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Entretien avec René de Ceccatty
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

René de Ceccaty, photo René de Ceccatty
novembre 2009
Photo Sandrine Roudeix
© Flammarion

Écrivain, traducteur de l’italien et du japonais, critique littéraire et éditeur, René de Ceccatty est l’auteur d’une vingtaine de romans, L’Extrémité du monde, L’Or et la poussière (Prix Valery Larbaud), La Sentinelle du rêve, L’Accompagnement, Aimer, L’Hôte invisible... et d’essais biographiques sur Violette Leduc, Sibilla Aleramo, Pier Paolo Pasolini, Maria Callas. Il écrit également pour le théâtre en collaboration avec le metteur en scène argentin Alfredo Arias. Il a traduit de nombreux livres d’Alberto Moravia qu’il a bien connu dans les dernières années de sa vie.

Vous avez connu Alberto Moravia et traduit ses livres. Comment se passaient vos rencontres ? Parliez-vous de votre travail de traduction, du passage d’une langue à l’autre ? Est-ce qu’il vous est arrivé de lui lire ses textes traduits en français ?

René de Ceccatty J’ai en effet connu personnellement Alberto Moravia, d’abord en allant le voir chez lui à Rome, pour un entretien destiné à la revue City Magazine, puis alors que je traduisais ses livres (à partir du recueil de nouvelles érotiques La chose, jusqu’à son dernier livre, La femme-léopard). Mais il me faisait une totale confiance pour mes traductions. Il connaissait parfaitement la langue française qu’il avait apprise dans sa petite enfance avec sa gouvernante nîmoise, Bise Durand, et avec sa mère, qui lisait en français les romans à la mode. Il la parlait presque sans accent et avec toutes les nuances requises. Nous ne parlions que français entre nous. Mais nous n’évoquions pas la partie « technique » de mon travail. On lui disait que mes traductions étaient bonnes et il en était content. Nous parlions d’autre chose : de littérature moderne, des romanciers italiens et français qu’il découvrait avec moi. Il aimait la littérature en devenir. Nous avions, du reste, préparé ensemble un numéro spécial de la revue Nuovi Argomenti (qu’il avait créée au début des années cinquante et dirigée un temps avec Pasolini) consacré à la littérature française. J’avais choisi les auteurs avec son ami Alain Elkann et avec le fils de Balthus, Thadée Klossowski. Et nous avions présenté le numéro à la Villa Médicis. J’étais frappé par la curiosité de Moravia, par la sûreté de son goût littéraire, par son flair. Je lui avais également envoyé mes propres livres, qu’il a lus et rangés dans sa bibliothèque où ils sont encore (sa bibliothèque est intacte, dans son appartement transformé en centre d’archives et en musée Moravia). Il avait de jeunes amis romanciers en Italie et des amies françaises romancières. Alain Elkann et sa compagne d’alors, Diane de Fürstenberg, qui l’hébergeaient à Paris, rue de Seine, étaient également mes amis et c’est ce qui a resserré nos liens. Je me rappelle un déjeuner d’octobre 1988 à Paris, au cours duquel nous était parvenue l’annonce du prix Nobel de littérature attribué à Naguib Mahfouz et la fureur froide de Moravia : il savait désormais qu’il ne l’aurait plus et accablait de reproches son confrère égyptien, qu’il jugeait d’un naturalisme édifiant et dépassé.

Vous écrivez dans votre préface à l’édition que vous ne le compreniez pas toujours dans ses choix narratifs... Pouvez-vous en dire davantage ?

