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Dernières parutions février 2010 Par Elisabeth Miso

 

Journaux / Carnets

Susan Sontag, Renaître Susan Sontag, Renaître. Journaux et carnets (1947-1963). Préface David Rieff. Traduction de l’anglais (États-Unis) Anne Wicke. Premier d’une série de trois volumes rassemblant une sélection de journaux et de carnets de Susan Sontag, Renaître nous plonge au coeur du bouillonnement intérieur, de l’étonnante énergie de vie, soif de connaissance et volonté créative d’une des figures emblématiques de l’intelligenstia new-yorkaise. David Rieff avait déjà donné la mesure de cet appétit de vivre dans le très émouvant Mort d’une inconsolée qui retraçait les derniers moments de sa mère emportée par un cancer le 28 décembre 2004. Très jeune, elle a déjà conscience de sa passion sans limites, « Je veux errer du côté de la violence et de l’excès, plutôt que d’échouer à remplir mon temps... » écrit-elle en juin 1949. D’une intelligence précoce, elle intègre la même année à seize ans l’université californienne de Berkeley et a l’ambition farouche de se faire une place dans le monde intellectuel. Les années 1947 à 1963, qui suivent l’essayiste et romancière de quatorze ans à trente ans, restituent le processus de formation et d’affirmation d’un esprit qui se « consume littéralement » pour « la moralité, la création, le chaos, le savoir, la sensualité ». Listes de livres à acheter, ouvrages lus, musique, films et pièces de théâtre, notes pour des projets de romans, perception de son homosexualité, désillusion de son mariage, élans de sa vie amoureuse, attention portée à son petit garçon, tout ce qui vient exciter son acuité mentale, est aussitôt analysé, absorbé dans les méandres d’une pensée exigente. De son union avec Philip Rieff, elle dresse l’impitoyable constat « d’une certaine perte de la personnalité », d’un « amour qui ingère, qui dévore l’autre personne, qui coupe les tendons de la volonté. L’amour comme immolation de soi ». Elle veut quitter la mollesse de son mariage pour la « splendide, héroïque et belle perte de soi qui accompagne la passion » et connaît des amours tourmentées avec H. et Irene. « Il est douloureux d’aimer C’est comme se donner à dépecer, en sachant qu’à tout moment l’autre personne peut très bien partir avec votre peau ». Sa vitalité s’empare de la souffrance comme de tout le reste, la transformant en un formidable matériau qui alimente parmi les plus belles pages de ces passionnants carnets, véritable lieu d’autocréation d’un écrivain en devenir. Éd. Christian Bourgois, 385 p, 23 €.

Romans

Emmanuelle Pagano, L’Absence d’oiseaux d’eau Emmanuelle Pagano, L’Absence d’oiseaux d’eau. À l’origine, il y avait le projet de deux écrivains de modeler leur correspondance amoureuse en oeuvre de fiction. Mais l’homme s’est éclipsé de l’histoire avec ses lettres et la femme a dû adapter son récit à l’écho de ses seules lettres, aux traces de l’absence et de la singulière présence de l’autre. Mariée, mère de trois enfants et résidant en Ardèche, Emmanuelle Pagano noue une relation épistolaire avec un écrivain citadin. À distance, une histoire d’amour et de littérature se dessine, d’emblée éprouvée dans le manque. La complicité littéraire, « cette véritable mise en commun de cette intimité d’écrire » bouleverse les habitudes de la romancière et donne une matérialité particulière à la vie réelle pour laquelle elle s’estime peu douée. « Tu sais je suis nulle dans la vie, toutes mes histoires sont bâclées, je suis paresseuse pour le réel, je donne toute mon énergie à l’écriture, dans le reste, ma vie, c’est toujours vite fait mal fait ». Les corps se rencontrent, les peaux se parlent ; la langue poétique, physique et crue d’Emmanuelle Pagano dissèque les échanges érotiques, traque le désir dans l’expérience charnelle et dans son incarnation romanesque. « Je ne veux pas écrire avec une fleur dans les cheveux, je voudrais écrire comme on mord dans la viande, avec des dents et de la faim, avec du sang et du désir ». La lauréate du prix Wepler-Fondation La Poste 2008, se livre à une intense exploration des sentiments amoureux, de la sexualité et de ces perpétuels mouvements qui s’opèrent chez l’écrivain entre vie réelle et vie fictive. « Notre liaison est celle de nos salives, celle de nos baisers, de nos baisers écrits, et nos lettres sont scellées par cette colle très forte, extensible, souple et très solide, mais tu sais, ce collage, cet assemblage de bouts de nous, c’est encore et toujours le travail de la fiction ». Éd. P.O.L, 304 p, 18 €.

