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Lettres et extraits choisis - Cesare Pavese

 

Cesare Pavese
Œuvres
Gallimard, Quarto, 2008

Lettres

Lettre à Monti, août 1926

[...] J’étudie le grec pour pouvoir un jour bien connaître la civilisation homérique, le siècle de Périclès, et le monde hellénique. Je lis Horace en alternance avec Ovide, c’est toute la Rome impériale qui se découvre. J’étudie l’allemand sur le Faust, le premier poème moderne. Je dévore Shakespeare, je lis Boiardo et Boccace tour à tour, toute la Renaissance italienne et finalement La Légende des siècles et les Feuilles d’herbe de Walt Whitman, ce dernier est le plus grand. Je galope ainsi, aidé par la connaissance (faible mais qui grandit sans cesse) de la pensée du temps, parmi toutes ces civilisations qui désormais ne survivent que dans la poésie, je m’exalte devant leurs idéals, et en eux je contemple le chemin parcouru... et j’y trouve des stimulations à étudier la vie moderne.
[...] Je suis entré, saisi d’une démangeaison de faire et de connaître, une furie démesurée, océanique, littéralement, et si j’ai fait troupe avec toute espèce de compagnon, ce fut pour connaître cette vie qu’ils pratiquaient, la vivre moi-même, et enrichir ainsi mon expérience. (Depuis l’âge de douze ans, j’ai envisagé déjà une vingtaine de professions, chacune d’elles ayant sa séduction.) Mon caractère était timide et réservé ; j’ai su, et comment ! la forcer à la vie moderne, et tous les jours j’en apprends davantage puisque je vis au milieu d’elle, toujours tendu en moi-même, jouissant de ma personnalité qui sent, comprend, recueille.
[...] Je voudrais montrer par là que je ne vis pas seulement dans les livres. Mais en fin de compte s’il faut le dire, je pense que ce sont surtout les livres qui ont entrouvert ma vie. [...] La poésie ne fait que donner une existence immortelle à la vie, et elles sont donc, les œuvres de poésies, le résumé de siècles conservés justement vivants : vivants, c’est le mot que j’ai trouvé à force de travail et après bien des découragements. »

Lettre à Maria, 23 octobre 1935

Chère Maria,
J’ai reçu le saucisson et les deux volumes de Byron. Ma joie est indicible. Donc, je ne la dis pas. Tu sauras seulement que dans un premier moment, j’ai projeté une excursion à Taormina pour me détendre, puis je me suis rappelé que je ne peux pas à cause du règlement et alors j’ai tapé sur un chien à coups de bâton. Je riais. Ce n’est pas tout, je fais des poèmes. Mais toutefois comme Après *.
Cesare
P.S. Demande des livres à Rossi, Severi et celui de Frassenelli. Frappe. Fais-toi-les donner.

* Après est le titre d’un poème de 1934 qui trouvera sa destination dans la seconde version de Travailler fatigue, Poésies, p. 74.

Lettre à Fernanda Pivano, 9 mai 1943

Chère Fernanda,
[...] Chère Fernanda, quand on refuse de m’épouser, au moins a-t-on le devoir de m’indemniser en se faisant une culture et en essayant d’en connaître un peu plus long que moi. Qu’il ne vous arrive pas ce qui m’attend, moi qui jetterai à cinquante ans les bras au cou de mon premier amour et dont les bras retomberont sur ma poitrine, vides et épuisés : n’attendez pas pour savoir lire un livre le temps où vous serez vielle comme la sorcières de la fable et où, pour séduire les jeunes gens, il ne servira plus à rien d’attendre la poésie dans tous ses raffinements. Ou alors, épousez tout de suite le chef de gare et finissons-en.
[...]
Fernanda, on mange peu chez nous et, sur cinq, trois ont attrapé la coqueluche. Je vous attends moi aussi et, dans cette certitude, je vous envoie mes affectueuses pensées, non sans souhaiter me trouver avec vous, seul, dans un petit cabanon, au bord de la mer, tous les deux avec ma coqueluche, à nous taper dans le dos et à confondre nos rugissements. À vous.
Cesarino

Lettre à Massimo Mila, 10 novembre 1945

Cher Massimo,
Cette lettre pour accréditer auprès de toi ta collègue de direction, Natalia. Elle est autorisée à se substituer à toi en toute chose quand tu n’y es pas, mais également à te secouer si tu exagères en passant des matinées entières chez toi à composer. Elle apportera une douce note de féminité dans la rude atmosphère du corso Umberto que ces dames de petites vertu n’ont pas encore réussi à dissiper. Elle a la mission directe de vous pousser à être moins lambins, à répondre du tac au tac à 90% des propositions sans même les signaler sur le journal du secrétariat ; de faire en somme que le nerf de votre travail s’applique surtout dans le domaine technique. Elle doit en effet, en accord avec toi, créer un réseau de bons humanistes extérieurs auxquels on puisse confier les révisions. À vous deux, vous savez toutes les langues, et vous êtes capables de juger.
Enfin vous êtes tous les deux au Partito d’Azione, ce qui signifie qu’en vous appuyant sur de vrais Turinois comme Venturi et d’autres, vous êtes en mesure de créer ce solide noyau de sympathies et d’intérêts qui, à moi aussi, me tient à cœur. À bon entendeur... J’ai finalement régularisé moi aussi ma situation en m’inscrivant au PC et je n’en suis que mieux placé pour soutenir et défendre la vitalité du siège turinois d’Einaudi que je considére comme mon fief de naissance [...] Tu dois savoir que le patron est dans une phase sincèrement progressiste et qu’il entend se battre pour une large politique culturelle. Tu penses comme je pousse à la roue.
[...]