R. de C. J’avais certains préjugés le concernant. J’avais lu plusieurs romans de Moravia, bien entendu, quand on m’a proposé de traduire ses nouvelles « anatomiques », comme il disait. Je le prenais pour un romancier conventionnel, peu inventif. Je n’étais vraiment touché que par Agostino. L’univers qu’il décrivait dans Les Indifférents ne m’intéressait pas, les trios amoureux (de L’amour conjugal, du Mépris) pas davantage. Son style me semblait trop nu. Mais, en le traduisant, je me suis rendu compte que sa simplicité stylistique était trompeuse, que sa pensée était réellement complexe, mais exprimée avec limpidité. Et surtout que les situations sociales bourgeoises qu’il décrivait étaient dénoncées avec causticité et profondeur. Qu’il avait entrepris une sorte de déconstruction systématique de l’hypocrisie bourgeoise, et, plus généralement, de toutes les valeurs défendues par une certaine classe sociale dominante. Exactement comme Flaubert (que pourtant il n’aimait pas beaucoup, se sentant plus proche de Stendhal, parmi les Français). Ses chefs d’œuvre, La romana, La Ciociara, L’Ennui, L’Attention, je les avais mal lus, trop superficiellement. Je découvrais alors, à travers des personnages souvent médiocres, cruels, égoïstes, une réflexion très juste, très subtile sur la possessivité, l’angoisse, la solitude. Sa pensée très structurée formellement lui permettait de mettre en place des situations très fortes. Son art très visuel créait, avec une grande économie de moyens, des décors, qui donnaient une vraie incarnation aux personnages, à leur action. Il n’y a pas de mauvais sujet pour un écrivain. En approfondissant sa biographie, j’ai pu évaluer son travail de romancier à partir d’éléments vécus (notamment pour La Désobéissance ou Le Conformiste) : il les transfigurait et leur donnait plus d’épaisseur. J’ai compris aussi ce que Moravia, dans sa perception et sa description du monde, devait à des lectures philosophiques (Wittgenstein, Heidegger) et à sa culture picturale. Même si je me sentais plus proche d’écrivains plus immédiatement poétiques (comme Umberto Saba, Pavese, Pasolini, Elsa Morante, Anna Maria Ortese), j’ai appris à comprendre le système narratif de Moravia. J’en ai apprécié la clarté, la force, la distance aussi. C’est un système plus critique que mimétique du réel, au sens où il n’a pas pour but de créer un double de la réalité, mais de définir les limites de la compréhension de la réalité. D’où son obsession du vide, du néant, de l’ennui. J’ignorais, avant de le lire intégralement, ses affinités avec le surréalisme (je devais traduire plus tard ses nouvelles fantastiques La Polémique des poulpes) et son goût pour le rêve.

Moravia s’intéressait à vos propres livres, à votre écriture... Est-ce que vous envisagiez à l’époque de publier une biographie et un essai consacrés à Pasolini (qui paraîtront en 2005) ?

R. de C. Moravia avait compris, je crois, quel type de personne j’étais, quel était mon type de sensibilité. Il avait de la sympathie pour moi, savait ma passion pour Pasolini. J’avais beaucoup écrit déjà sur Pasolini et je traduisais, en même temps que les livres de Moravia, des textes posthumes de Pasolini (Actes impurs, notamment). Il savait que j’adorais les textes critiques de Pasolini (Descriptions de descriptions, que j’avais traduits pour Rivages), que j’étais ami de Laura Betti, la comédienne fétiche de Pasolini dont elle avait constitué les archives. Laura Betti était également très amie de Moravia, dont elle se moquait gentiment, mais qu’elle admirait, bien sûr. Moravia savait que mon lien avec lui passait à travers cette passion que j’avais de l’œuvre de son ami Pasolini. Loin d’éveiller sa jalousie, cela renforçait sa sympathie pour moi, je crois. Je ne pensais pas encore écrire une biographie de Pasolini, mais dans mes textes, même de fiction, de nombreuses allusions à Pasolini figurent. Notamment dans mon roman, La Sentinelle du rêve, qui a paru en 1988, donc deux ans avant la mort de Moravia, en même temps que Le Petit Alberto, son dialogue avec Dacia Maraini. Les deux livres ont du reste paru chez le même éditeur, Michel de Maule, dont j’étais alors le conseiller littéraire.

Vous prévenez le lecteur qu’« il n’est pas simple d’écrire la biographie d’un écrivain qui a toujours professé sa détestation du passé ». Vous êtes-vous cependant entretenu avec lui sur son rapport ambigu avec les événements passés et sur les éléments autobiographiques qui nourrissent son œuvre ?

