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Alberto Moravia : portrait. Par Corinne Amar

 

Alberto Moravia, Dacia Maraini, Le Petit Alberto Alberto Moravia - Dacia Maraini
Le petit Alberto
Traduction de René de Ceccatty
Arléa, 2007

« Il faut tout d’abord que je parle de ma femme. Aimer, cela veut dire, entre bien d’autres choses, trouver du charme à regarder et à considérer la personne aimée. Et trouver du charme non seulement à la contemplation de sa beauté mais encore de ses défauts, qu’ils soient rares ou non. Dès les premiers jours de mon mariage, j’éprouvai un inexprimable plaisir à regarder Léda (c’est ainsi qu’elle se nomme)... » Ainsi commencent les premières lignes de L’Amour conjugal d’Alberto Moravia (Folio/Denoël, 1948). Le roman est court, le style, incisif, comme taillé au couteau pour dire l’essentiel, qui décrit le quotidien attentif d’un couple bourgeois, apparemment sans éclat - l’amour ou plutôt l’adoration d’un mari pour sa femme, un travail pris par l’écriture, un égoïsme confortable sinon confiant, une femme discrète, aimante, miroir dans lequel se reflétait [sa] félicité », un équilibre rassurant dans une atmosphère indulgente, sereine, ordonnée. Et pourtant... C’est à la fin, presque, du récit, en même temps que le narrateur, qu’on l’apprend :
« Je pouvais maintenant la voir grimper la pente du coteau, vers l’aire sur laquelle surgissait la masse arrondie des meules. Elle s’agrippait aux buissons, penchée en avant, glissant et trébuchant, et dans son visage tendu et avide, aux yeux dilatés, dans les gestes de son corps, je reconnus de nouveau sa ressemblance avec une chèvre qui grimpe pour brouter. Et puis, comme elle arrivait en haut de la montée, une silhouette d’homme sortit de l’ombre, se pencha, la prit par le bras et la tira presque de tout son poids... Cette fois je compris tout. »
Qu’est-ce que l’amour ? qu’est-ce que la tromperie ? qu’est-ce que la fidélité ? qu’est-ce que la vérité ? Autant de questionnements universels qui traversent cet extraordinaire petit roman, si bref, si dense, marquant comme le sont un style et des personnages et des dialogues propres à un écrivain qui a l’art de décortiquer les rapports amoureux, conjugaux ou non. Fouillant avec brio la psychologie de ses personnages, se jouant des conventions sociales, des règles morales, l’œuvre d’Alberto Moravia est féconde en romans célèbres et dont on sait que certains ont permis des adaptations cinématographiques qui ont marqué l’histoire du cinéma ; Les Indifférents, La Désobéissance, Agostino, L’Ennui, Le Conformiste, Le Mépris, Moi et lui... Et, parce que tout - à tout - est lié, en émergent les deux grands thèmes de toujours chez le romancier ; celui d’une certaine « indifférence » face à la vie, une difficulté des personnages à saisir et à comprendre le réel et, par là-même, à agir, à exister, et puis - comme une évidence - l’importance de la sexualité. Tous les romans de Moravia parlent de sexualité.
« C’est à la racine sexuelle - disait-il - que l’on atteint l’homme le plus authentique ».
Alberto Moravia (1907-1990) est reconnu très tôt comme un des grands romanciers italiens de son siècle. Il naît à Rome, d’un père juif, originaire de Venise, architecte, et d’une mère catholique, d’origine dalmate. Il a neuf ans lorsqu’une tuberculose osseuse se déclare et le contraint à passer cinq années allongé et les trois suivantes en convalescence. Épisode fondamental de sa vie, qui l’amène à renoncer à ses études, à découvrir avidement les auteurs dramatiques classiques et modernes, à se nourrir de lectures forcenées ; il se consacrera à la littérature. Il a dix-sept ans, en 1925, lorsqu’il commence à écrire, dans un sanatorium du nord de l’Italie, son premier roman, Les Indifférents, lequel sera achevé trois ans plus tard et publié. « Je suis devenu écrivain sans aucune préparation scolaire et académique et j’ai fait en même temps la découverte des mots et celle des faits. » (Moravia, cité par Guy Tosi, avril 1949, préface à La Désobéissance, Folio/Denoël, 1949). Peinture cruelle de la société romaine et de la fausseté des sentiments sous des apparences de respectabilité dans un monde profondément corrompu, complètement habité, tourmenté de sexualité, Les Indifférents - l’histoire d’une veuve et de ses deux enfants aux prises avec un séducteur sans vergogne -, reste une référence idéologique et littéraire clé de l’œuvre de Moravia. Le roman (éd. Alpes, 1929) est considéré comme pornographique et fait scandale à sa sortie mais apporte immédiatement la notoriété à son jeune auteur. Moravia possédait une assurance intellectuelle qui le protégeait, néanmoins elle n’enlevait en rien l’« inquiétude » qui le tourmentait. « (...) la crainte de ne pas vivre, de ne pas avoir assez vécu pour écrire l’angoissait et le poussait à une sorte de frénésie amoureuse, compréhensible également quand on songe à l’état de torpeur sociale auquel l’avait contraint sa maladie », écrit René de Ceccatty, dans la prodigieuse biographie qu’il lui consacre (Alberto Moravia, Flammarion 2010, « Grandes biographies »). Il est terriblement ambitieux, impatient, insatisfait de son travail, il se dit égoïste et craint l’ennui, le dégoût, comme la peste ; avec Les Indifférents, il pense qu’il n’en est « qu’à son premier pas et que tout ou presque reste à faire » . Il est d’une maturité, d’une lucidité qu’il met à l’épreuve constamment : « J’écrivais ma vie, je la vivais au fur et à mesure que je l’écrivais, à travers l’invention romanesque. Quand on commence très tôt, on est souvent en avance sur la vie. »...
Dans une Italie autoritaire et nationaliste (Mussolini est au pouvoir de 1922 à 1945), il prend à contre-pied l’idéologie fasciste et dresse le portrait corrompu de la dictature italienne. L’atmosphère étouffante de l’Italie le pousse à voyager, il cherche à comprendre les événements majeurs du XXe siècle, témoigner ; il parcourt les États-Unis, l’Inde, la Chine, la Russie, Londres, le Japon, l’Afrique... « Le voyage vous montre la vérité, quand vous rentrez, c’est bien connu (cité par René de Ceccatty, p. 199). » Son écriture creuse la voie ; romans, théâtre, cinéma, essais, journalisme, reportages...
Il épouse Elsa Morante en 1941. Ils se sont connus quatre ans plus tôt. « Je n’étais pas amoureux mais fasciné par quelque chose d’extrême, de déchirant et de passionnel que recelait son caractère. » À la fin de sa vie, il résumera ainsi la différence de caractère d’Elsa Morante avec le sien : « Elsa Morante, quoiqu’elle n’eût rien d’une mentalité bourgeoise et qu’elle fût une femme très intelligente, haïssait le réel, le fuyait, comme le chat craint l’eau, parce qu’elle y voyait la vie concrète, la routine journalière, autrement dit, préparer les repas, aller à la poste, conduire une voiture, etc. Elle aimait le rêve, elle désirait vivre dans une atmosphère poétique, puisque elle-même était poétique. Je ne suis pas comme ça. Moi, le réel me plaît, dans toutes ses manifestations, je l’aime tant que j’essaie de l’exprimer et de le comprendre. » (cité par René de Ceccatty, p. 228). Ils passeront vingt-cinq années ensemble. En 1962, il tombe amoureux de Dacia Maraini et se sépare d’Elsa Morante. Le rapport au monde d’Alberto Moravia - souligne René de Ceccatty -, «  passe par le désir et par les femmes auxquelles il a consacré ses livres et avec lesquelles il a vécu  ». Après Dacia, Carmen Llera, sa deuxième femme légitime, plus jeune de cinquante ans, sera son ultime passion.
Et de la petite bourgeoisie des Indifférents à la grande bourgeoisie de L’Ennui (1960), les romans aborderont les thèmes récurrents de son œuvre  : la difficulté de l’individu à s’insérer dans une société dont les valeurs dominantes sont l’argent et le sexe, cette même difficulté à saisir et à comprendre le réel, son retournement en indifférence ou ennui, en cruauté ou angoisse, en cynisme ou en veulerie, en rapports de force ou de domination entre hommes et femmes - la jalousie, en filigrane.
Qu’est-ce que la jalousie ? Dans L’Amour conjugal, le narrateur s’adresse à son barbier, à qui sa femme a reproché un geste irrespectueux à son endroit mais qu’il s’est refusé à prendre au sérieux :