Laurent Seksik, Les derniers jours de Stefan Zweig Laurent Seksik, Les derniers jours de Stefan Zweig. En septembre 1941, Stefan Zweig et sa seconde épouse Lotte débarquent à Pétropolis. Après Londres et New York, le couple espère trouver dans cette ville brésilienne le refuge où se reconstruire une existence. Malgré toute la force de l’amour de sa jeune épouse, la vie sociale qui se tisse avec d’autres amis exilés, Zweig est sans cesse en proie à des idées sombres. Il travaille à sa biographie de Balzac, rédige Le joueur d’échecs, et dans son autobiographie Le monde d’hier il veut garder l’empreinte des êtres d’exception qui peuplaient son précieux univers viennois. La douceur de vivre brésilienne, l’inspiration allemande reconnaissable sur les façades de Pétropolis, ne peuvent supplanter dans son coeur le charme des promenades dans le Prater, sur les rives du Danube ou le souvenir des conversations dans les brasseries ou dans son salon avec Joseph Roth, Sigmund Freud, Schnitzler, Rilke ou Thomas Mann. La nuit, il rêve de ses amis qui se sont suicidés, Ernst Weiss, Erwin Rieger, Ernst Toler, ont été assassinés ou déportés. La prise de Singapour par les japonais en février 1942, anéantissant tout espoir d’échapper au fléau nazi, le couple décide de se donner la mort. Mois après mois, des premiers enthousiasmes au geste final du 22 février 1942, Laurent Seksik se glisse avec subtilité dans les pensées d’un écrivain désespéré qui ne put se résoudre à voir son monde sombrer dans les ténèbres et dans celles de son épouse qui préféra l’accompagner pour l’éternité. « Le monde qu’il avait connu était en ruines, les êtres qu’il avait chéris étaient morts ; leur mémoire, livrée au saccage. Il s’était voulu le témoin, le biographe des riches heures de l’humanité ; il ne parvenait pas à se faire le scribe d’une époque barbare. Sa mémoire occupait trop d’espace, la peur prenait trop l’ascendant. La nostalgie était l’unique moteur de son écriture. Il n’écrivait qu’au passé ». Éd. Flammarion, 189 p, 17 €.

Essais / Récits

Roger Grenier, Dans le secret d’une photo Roger Grenier, Dans le secret d’une photo. Diane Arbus déclarait « Une photographie est un secret au sujet d’un secret ». Secret que semble vouloir percer Roger Grenier en nous invitant à feuilleter son album personnel, combinaison de considérations techniques, historiques, esthétiques et d’anecdotes autour de la photographie. Manière élégante de parler de soi à travers le prisme de sa fascination pour cet art visuel et de la place déterminante qu’il a occupé dans sa trajectoire professionnelle et intime. Depuis ses dix ans, depuis son premier appareil, un Baby Box de Zeiss, il n’a cessé de fixer sur pellicule ce qui retenait son attention et aiguisé son regard au contact des images d’autres photographes, comme celles de ses amis Brassaï et Boubat. Au fil des souvenirs, se mêlent les vieilles photographies de famille, ses clichés des bordels de Constantine ou de l’insurrection à Paris de 1944, les images de gangsters abattus de Weegee, celles de Alfred Eisenstaedt qui a saisi en 1934 la poignée de mains à Venise entre Mussolini et Hitler, ses premières armes de journaliste à Combat, les reportages auprès de photographes quand son statut de rédacteur lui interdisait de toucher à un appareil photo. La mémoire convoque aussi les connaissances accumulées sur l’objet de sa passion, peintres et écrivains émergent, tels Delacroix, Courbet, Zola ou Lewis Carroll qui ont su déceler dans le reflet que leur renvoyait l’image révélée sur papier une stimulante source d’inspiration. Éd. Gallimard, l’un et l’autre, 136 p, 17,50 €.

Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre Carlos Liscano, L’écrivain et l’autre . Traduction de l’espagnol (Uruguay) Jean-Marie Saint-Lu. « Presque tous les jours je relis ce que j’ai écrit et je n’arrive pas à le faire croître. Mais, malgré tout, venir vers ces papiers c’est survivre. Je ne vis ma journée que pour arriver à ces papiers et les pousser un peu, un tout petit peu. Ça me sauve. Ça sauve ma nuit, une autre nuit ». Ça a commencé comme ça, par un roman qui n’avançait pas, par cette immobilité, cette résistance, pour que Carlos Liscano ne puisse plus penser qu’à cette impossibilité à écrire et qu’il se mette à sonder l’étrangeté de se vivre double, écrivain et autre. C’est en 1982 qu’il a su que la littérature serait le centre de sa vie et qu’il s’est inventé comme écrivain. L’auteur du Fourgon des fous dit de lui qu’il a vécu plus d’une vie. Mathématicien de formation, il a été militaire, militant du mouvement de lutte Tupamaros. Emprisonné à vingt-trois ans en 1972 par le régime militaire uruguayen, il est libéré treize ans plus tard, s’exile à Stockholm puis revient en 1996 dans sa ville natale « Parce que Montevideo est le seul endroit du monde où je ne suis pas étranger. » Depuis qu’il a perdu l’innocence, la foi et la violence de ses débuts, il doute souvent de sa légitimité à écrire, se sent impuissant à rendre palpable « la vie comme on ne la voit pas à première vue », se laisse dominer par le sentiment que tout a déjà été dit et que son oeuvre n’égalera jamais celle des grands auteurs qu’il admire. Mais sans la littérature il n’est rien, sans l’écrivain qui s’est imposé à lui, sa propre vie n’aurait aucune réalité. Dans cet essai autobiographique, Carlos Liscano interroge avec une rare lucidité l’état d’écrivain, cette zone de turbulences entre l’individu réel et son besoin de créer, sa quête d’infini. « La conscience de l’écriture, ou du langage, empêche d’être celui qu’on serait si on ne menait pas cette réflexion sur ce qui constitue l’être humain, la parole ». Éd. Belfond, 204 p, 17€.

