traduction, s’embrassent bien amicalement.
Elle traduit toujours ceux qu’elle aime. Elle colle à sa langue pour ne pas l’oublier, retient les accents, les sonorités, les travaille.
« J’ai peur d’oublier. Le souvenir fragile pourrait faire naufrage, l’histoire de la plaine se volatiliser, la réalité de ma vie dans le pays que j’ai quitté se changer en monde imaginaire de l’écriture. J’ai peur que les deux langues se soudent et que je ne puisse pas les départager. Peur de passer dans les images de mes yeux et de ne plus retrouver ma réalité qui est bien plus extraordinaire que celle des fables de l’écriture (...) Je le ramène à la chaise, devant la table. Je cherche quelque chose, je ne saurais dire quoi...(...)
« J’ai abandonné les lointains les plus aimés, si proches que je pourrais les toucher, et les vivants et les morts les plus précieux, mais je n’abandonnerai jamais, même après ma mort, la langue de ma mère. C’est elle le souvenir, elle qui m’empêche de disparaître dans la langue nouvelle qui me transforme, elle la réalité inscrite sur moi, qui triomphera de celle avec laquelle l’habitude me cerne. » Le Pays de l’écriture (Éditions du Seuil, 2002, pp. 40-42).
Dans ce roman, La Ligne et l’Ombre (Seuil, 1999), entre Buenos-Aires et Montevideo, une femme se souvient de sa jeunesse et médite sur le destin des souvenirs, sur l’enfance, la jeunesse...
Dans Journal d’une saison sans mémoire, il s’agit de faire taire le passé, ou du moins, s’en éloigner, se consacrer au présent ; elle évoque ses thèmes de toujours, ses paysages familiers ; la Bretagne, Roland Barthes, Julien Gracq, Luis Borges...
Comment améliorer la perception de la réalité ? elle demande. Elle décide de se tenir à distance du passé mais c’est mal connaître « les pensées en liberté », celles que les souvenirs happent, celles qui surprennent sauvagement et réveillent la douleur. Elle appelle à l’aide, évoque le poète Yves Bonnefoy et « le désir de l’être », Sainte-Thérèse et sa vision de l’Ange...
Elle s’entend avec l’inexprimable, avec ce qui est de l’ordre du « mystère », parce que le mystère est vérité.
Comment exprimer l’essentiel ? L’exprime-t-on ? Elle cite Roland Barthes : « Mais le Journal ne peut-il pas être précisément considéré et pratiqué comme cette forme qui exprime l’inessentiel du monde, le monde comme inessentiel ? (p.54) » Et plus loin : « Oui, c’est bien cela le Journal idéal : à la fois un rythme (chute et montée, élasticité) et un leurre (je ne puis atteindre mon image)... (p.85) »
Elle cherche le rythme, l’accent, la sonorité là aussi, elle cherche à aimer, être aimée. Etre aimé n’est pas une offrande courante ; c’est une source d’assurance et de joie.


Portrait de Marguerite Yourcenar par Corinne Amar, FloriLettres, édition de juin 2003
http://www.fondationlaposte.org/art...

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