Lettre à Constance Dowling [en anglais], 17 avril 1950

Très chère Connie,
Je ne suis plus d’humeur à écrire des poèmes. Ils sont venus avec toi, ils s’en vont avec toi. Celui-ci a été écrit un de ces derniers après-midi, pendant les longues heures à l’hôtel où j’attendais sans oser t’appeler. Pardonnes-en la tristesse, mais je n’étais pas moins triste avec toi.
Tu vois, j’ai commencé par un poème en anglais, et je termine de même. En eux est contenue toute l’expérience que j’ai vécue ce mois-ci - l’horreur et le merveilleux. Très chère Connie, ne sois pas fâchée si je suis toujours en train de parler de sentiments que tu ne peux partager. Au moins, tu peux les comprendre. Je veux que tu saches que je te remercie de tout mon cœur. Les quelques jours d’émerveillement que j’ai arrachés à ta vie étaient presque trop pour moi - mais quoi, ils s’en sont allés, et maintenant l’horreur commence, l’horreur dans sa nudité mais j’y suis préparé. La porte de la prison a de nouveau claqué sur moi.
Très chère Connie, tu ne reviendras plus jamais à moi, même si tu remets le pied en Italie. Tous deux nous avons quelque chose à faire dans la vie qui rend improbable que nous nous retrouvions à nouveau, à moins de nous marier, comme je l’ai désespérément souhaité. Mais le bonheur est une chose qui a pour nom Joe, ou Harry ou Johnny - pas Cesare.
[...]
Tu recevras à temps La Lune et les feux. Le livre arrivera peut-être à North Vista Avenue avant toi. Je suis content que ton nom y figure. Rappelle-toi que j’ai écrit ce livre - entièrement avant de te connaître et, cependant, d’une certaine manière, je sentais que tu allais venir. N’est-ce pas miraculeux ? Visage de printemps, de toi, j’ai tout aimé, non seulement ta beauté, ce qui est assez facile, mais aussi ta laideur, tes mauvais moments, ta tache noire, ton visage fermé, et tu me fais pitié. Ne l’oublie pas.

Le Métier de vivre

1938

6 mai

Il y a un remède à tout. Pense que c’est la dernière soirée que tu passes en prison. Respire, regarde ta cellule, attendris-toi sur ses murs, sur ses barreaux, sur la maigre lumière qui entre par la fenêtre, sur les bruits qui montent de toute part et qui maintenant appartiennent à un autre monde.
Pourquoi ta cellule te fait-elle de la peine ? Parce qu’elle est devenue ta chose. Mais si on te dit brusquement qu’il y a une erreur, que tu ne sortiras pas demain, que tu resteras là tu ne sais pas encore combien de temps, est-ce que tu garderas ton calme ?

Soyons sincères. Si tu rencontrais Cesare Pavese, s’il te parlait et essayait de lier amitié, es-tu sûr qu’il ne te serait pas odieux ?
Te fierais-tu à lui ? Voudrais-tu sortir le soir avec lui pour bavarder ?

1940

22 février

L’intérêt de ce journal est peut-être la repullulation imprévue d’idées, d’états conceptuels, qui, par elle-même, mécaniquement, marque les grands filons de ta vie intérieure. De temps en temps tu cherches à comprendre ce que tu penses, et seulement après coup, tu cherches à en trouver les correspondances avec les jours anciens. C’est l’originalité de ces pages : laisser la construction se faire d’elle-même, et la placer objectivement devant ton esprit.
Il y a une confiance métaphysique dans ce fait d’espérer que la succession psychologique de tes pensées puisse prendre figure de construction.

1950

17 août

C’est la première fois que je fais le bilan d’une année non encore terminée.
Dans mon métier, donc, je suis roi.
En dix ans, j’ai tout fait. Quand je pense aux hésitations de jadis. Dans ma vie, je suis plus désespéré et plus perdu qu’alors. Qu’ai-je assemblé ? Rien. Pendant quelques années, j’ai ignoré mes tares, j’ai vécu comme si elles n’existaient pas. J’ai été stoïque. Était-ce de l’héroïsme ? Non, je n’ai pas eu de mal. Et puis, au premier assaut de l’« inquiète angoissante », je suis retombé dans les sables mouvants. Depuis mars, je m’y débats. Les noms sont sans importance. Sont-ils autre chose que des noms de hasard, des noms fortuits - si ce n’était pas ceux-là, d’autres ? Il reste que, maintenant, je sais quel est mon plus grand triomphe - et à ce triomphe, il manque la chair, il manque le sang, il manque la vie.
Je n’ai plus rien à désirer sur cette terre, sauf cette chose que quinze années d’échecs excluent désormais. Voilà le bilan de cette année non terminée et que je ne terminerai pas.

© Éditions Gallimard, 2008

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