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Cesare Pavese : portrait. Par Corinne Amar

 

Cesare Pavese Photo de Cesare Pavese par Ghitta Carell
in éditions Gallimard, 2008

1938,
10 mars,
Un homme qui souffre, on le traite comme un ivrogne. « Allons, allons, ça suffit, secoue-toi, allons, ça suffit... »
23 mars,
Une bonne raison de se tuer ne manque jamais à personne. 1950,
25 mars,
On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant
. (Pavese, Le Métier de vivre)

Cesare Pavese ; aussitôt qu’on évoque l’auteur de Travailler fatigue (1936), Le Métier de vivre (posthume,1952), la tentation vient d’aller à contre-courant, de commencer par ce qui fut le thème majeur sinon obsédant de sa vie : sa mort. C’est au mois d’août 1950, dans une chambre d’hôtel, à Turin, à l’âge de quarante-deux ans, que l’écrivain italien - alors au sommet de sa gloire - se suicide, laissant sur sa table un texte ultime, La mort viendra et elle aura tes yeux. Dans « Portrait d’un ami » (publié en italien, en 1958), qui ouvre l’édition Cesare Pavese, Oeuvres, établie et présentée par Martin Rueff, (Quarto Gallimard, 2008), la romancière italienne, Natalia Ginzburg (1916-1991) évoque la vie de Pavese, depuis ses jeunes années, dans cette ville commune où ils grandirent, où ils se fréquentèrent, dans cette ville mélancolique comme lui, qu’il habita « de son pas long, têtu et solitaire », vite sujet à l’ennui, aux amitiés rares, très triste, parfois - de cette tristesse qui ne passait pas, ne passerait jamais -, tellement sûr qu’il ne pourrait jamais s’arrêter sur une position stable, sur ce qu’on appelle la réussite dans la vie, affectionnant les cafés « les plus isolés et enfumés » où il « remplissait des feuilles et des feuilles de sa calligraphie large et rapide, raturant avec rage » ; elle évoque l’étranger en tout et partout, qui « n’eut jamais de femme ni d’enfants, ni une maison à lui. Il habitait chez sa sœur mariée, qui l’aimait beaucoup et qu’il aimait beaucoup ; mais il gardait en famille ses manières très rudes et il se comportait comme un jeune homme ou un étranger. Il venait, parfois, chez nous, et il scrutait avec un air renfrogné et débonnaire les enfants que nous mettions au monde, les familles que nous construisions, il pensait lui aussi à se faire une famille, mais il y pensait d’une manière qui, au fil des années, devenait toujours plus compliquée et tortueuse - si tortueuse qu’il ne pouvait en germer aucune conclusion facile » ; elle évoque aussi l’homme devenu célèbre qui répondait qu’il s’y attendait depuis toujours ; elle évoque enfin cette nuit d’août où Pavese s’est donné la mort. « Il est mort en été. Aucun d’entre nous n’était là. Il a choisi pour mourir, un jour quelconque de ce mois d’août torride et il a choisi la chambre près d’un hôtel de la gare ; il a voulu mourir, dans la ville qui lui appartenait, comme un étranger » (p.14). Il meurt en été. Et l’on sait combien l’été est beaucoup présent dans les récits de Pavese ; La Plage (1942), Vacance d’août (1945), Le bel été (1949) - dernière œuvre importante publiée du vivant de Pavese (roman qui comprend trois romans, avec Le Diable sur les collines et Entre femmes seules) ; l’été chez Cesare Pavese ou la saison des heures brûlantes, des instants absolus, des moments d’extase... L’été ou « la difficulté particulière de vivre »... Dans Le Diable sur les collines ; « Il n’y a rien qui sente plus la mort que le soleil d’été, que la grande lumière, que la nature exubérante. On respire l’air, on sent l’odeur d’un bois, et l’on s’aperçoit que les plantes et les bêtes se fichent bien de vous. Tout vit et se consume en soi. La nature est la mort... »
Suicidaire « par vocation » ? Si l’on en croit ses propres aveux, Pavese portait en lui la conscience lucide d’une tragique malédiction comme un sentiment douloureux d’une inaptitude fondamentale à la vie, d’un déséquilibre interne, d’une irréversible infirmité psychique : « C’est seulement ainsi que s’explique mon actuelle vie de suicidé. Et je sais que je suis pour toujours condamné à penser au suicide devant n’importe quel ennui ou douleur. C’est cela qui me terrifie : mon principe est le suicide, jamais consommé, que je ne consommerai jamais, mais qui caresse ma sensibilité ».
Il recherche obstinément les femmes, elles le trahissent avec désinvolture, il en souffre atrocement ; son désir - désir d’aimer, désir de vivre, désir de « durer » - se change en férocité. Le cercle de ses amis ne cesse de s’élargir. Pavese sait pourtant que la littérature ne le sauvera pas, ni la politique, ni les amis...