R. de C. Non, je ne lui ai jamais posé la question. Dacia Maraini, en revanche, dans son entretien sur son enfance a montré clairement que le passé habitait Moravia et, quoiqu’elle ne pense pas personnellement qu’il faille faire une lecture trop « biographique » des romans et des nouvelles, elle a souligné l’importance d’événements de sa jeunesse, du rapport à sa mère notamment qui a marqué son regard sur les femmes, du moins sur certaines femmes, de sa maladie, bien entendu. Alain Elkann également, dans Vita di Moravia, a conduit Moravia à se souvenir très précisément de rencontres de son passé, de voyages dont des réminiscences apparaissent dans ses nouvelles, dans ses romans. Mais Moravia attendait parfois très longtemps avant d’utiliser des souvenirs. Il n’écrivait jamais à chaud, avec des souvenirs récents. Le cas du Conformiste est très symptomatique de ce point de vue : il s’agit d’événements qui ont eu lieu en 1937 et qu’il raconte en 1949, alors qu’entre-temps d’autres drames se sont produits. De même, il écrit Le Mépris au début des années 1950, bien après sa période de scénariste et de mari « méprisé » d’Elsa Morante. Il publie La Ciociara en 1957, alors que son séjour à Fondi a eu lieu en 1943-1944. Le roman 1934 est écrit au début des années 1980. Etc. Tout est décalé, transfiguré, déplacé, condensé, parfois même inversé, tout comme dans un rêve, où les événements de la veille sont « traduits » par l’inconscient. Il avait une excellente mémoire qui lui permettait, en réalité, de garder en réserve tout un matériau émotionnel (parfois de véritables tragédies, personnelles ou historiques) qu’il réinvestissait, bien des années plus tard, dans des fictions romanesques ou des nouvelles.

« Il vérifiait dans sa vie d’homme, jusqu’à la souffrance, ce qu’il avait toujours su dans sa vie d’écrivain », dites-vous dans la biographie...

R. de C. Souvent le biographe fait cette découverte : un écrivain a une faculté de vision prémonitoire qui lui permet de décrire ce qu’il n’a pas encore vécu. Parce qu’un véritable écrivain se connaît lui-même en profondeur et que, s’il est encore jeune, il n’a pas eu le temps de vivre la totalité de son destin dont il a pourtant la connaissance intuitive. C’est très frappant pour les histoires sentimentales que Moravia a longuement analysées, en « inventant » des situations et des rapports psychologiques. C’est surtout à son dernier mariage, avec la jeune Carmen Llera, que je pense. Il rencontre au tout début des années 80 cette lectrice d’université et journaliste espagnole, qui a une cinquantaine d’années de moins que lui. Il est immédiatement séduit par la liberté hardie, fuyante et séductrice de cette femme qui ressemble tant aux personnages féminins qu’il a décrits (notamment le personnage de L’Ennui). Il va donc vivre avec elle des situations qu’il a décrites vingt, trente ans auparavant. Il poursuit une sorte de cauchemar qu’il veut vivre jusqu’au bout. Ce n’est pas un cauchemar dans tous les instants, car il a avec elle une réelle complicité et une forme de bonheur. Mais la jalousie à laquelle il avait cru échapper, tout en la connaissant parfaitement dans tous ses tourments, décrits chez tant de ses personnages, il va en souffrir affreusement, sans formuler cependant de reproches définitifs à Carmen, dont il ne se détachera jamais et qui, elle-même, quoique infidèle, ne se détachera jamais de lui.

Vous citez Moravia qui dit à propos du Mépris que le livre tout entier a été inspiré par un vrai désespoir : « celui qui me venait de l’antipathie que j’avais envers moi-même... »

R. de C. Moravia a souvent dit que son « moi  » l’ennuyait et qu’il écrivait pour se détacher de lui-même (il parlait de son « moi » défini socialement, familialement, pas du « moi » sensible et profond). Il ne se complaisait donc pas dans l’autobiographie. Mais il ne pouvait écrire que sur ce qu’il connaissait bien, donc sa propre psychologie. Je ne pense pas que Moravia ait jamais agi contre ses convictions les plus sincères : c’était un homme honnête et authentique. Mais il était limité par sa famille, par son origine, par sa détermination bourgeoises. Il disait qu’on ne peut, malheureusement pas, changer de « vision du monde », car notre vision du monde nous est donnée par notre classe d’origine. Il avait de l’antipathie pour ce fils de bourgeois qu’il était. Il a donc entrepris de dénoncer les tares d’une classe qui était la sienne. Mais, contrairement à la majorité des bourgeois, il était doté de conscience et de lucidité. Armes pour édifier une critique, non pour abolir en soi la bourgeoisie. Il résolvait le problème par l’art, par ses amitiés (pour des artistes de toutes nationalités et de toutes origines) et par les voyages qui lui permettaient de connaître d’autres cultures, d’autres « histoires  », d’autres conditions de vie. Sa curiosité culturelle et politique était donc, pour lui, un moyen de survie, d’élargissement de son monde.

