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Clara Malraux, biographie de Dominique Bona Par Olivier Plat

 

Clara Malraux par Dominique Bona C’est une passionnante et très belle biographie que Dominique Bona consacre à celle qui fut la première épouse d’André Malraux et dont elle voulut, malgré leur divorce, garder le nom « à travers vents et marées ». Née Goldschmit à Paris en 1897, d’une famille aisée d’origine juive allemande, Clara vit une enfance heureuse, si l’on excepte « Fraülein », une nurse dont elle dira dans ses Mémoires qu’elle lui a « empoisonné son enfance ». Elle est bercée par les deux langues, française et allemande, et passe toutes ses vacances en Allemagne, à Magdebourg, petite ville sur les bords de l’Elbe, inséparable de la figure de la grand-mère maternelle, « la belle et tonitruante Louise Heynemann », qu’elle n’oubliera jamais. La découverte tardive de sa judaïté, qu’on lui a occultée, sera pour elle un choc, et lui fera prendre conscience de sa marginalité. Elle ne cessera plus désormais de s’intéresser à ses origines et plus tard, de les revendiquer. Clara est une enfant rêveuse, imaginative, qui s’évade dans les livres, d’autant que son père tombe malade de la tuberculose et disparaît alors qu’elle n’a que treize ans. « Entre lui et moi il y a toute la distance d’un premier amour que je n’ai pu vivre jusqu’au bout » écrira-t-elle en parlant de son père. Elle n’a que seize ans lorsque éclate la première guerre mondiale (dès lors les ponts seront coupés avec sa famille allemande, sa grand-mère, ne supportant pas cette séparation forcée, en mourra de chagrin), et c’est au sortir de la guerre en 1921, qu’elle remarque à la revue Action, d’inspiration dadaïste, où elle traduit des auteurs tels que Johannes Becher et Alfred Döblin, un jeune homme au front « immense et bombé », dont les yeux la captivent aussitôt, des yeux démesurés « à l’iris d’un vert délavé, souligné d’un trait blanc, trop grand dans la prunelle. » Elle est éblouie par la vaste érudition et l’allure distinguée de ce dandy soucieux de dissimuler ses origines modestes, « qui porte gants de peau, canne à pommeau et perle à la cravate ». Ils se marient le 21 octobre 1921 à la mairie du XVIème arrondissement et s’installent au deuxième étage de la villa Auteuil que Madame Goldschmit leur a aménagé. Il est certain que pour Malraux dont les origines sont modestes et qui n’a pas l’intention de travailler, la richesse de Clara n’est pas négligeable : c’est pour lui un gage de liberté et l’assurance de pouvoir se consacrer entièrement à son art, sans devoir se soucier des contingences du quotidien.
Cependant Dominique Bona insiste sur la complicité intellectuelle et sentimentale qui unit le jeune couple, tout du moins au début de leur union : un amour commun pour la littérature, l’art, les voyages, l’aventure. Dès lors, ils enchaînent les voyages à un rythme haletant ; toujours en mouvement André et Clara mènent une vie d’étudiants en vacances : « Se promener, parler, regarder, sentir, lire, lire encore et s’aimer : voilà le programme. » Malraux en a profité pour spéculer en Bourse avec l’argent de sa femme : mal lui en a pris, les mines d’or mexicaines ne valent plus un sou. Pour se renflouer, Malraux qui n’est jamais à court d’idées, décide de se rendre en Asie et de découper à la scie égoïne les bas-reliefs d’un bijou de l’archéologie khmère, le temple de Banteay Srei. Dominique Bona souligne combien autant que le négoce, la part du rêve est au coeur du projet de ces nouveaux Argonautes à la recherche de la Toison d’Or. Peut-être est-ce cela qui les rapproche le plus, eux qui tous deux, pour des raisons différentes, désirent rompre les amarres avec leurs milieux respectifs : « accomplir quelque chose d’extraordinaire, passer les limites, jouer avec les interdits. » L’expédition est un fiasco, André et Clara sont arrêtés et placés en résidence surveillée. Clara fait mine de se suicider, et regagne Paris, organisant la défense de son mari qui est retenu à Phnom Penh. À peine libéré, celui-ci décide de retourner en Asie pour y fonder un journal, L’Indochine, avec l’aide de Paul Monin, un avocat connu pour ses positions anticolonialistes. Les Malraux ont pris la mesure de l’injustice et de la misère de la population autochtone, au cours de leur périple en Asie. L’Indochine sera bientôt réduite au silence, mais ni André ni Clara n’oublieront l’Asie. Malraux en fera la matière de ses quatre premiers livres, Clara y puisera l’inspiration pour son premier roman, très autobiographique. Dominique Bona évoque magnifiquement l’aventure indochinoise du couple, plus uni, plus soudé que jamais par un idéal commun de justice et de vérité, un mépris des conformismes et un défi à soi-même auquel Clara restera fidèle toute sa vie.