Biographies

Pierre-Marc de Biasi, Gustave Flaubert Pierre-Marc de Biasi, Gustave Flaubert, Une manière spéciale de vivre. L’aveu est là, qui parle de lui-même, comme une évidence, et dit tout du tempérament de son auteur : Je suis arrivé à un moment décisif : il faut reculer ou avancer, tout est là pour moi. C’est une question de vie ou de mort. Quand j’aurais pris mon parti, rien ne m’arrêtera, dussé-je être conspué par tout le monde. Vous connaissez assez mon entêtement et mon stoïcisme pour en être convaincu. (...) [à Gourgaud-Dugazon, Rouen, 22 janvier 1842]. Flaubert a 23 ans et, en dehors du cheval et de l’équitation, a un unique « dada » ; l’écriture. Il veut aller contre la décision de ses parents qui exigent qu’il fasse des études de droit, alors qu’il sent qu’« écrire » l’obsède et que du reste, trois romans, dans sa tête, se bousculent. Qu’est-ce qu’une vie d’écrivain ? « Une enfance, des amours, des voyages, des amitiés, des soucis d’argent, des mondanités, des succès, des revers... Mais, au fond, tout cela a-t-il quelque chose à voir avec l’oeuvre, l’écriture, le style ? » C’est la question que pose d’emblée Pierre-Marc de Biasi, et elle fait d’autant plus sens qu’il s’agit de Flaubert, pour qui « l’oeuvre est tout et l’homme n’est rien », et qui, pourtant, laisse derrière lui, cinq mille pages de correspondance, des flots de carnets de voyage ou de travail, de notes, de dossiers, de brouillons... Écrire était pour lui une manière spéciale de vivre, toute entière orientée vers ce désir de faire oeuvre. Chapitre après chapitre, l’auteur évoque cette vie de Gustave Flaubert (1821-1881) ; les jeunes années, les oeuvres de jeunesse, l’extraordinaire voyage en Orient, les amis chers, les femmes et le désir, la notion d’engagement, cite des extraits des carnets, des lettres, et va de l’oeuvre à l’existence, avec une facilité, une volupté, dont on lui sait gré. Corinne Amar. Éd.Grasset, 494 p., 21,50 €.

Anne Garrigue, De pierres et d’encre Anne Garrigue, De pierres et d’encre, Chine, au pays des marchands lettrés. Photographies de Zhang Jianping. C’est un bout de terre, à quelques heures de Shanghaï, « un pays de collines rondes et vertes et de vallées étroites appelé Huizhou. (...) C’est là, qu’entre le XVIe et la fin du XVIIIe siècle s’épanouit une culture brillante et profondément originale, celle des marchands lettrés. » Qu’est-ce qu’un marchand lettré aujourd’hui ? À quoi ressemble le Huizhou, avec ses paysages humides, souvent noyés sous la brume ? C’est, à l’origine, une région agricole, où la moindre parcelle de terre est cultivée parce qu’il s’agit de survivre. Bois, bambou, thé, sel... , les matières premières sont nobles, la population a le goût des belles choses. Des marchands s’enrichissent, qui deviennent des lettrés confucéens, amateurs puis protecteurs des arts et des lettres, aussi banquiers ou prêteurs sur gages... Anne Garrigue est partie sur les traces de ces marchands - ceux de jadis, ceux d’aujourd’hui, les a fait parler, a ouvert les correspondances multiples, cachées ; a exploré leur histoire, a découvert leurs temples, leurs maisons, a interrogé leurs modes de vie, leurs valeurs, l’importance du néoconfucianisme dans leur quotidien. Au texte - chapitres fluides, remarquablement documentés -, s’ajoute l’image, celle du photographe (qui a toujours vécu dans le Huizhou) ; elle épouse le mot : quel voyage, quel dépaysement !
Page 78 : « Encore aujourd’hui, quand ils achètent du thé, les gens du Huizhou font attention aux petits détails : lieu d’origine, escarpement (le thé de la montagne est le plus prisé), jardin voire arbre de la récolte, jusqu’à la personne qui a ramassé les feuilles. » Quête de calme et de pureté, élégance : faire du thé est un véritable « travail sur soi ». Corinne Amar. Éd. Philippe Picquier, 224 p., 26,50 €

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