Moravia et Pasolini étaient liés par une amitié exceptionnelle. Ils ont eu également de violentes discussions sur la technique narrative, la conception du personnage romanesque et l’usage de la première personne...

R. de C. L’amitié de Pasolini et de Moravia s’est nouée avec la bienveillance d’Elsa Morante. Ce lien est devenu très fort, car ils avaient tous deux la même haine de la bourgeoisie italienne, du conformisme, de l’hypocrisie, de la famille et de ses mensonges, de son inertie. Ils avaient la même foi dans l’intelligence et dans l’art. Moravia avait une admiration immense pour la poésie de Pasolini (poésie écrite, poésie cinématographique, poésie vécue). L’homosexualité de Pasolini le rendait marginal et cette marginalité était, aux yeux de Moravia, un atout pour comprendre le monde, pour se détacher de ses facilités, pour vivre intensément, même si cette marginalité pouvait être payée très cher. Moravia a toujours eu des amis homosexuels (Umberto Morra, Andrea Caffi, Sandro Penna et d’autres encore). Il se sentait bien avec eux (mieux qu’avec des hétérosexuels comme Malaparte par exemple). Mais c’est plus que l’homosexualité de Pasolini, son courage, son génie qui passionnaient Moravia. Ils ont eu des différends sur le roman, sur le cinéma, sur des questions sociales (l’avortement, le féminisme, l’école). Mais jamais au point d’en parvenir à la rupture. C’étaient des amis très intimes, puisqu’ils ont très souvent voyagé ensemble (en Inde, puis en Afrique) et ont acheté ensemble un terrain et on fait construire une maison « double » dont ils occupaient chacun une partie et qui avait une terrasse commune, à Sabaudia. La mort de Pasolini a été un drame terrible dans la vie de Moravia, qui lui a survécu quinze ans. Moravia a improvisé un texte admirable au milieu d’une foule entourant le cercueil de Pasolini, au Campo dei Fiori, et il a écrit de nombreux articles remarquables sur son cinéma, notamment sur Salò. Pasolini lui avait fait lire son roman inachevé Pétrole, car il savait que Moravia serait un lecteur d’une grande perspicacité. Mais Moravia n’avait pas approuvé la réinterprétation de Dostoïevski dans ce roman, dont il n’a pas immédiatement évalué l’importance. Pasolini, de son côté, a écrit de beaux textes sur Moravia (quoique, dans sa jeunesse, il se soit montré assez ironique et critique sur cet écrivain qui était célébrissime, et dont il n’aimait pas entièrement la technique narrative).

Que pensez-vous de cette distinction établie par Moravia entre le roman « ouvert » et le roman « fermé » ?

R. de C. Je la pense fondée. Elle est révélatrice de la grande connaissance que Moravia avait de la technique romanesque, de son ouverture d’esprit, de l’importance qu’il accordait non seulement à la tradition romanesque française (Balzac, Flaubert, Stendhal) et russe (Dostoïevski, surtout), mais à tout ce qui était novateur (Melville, Conrad, Joyce, Proust). Sa distinction n’est pas rigide. Il peut y avoir des écrivains intermédiaires (comme Poe, qui a eu une grande influence sur lui). Ce que révèle cette distinction, c’est que Moravia ne survalorisait pas la trame romanesque et les rapports psychologiques. Il savait que la littérature avait d’autres priorités que des personnages et une histoire. Que le champ littéraire était plus vaste. Une chose est certaine, Moravia était hostile au roman engagé, démonstratif, didactique, édifiant, parasité par une idéologie. Moravia avait une grande sympathie pour l’avant-garde et, de manière générale, pour la poésie. T. S. Eliot l’a toujours accompagné. Ou Eugenio Montale, qu’il aimait beaucoup. En revanche, il n’avait pas beaucoup d’admiration pour Borges, trop cérébral pour lui, trop délibérément réflexif et référentiel à une culture anglo-saxonne.