Et pourtant les ombres s’accumulent sur le couple. Malraux aime dialoguer avec sa femme mais il supporte difficilement qu’elle se mêle de débattre d’idées en présence d’un tiers, et encore moins qu’elle le contredise. Pour lui le silence est l’expression même de la féminité. Clara en souffre de plus en plus, et se résout de moins en moins à ces silences forcés qui l’étouffent. « Je ne suis pas assez jolie pour le silence » écrira-t-elle. Elle note sur un cahier qu’elle appelle son Livre de comptes tous les griefs accumulés depuis dix ans. Plus Malraux s’affirme, plus il lui semble qu’il la nie. Dominique Bona analyse avec beaucoup d’acuité, les lignes de faille qui se révèleront bientôt être des abîmes, à l’intérieur du couple. La propension de Malraux pour le romanesque et la fiction indissociable de son génie, exaspère Clara qui voudrait le ramener sur terre, lui qui ne peut exister que dans la légende qu’il s’invente. En 1933, Clara se retrouve mère, ce sera un des grands bonheurs de sa vie. Malraux lui en veut de cet enfant qu’il n’a pas désiré. Pendant quelque temps, avant de lui trouver un nom, il appellera sa fille « l’objet ». Cette même année, André Malraux reçoit le prix Goncourt pour La Condition humaine. Clara n’assiste pas à la remise du prix, elle est en Palestine, où elle a une aventure avec un jeune peintre de vingt ans, Soussia Reich. Malraux est au courant, qui de son côté entretient une liaison avec Louise de Vilmorin, auquel il mettra un terme au retour de Clara. Les disputes deviennent quotidiennes au sein du couple mais l’avènement du nazisme en Allemagne et le combat antifasciste vont les faire se rapprocher pour un temps. Clara se démène pour venir en aide à ses compatriotes et l’appartement des Malraux devient le quartier général des écrivains allemands, juifs et communistes, en exil. La guerre d’Espagne va être pour André l’occasion de montrer qu’il est de la trempe des héros qu’il décrit dans ses livres. Il fait preuve d’un réel courage au sein de l’escadrille « Espana », comme l’attestent de nombreux témoignages. Mais Clara qui a insisté pour l’accompagner, frustrée de rester une fois de plus dans l’ombre, lui dénie ce rôle, l’accuse de frimer, de parader, de prendre des risques inutiles, et de confondre courage et vain héroïsme.
La guerre d’Espagne marque aussi le glas de leur amour, une belle jeune femme « tout dont, tout abandon » a usurpé la place de Clara, sans qu’elle s’en doute. Elle se nomme Josette Clotis, mais Clara ne l’appellera jamais que par le surnom qu’elle a choisi de lui donner : « la provinciale ». Cette fois-ci, la rupture est définitive. L’Occupation allemande oblige Clara à entrer dans la clandestinité. Dès 1941, elle s’engage dans la Résistance, prenant tous les risques, au péril de sa vie. Malraux lui se réfugie dans la littérature, il semble « dégrisé de l’idéalisme de sa jeunesse ». Ce n’est qu’en 1944 qu’il se décidera à agir et s’imposera d’emblée comme un stratège et un organisateur hors-pair. Le 11 novembre 1944, Malraux apprendra par un télégramme la mort accidentelle de Josette Clotis, qui a eu les jambes broyées en sautant d’un train. « La mort de la femme aimée, c’est la foudre » écrira-t-il dans les Antimémoires. Au retour de la paix, Malraux incarne à la fois la figure du héros et celle du grand écrivain français. Il sera l’une des figures marquantes de la Vème République, auprès du Général de Gaulle, auquel il restera fidèle. En 1947, le divorce est prononcé entre Clara et André. Jusqu’à sa mort, Malraux se mure dans le silence, refusant de répondre aux lettres que lui adresse son ex-femme ou de lire ses livres. Car après avoir écrit quatre romans inspirés de sa vie, Clara entreprend de rédiger ses Mémoires qui l’occuperont durant vingt ans. S’y dessine le portrait d’une grande amoureuse de la vie, rebelle, volontaire et généreuse. Plus que le « je » c’est le « Nous » qui prédomine : « Rêve d’une fusion avec l’autre, ce pourrait être le résumé des Mémoires. » L’homme qu’elle n’a sans doute jamais cessé d’aimer, y occupe une place centrale.

Dominique Bona
Clara Malraux
Éditions Grasset & Fasquelle (janvier 2010), 469 p., 20,90 €

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