Il est né en 1908, à Santo Stefano Belbo, pas très loin de Turin, dans ces collines piémontaises qu’il adorait et dont il gardera toute sa vie la nostalgie. Il fait ses études à Turin, consacre une thèse au poète américain Walt Whitman, fait connaître, en Italie, la littérature américaine, traduit le Moby Dick de Melville et des œuvres de Dos Passos, Faulkner, Defoe, Dickens, Joyce... ; il publie des articles, dès 1931, et compose son recueil de poèmes Travailler fatigue, en 1936, l’année où il est sur le point de devenir professeur d’anglais. Trois ans plus tôt, Giulio Einaudi - avec qui il s’est lié d’amitié pendant les années de lycée - a fondé sa maison d’édition avec l’aide de ses amis, dont Pavese. Ils sont surveillés par le régime fasciste et Pavese est arrêté, en mai 1935, pour détention de correspondance clandestine et activités anti-fascistes. Il est exilé en Calabre, à Brancaleone Calabro, et assigné à résidence pour trois ans. Il écrit à sa soeur Maria, un 9 août 1935 : « On dit qu’ils sont sales par ici, c’est une légende. Ils sont cuits par le soleil. Les femmes se peignent dans la rue, mais en revanche, tout le monde se baigne. [...] Je me fais moi-même à manger, c’est-à-dire que je mange froid. C’est triste de jouer la vie de famille sans famille. La plage est sur la mer Ionienne, qui ressemble à toutes les autres et vaut presque le Pô. [...] » En 1939, il écrit Le bel été qui ne paraîtra qu’en 1949 et sera couronné par le fameux prix Strega. Les premières lignes sont éclairantes déjà qui laissent deviner ce que leur contenu emplit d’espérance, de légèreté, d’innocence, pour mieux dissimuler de tragique à venir ; « À cette époque-là, c’était toujours la fête. Il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu’on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou même que, le jour allait venir soudain (...) ». Ginia est une adolescente ouvrière de Turin. Rêveuse, insouciante, elle est introduite, par son amie, dans un milieu de peintres où elle pose nue, avant de céder aux avances du jeune Guido. « Roman d’enthousiasme juvénile et de passion déçue » (disait Pavese), Le Bel Eté est le récit de la perte de l’innocence, perte sans fond, puisque rien n’est venu la remplacer, qu’une solitude, une nudité ultimes et cette terrible inévitable tentation ; le suicide.
[Tant qu’une femme a de quoi s’habiller elle fait bonne figure.] Il faut faire attention de ne pas se laisser voir nue. (Le Bel Eté, IV)
Les romans de Pavese, souvent, sont des histoires d’initiation, de formation ou encore, racontent un voyage ; brève sensation de l’ailleurs - découverte de la ville, de la société -, et en même temps, fatalement, annoncent la figure même de l’insatisfaction et de la quête (ou l’inverse). Souvent aussi, ce sont de brefs récits, presque de courts romans, comme Par chez nous - premier récit en prose, publié en 1937 - La Prison ou La Maison sur les collines, réunis dans Avant que le coq chante, plus subjectifs, révélant des aventures personnelles vécues à l’époque des bouleversements de la guerre, de la domination fasciste.
Après la Seconde Guerre mondiale, Cesare Pavese adhère au Parti Communiste, s’établit à Turin, travaille pour les éditions Einaudi. Il ne cesse d’écrire.
Commencé en 1935, Le Métier de vivre, est le « journal d’écrivain » de Pavese, le journal « d’une vie » qui marque les grands filons de [sa]vie intérieure et l’accompagnera jusqu’au 17 août 1950, dix jours avant sa mort. (Il sera publié en italien en 1952, une première fois, en français, en 1958). Dans cette nouvelle édition du journal (traduction revue de la dernière édition intégrale de 1990 et augmentée des inédits), Martin Rueff a intégré un choix de lettres de Pavese ; « Les lettres, on le mesurera facilement - écrit-il en introduction au Métier de vivre -, racontent mieux les rapports de Pavese avec ses contemporains, avec l’histoire, avec son temps. Mais les lettres ne sont pas intimes comme l’est le journal et Le Métier de vivre est un tout autre miroir ». En 1935, il a vingt-sept ans, et les contraires ensemble et malgré lui le hantent ; calme et désespoir, amour et mort. Il écrit à sa soeur Maria, le 27 décembre :
Cette lettre est celle de la sérénité. Je me suis désormais habitué à mon destin et je laisse passer les jours, comme lorsqu’on est trempé, on se laisse battre par la pluie. Je me suis habitué à l’asthme, à la solitude et à l’incertitude ; je vis - si je veux (à part le tabac) - avec trois lires par jour, je grignote mes souvenirs comme les grains d’une grenade et je pense qu’il aurait pu m’arriver pire. (...)
Un an avant sa mort, elle durait. Quoi ? l’angoisse de vivre, l’obsession de la mort. Elle n’allait pas tarder à gagner.
Au fond, tu écris pour être comme mort, pour parler hors du temps, pour faire de toi un souvenir pour tous (Le Métier de vivre, 10 avril 1949)

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