Vous écrivez que « sa volonté analytique était une métaphysique de l’objectivité » et comparez sa démarche à celle des peintres Morandi, Balthus et Leonardo Cremonini...

R. de C. Moravia avait deux aspirations frustrées : la poésie et la peinture. Des poèmes retrouvés, des confidences sur son admiration pour Eliot, pour Montale et Pasolini, on l’a vu, pour Sandro Penna, prouvent que la poésie était une sorte d’objectif jamais atteint par lui. Mais ses romans gardent des traces de ces deux passions. Plusieurs de ses personnages fictifs sont des peintres, notamment celui de L’Ennui. Dans ce roman, il décrit très précisément les ambitions et les impasses d’un artiste. Mais, de façon plus générale, les descriptions de Moravia, toujours extraordinairement précises et froides, sont proches d’une certaine esthétique, distante, détachée, géométrique (en effet, Morandi, Cremonini ou Balthus), presque désincarnée et, en tout cas, dépouillée, à la fois nette dans son dessin et floue dans sa chair. Il a une conception très précise de l’espace. Il aspire à décrire l’objet dans l’espace (ainsi qu’il le dira drôlement à Claudia Cardinale et d’elle-même, dans son entretien d’Esquire, en 1961). C’est une démarche de peintre, de peintre métaphysique, parce qu’il s’interroge sur le rapport entre la perception et l’objectivité. Le regard permet-il de prouver l’existence de l’objet regardé ? Le regard ne désintègre-t-il pas l’objet qu’il isole ? Qu’est-ce qui, de la réalité d’un objet perçu, passe dans la perception ? Autant de problèmes métaphysiques, qui expliquent aussi son intérêt pour les remarques de Wittgenstein sur la perception, sur l’art, sur la parole.

Peu après avoir écrit Les Indifférents, Moravia se rend à Londres, en 1930, rencontre le groupe de Bloomsbury, peut-être Virginia Woolf et Lytton Strachey, se lie d’amitié avec des peintres...

R. de C. Oui, Moravia, entraîné par ses amis peintres du groupe de Turin (parmi lesquels Carlo Levi, alors plus connu comme peintre que comme écrivain) va séjourner à Londres, dans un milieu cosmopolite où se côtoient des mondains, des exilés politiques antifascistes, des artistes. Ce séjour sera très important pour Moravia qui avait des lettres de recommandation de son ami le grand critique d’art Bernard Berenson. Il sympathise avec des écrivains qui vont révolutionner l’art romanesque, mais malheureusement on n’a pas de trace d’une rencontre éventuelle avec Virginia Woolf. On sait seulement qu’elle a lu Les Indifférents qui n’est pas sans points communs avec Mrs Dalloway. Moravia, lui, a été séduit par cette société, tellement plus intéressante que le milieu italien qu’il connaissait. Il lit Joyce, il lit Henry James, mort depuis une vingtaine d’années. Il sait qu’il y a là un creuset littéraire d’une immense vitalité. Dans Les Ambitions déçues, écrit à cette époque (en Angleterre et à son retour), roman que Moravia a presque renié, en tout cas qu’il estime raté, il a tenté de suivre, en partie, ces flux de conscience qui caractérisent l’œuvre de Woolf. Mais ce n’était pas la voix réelle de Moravia qui estime s’être fourvoyé dans ce livre un peu touffu.

Quels ont été les rapports de Moravia avec l’Histoire ?...