« Je me suis toujours demandé, Antonio, si un homme marié et père de cinq enfants comme vous peut trouver le temps et le moyen de s’occuper des femmes ? Il répondit sans sourire en s’approchant de nouveau avec le rasoir :
- Pour ces choses-là, signor Baldeschi, on trouve toujours le temps...
- Je suppose que je m’étais attendu à une autre réponse, car j’en fus presque stupéfait. J’objectai :
- Mais votre femme n’est-elle pas jalouse ?
- Toutes les femmes sont jalouses.
- Alors, comme cela, vous la trompez ?
- Il souleva le rasoir et me regardant en face :
- Faites excuse, signor Baldeschi, mais ça c’est mon affaire...
- Je me sentis rougir (...)
- (...) Voyez-vous, signor Baldeschi, les hommes aiment tous les femmes ; même le prêtre qui est ici à côté de San Lorenzo en a une et qui lui a donné deux fils ; si l’on pouvait regarder dans la tête des hommes on verrait que chacun d’eux a une femme mais aucun n’en parle volontiers, car ce qu’il dirait se répèterait et il en naîtrait quelque histoire et puis on sait que les femmes se fient seulement à ceux qui ne disent rien (p.74-75). »

Alberto Moravia affirmait vouloir aller à l’essentiel et ne rien laisser dans l’ombre. Il excellait dans l’analyse des sentiments, leur confusion, leur complexité, les crises de couples, comme il excellait dans celles de l’adolescence ; Agostino, La Désobéissance ; il excellait dans les pages où s’expriment la sensualité et le désir, tel ce petit passage de La Désobéissance :
« L’infirmière lui prit le menton dans sa main, exactement comme on fait avec les enfants, quand on les interroge sur ce qu’ils désirent, et demanda : « Ainsi, si je venais cette nuit... cela te ferait plaisir ? » Luca leva les yeux vers elle et :
« Bien sûr, répondit-il avec simplicité, bien sûr que cela me ferait plaisir. »
Droite et immobile, elle le couvait de ses yeux brillants, de ses yeux si jeunes et si différents des vieilles et froides paupières brûlées par le collyre, à travers lesquelles ils scintillaient. Puis, d’un ton prometteur, magnanime et maternel, elle annonça :
« Eh bien... si vraiment ça te fait plaisir... je viendrai (p.167). »

Le désir... où la quête de la chaleur primordiale de la vie.

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