R. de C. Moravia, par sa génération (né en 1907, émergeant en littérature en 1929, donc en plein fascisme) et par sa famille, juive par le père, ne pouvait qu’être lié à l’Histoire. Par son judaïsme et par la nature de ses livres, il devenait la cible de la censure fasciste. Même s’il ne s’était pas intéressé à l’Histoire, l’Histoire se serait intéressée à lui. Victime des lois raciales, il a subi l’Histoire dans ce qu’elle avait de plus violent. Mais il était également protégé par des liens familiaux (son oncle maternel était un notable fasciste) qui ont « adouci » la répression. Ses cousins germains Rosselli étant des militants antifascistes, assassinés par la « Cagoule » à la solde des services secrets fascistes, il avait cette autre entrée, familiale, dans l’Histoire. Ils lui avaient, du reste, avant d’être tués, demandé de transporter des documents secrets de France en Italie. Mais Moravia, qui avait accepté toutefois cette mission, n’était pas un héros, ni un homme d’action, ni un politique. Il avait une vision très précise de l’Histoire (également en tant que grand reporter, ayant voyagé dans la totalité du monde, toute sa vie durant, de 1930 à sa mort) et tant dans son existence que dans son œuvre, on voit la marque de l’Histoire. Mais il n’était pas, au sens sartrien, un écrivain « engagé ». Et il n’était pas non plus un écrivain-homme-politique comme André Malraux (sur lequel il portait un regard assez dur). Il analysait avec justesse les grands événements de l’Histoire : la Shoah, dont il aurait pu être une victime, mais à laquelle il est parvenu à échapper en quittant Rome en automne 1943, Hiroshima (dont il a pris conscience assez tardivement et qui a commandé son regard critique sur le nucléaire), le terrorisme (qu’il abhorrait quelle que soit la cause défendue), la question du Moyen-Orient (sa sympathie allait plutôt à la cause palestinienne), la plupart des conflits du monde arabe, africain, sud-américain, irlandais. Ses romans portent des traces de l’Histoire, bien entendu, surtout si l’on pense que Les Indifférents sont une critique de l’esprit fasciste. Mais ses romans les plus directement « historiques » sont La mascherata (sorte de sotie, de fable politique qui décrit une dictature dans un pays d’Amérique centrale), La romana (qui n’a pas apparemment un sujet politique, mais où le fascisme marque les individus et en particulier deux personnage, l’un fonctionnaire du fascisme, l’autre militant), La Ciociara (où il décrit la fin de la guerre dans la campagne, l’arrivée des Alliés, les changements de camps, les agissements veules ou héroïques) et Le Conformiste, qui est le grand roman politique de Moravia et le plus contesté, car, refusant tout manichéisme, il fait de la victime antifasciste un personnage ambigu et du criminel un être traumatisé et mythomane, dont la sexualité vient brouiller les cartes pour le lecteur. Mais Moravia a surtout écrit d’innombrables articles politiques, non seulement au cours de ses voyages (en Chine, en Inde, en URSS, à Cuba, au Brésil, au Moyen-Orient et à travers toute l’Afrique), mais en restant à Rome. Il a été lui-même victime de menaces qui l’ont obligé à quitter Rome dans les années 80 pour se réfugier à Venise. Il a approché et parfois interviewé des responsables politiques (Castro, Tito, le shah d’Iran, Saddam Hussein). Quant à son lien au fascisme, je décris longuement dans mon livre la façon dont il a été persécuté, mais aussi dont il a tenté de sauver ses publications en écrivant à Mussolini et à ses sbires. Ce qui n’impliquait aucune compromission de sa part, car il n’a jamais transigé sur ses positions littéraires et politiques pour plaire au régime qui a, du reste, interdit toute réimpression de ses livres et toute critique dans les journaux. Il a dû user de pseudonymes pour ses articles. Jusqu’à la fin de sa vie, Moravia a voulu observer les points chauds du monde. En Afrique, où il a rencontré les opposants les plus courageux des divers régimes, et en Irlande.

Moravia a donc parcouru le monde, a cherché à « se défaire de sa propre culture », à comprendre les événements du XXe siècle. Il a écrit trois recueils de récits de voyages...

R. de C. Les récits de voyages de Moravia sont constitués des articles envoyés aux journaux qui les finançaient. Ils sont d’une très grande perspicacité politique (surtout en ce qui concerne Cuba, l’URSS, la Chine) ou culturelle (le Japon). Mais l’Afrique a une place spéciale, dans la mesure où le continent africain était, pour Moravia, une alternative à l’Europe, à ses valeurs, à ses principes. Il découvrait en Afrique un autre rapport au temps, à la nature, aux systèmes relationnels et familiaux.

Parlez-nous de votre travail de biographe, des rencontres, des entretiens que vous avez menés, de vos lectures, de la correspondance de Moravia...

R. de C. Pour écrire cette biographie, j’ai privilégié la lecture des œuvres (livres mais aussi articles de toutes sortes) de Moravia, parce que je crois que la vérité d’un écrivain est dans ce qu’il écrit. Mais bien entendu, j’ai fait des recherches, aux archives de Rome et de Milan, j’ai dialogué avec des amis de Moravia et j’ai beaucoup lu autour de Moravia. L’entretien d’Alain Elkann, le travail universitaire de Simone Casini qui a édité les œuvres complètes en dépouillant toutes les archives éditoriales et en comparant les différentes versions, et qui m’a beaucoup éclairé sur l’affaire Rosselli, enfin mes entretiens de vive voix ou par écrit avec Dacia Maraini ont représenté une aide considérable. Il reste relativement peu de lettres de Moravia consultables. Mais j’en ai lu quelques-unes, assez importantes. Je dois dire que ce qui m’a surtout permis d’écrire cette biographie est ma familiarité avec la littérature et l’Histoire italienne. On ne comprend le rôle d’un écrivain que dans un contexte général. Le fait que j’aie bien connu, depuis longtemps, plusieurs écrivains italiens qui avaient côtoyé Moravia a également beaucoup compté. À travers Pasolini ou pour d’autres raison, je connaissais bien Dacia Maraini, déjà, ainsi qu’Enzo Siciliano, Nico Naldini, Francesca Sanvitale, Elisabetta Rasy, Graziella Chiarcossi et toutes sortes d’écrivains que j’avais rencontrés dans mes nombreux séjours et voyages en Italie, et à Rome en particulier. Avant ce livre, j’avais fait deux autres biographies italiennes (de Sibilla Aleramo et de Pier Paolo Pasolini) et j’avais également travaillé sur Luchino Visconti et sur Maria Callas (elle aussi liée à Moravia et à Pasolini). Il y avait donc des liens tissés de longue date, non seulement avec l’œuvre de Moravia, mais avec son entourage. Mais, si tout cela peut rassurer le biographe, lui donner une sorte de confiance psychologique, cela ne suffit pas. L’essentiel réside dans la lecture de l’œuvre et dans sa confrontation avec d’autres œuvres.

Travaillez-vous en ce moment à l’écriture d’un nouveau roman ? À des traductions de textes italiens ou japonais ?

R. de C. Oui, je suis en train de terminer, pour la collection « L’un et l’autre » de J.-B. Pontalis chez Gallimard, un récit sur les derniers mois de Leopardi, intitulé Noir souci et je travaille à un roman. Je viens de traduire, avec Ryôji Nakamura, un bref roman japonais de la jeune Nao-Cola Yamazaki, intitulé Ne riez pas de mon histoire d’amour. Il paraîtra en mai prochain au Seuil. C’est un très beau roman, passionné et désabusé à la fois, sur un amour entre un tout jeune homme et une femme plus mûre, qui rappelle par son ton et sa liberté, sa lucidité et sa dureté un peu sèche, Aimez-vous Brahms ? de Sagan. Je viens également de re-traduire le roman d’Umberto Saba, Ernesto, qui paraîtra en octobre au Seuil. Ce roman qui avait été traduit dans les années 70 a fait, en effet, l’objet d’une nouvelle édition italienne et c’est sur cette nouvelle édition que j’ai fondé ma traduction. Enfin, j’ai décidé de traduire les Canti de Leopardi, qui paraîtront, chez Rivages, en même temps que mon Noir souci. Et, bien sûr, j’ai d’autres projets de traduction, du japonais notamment. Un roman de Hitonari Tsuji et un thriller de la romancière Natsuo Kirino.

...

René de Ceccatty
Alberto Moravia
Flammarion, « Grandes biographie », janvier 2010.
678 pages, 25 €


Sites Internet

Les éditions Flammarion
http://editions.flammarion.com/

Magazine littéraire N° 282 (novembre 1990) Entretien avec Alberto Moravia (Gil de Van)
http://www.lyc-lurcat-perpignan.ac-...

Interview de l’auteur réalisateur iltalien Pier Paolo Pasolini à propos de son ami l’écrivain Alberto Moravia, traduit simultanement par Moravia lui-même (Ina.fr)
http://www.ina.fr/art-et-culture/li...

Cinémathèque française, hommage à Alberto Moravia
http://www.cinematheque.fr/fr/proje...

Interview de René de Ceccatty. Extraits des propos recueillis par Brigitte Aubonnet dans Encres vagabondes et par Alexandre Rosa dans Pagina
http://www.mediatheque.romorantin.c...

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