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Extraits choisis - René de Ceccatty, Alberto Moravia

 

René de Ceccaty
Alberto Moravia
Flammarion, 2010

Page 35

Les lettres d’Alberto à sa tante, dans son adolescence, témoignent de ce lien qu’il eut très tôt, avec le métier d’écrivain. A treize ans, le 17 mai 1921, il lui écrit : « Depuis une semaine, je fais des poésies. J’en ai écrit une douzaine, entre les sonnets et les quatrains, et les rimes alternées en strophes de sept. Elles me viennent assez facilement et la demoiselle de latin m’incite à en écrire encore. En plus, j’ai terminé le roman que j’avais commencé quand tu es cenue et j’en fais un autre. Mais avec ça je m’ennuie toujours. » À cette époque, il lit Pétrarque, Arioste, le Tasse, Dante. Il espère pouvoir s’acheter l’édition illustrée par Gustave Doré. Il écrit déjà des poèmes (en français !)

« Et voilà bien des jours tristes
passés dans un morne découragement
et quand l’aube couleur d’améthyste
poindra parmi les nuages tristement,
je partirai pour un long voyage. »

Et il demande régulièrement son avis à sa tante, en lui envoyant des poèmes (plus tard en italien). Il l’informera des progrès de la rédaction des Indifférents que dès l’été 1926 il a quasiment terminé. Il s’agit donc d’une relation familiale essentielle dans sa vie d’écrivain.

Page 51

Contrairement à ce que laissait entendre sa lettre à sa tante Amelia, lettre qui montrait que les idées de l’adolescent étaient très claires dans le projet général de ce livre, il dit, en 1990, à Alain Elkann : « Un matin, au lit (pendant quelques années je continuerais à écrire au lit avec une plume et un encrier) j’ai commencé Les Indifférents, avec la phrase exacte qui resta dans le livre : « Carla entra ». Je ne savais pas encore que j’allais écrire. Cette phrase allait indiquer mon ambition d rédiger une pièce déguisée en roman. C’est-à-dire de fondre la technique théâtrale avec la technique narrative, un peu comme faisait Dostoïevski auquel je m’identifiai alors. On a dit plus tard que c’était un roman de critique de la société bourgeoise. Ça se peut, mais je n’en étais pas conscient. J’avais des ambitions purement littéraires. Et puis je me servais du matériau que j’avais sous la main. C’est-à-dire de l’expérience générale de la vie familiale que je ne savais pas détester à ce point. »
(...) Les expériences de fond des Indifférents sont autobiographiques, mais les personnages ne le sont pas. Mon roman se voulait un jugement sur l’expérience que j’avais de la vie familiale, et, pour le dire clairement, j’ai inventé une famille qui n’était pas la mienne. » Ce qu’il répétera dans un entretien de 1955, en français ; « Les personnages sont des créations de l’esprit, ou si vous préférez, des thèmes. Bien entendu, on ne peut écrire qu’à propos de choses que l’on a plus ou moins vécues. Mais les personnages ne sont pas autobiographiques, ce n’est que la trame qui l’est. »

Page 210

Après le séjour en France auquel fait allusion Elsa Morante dans son journal (lorsqu’elle se plaint de son départ) et probablement dû à la création des Indifférents au théâtre de l’Œuvre, Moravia choisit la Grèce où il va à la fin de l’hiver 1939 et restera quelques mois. Sans doute pour résoudre une crise personnelle dans ses relations avec Elsa avec qui il a passé quelques semaines à Anacapri avant de se rendre sur l’île d’Elbe d’où il envoie des articles. Notamment la nouvelle « La Grille fermée », qui décrit de manière bouleversante le pénitencier de Portolongone (devenu Porto Azzuro). « Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que la liberté me semble en prison pour y expier ses crimes m’a toujours singulièrement attiré. » Cette longue description des cellules, des salles de travail, des couloirs, de la cour est l’affrontement d’une réalité carcérale qui permet à Moravia de réfléchir au crime, à l’expiation, à la solitude, au conditionnement psychologique par l’enfermement. Pas de jugement moral, pas même de sanction sociale. Un regard fasciné. Et une fois revenus à la lumière, les yeux qui plissent sous les rayons trop blancs du soleil de la liberté. L’enfermement sera un thème qui passionnera toute sa vie Moravia. Outre ses reportages sur la prison, il publiera également un reportage sur un asile de fous, à Vérone, où les malades mentaux étaient soignés en étant incités à peindre. La folie y est analysée comme un refus involontaire du réel, ce qui explique que leur expression artistique soit si proche de l’art abstrait. « Le peintre abstrait, par sa volonté et au terme d’un travail conscient et rationnel, passe un coup d’éponge sur sept mille ans d’art et tente d’atteindre le zone inconsciente, archaïque, primitive, irrationnelle, chaotique, dans laquelle, sans conscience ni rationalité, le malade mental vit naturellement. » Cette visite chez les « peintres fous » lui permet également de réfléchir à une autre des ses fascinations : celle qui, depuis toujours, l’a attiré vers la peinture, « la plus haute et difficile des expressions artistiques, et en même temps la seule qui puisse être atteinte par un esprit plongé dans les ténèbres. Un fou peut peindre un tableau admirable, mais ne peut fabriquer une paire de souliers. »

Page 574

Quelle est la « vraie voix » d’un écrivain ? Est-ce la voix intime que retrouvent et livrent ses proches ? Est-ce celle de ses journaux intimes, de ses lettres, de ses « ébauches » qui relèvent de son laboratoire ? Sur ce dernier point, Moravia était formel : « Dans la littérature, il n’y a pas d’ébauches comme, par exemple, dans la peinture. Un peintre peut exposer les ébauches d’un tableau qu’il ne peindra jamais ; mais un écrivain, sauf dans le cas de variantes à visée philologique, ne peut publier la première version d’un roman ou d’une nouvelle. Et cela pour la bonne raison que ces premières versions sont informes. Je parle pour moi naturellement ; mais du moins à juger par l’inexistence d’une littérature d’ébauches, je crois que cela vaut pour tout le monde. Qu’est-ce qu’une ébauche en littérature ? Dans mon cas, qui est le cas, je crois, de tous les narrateurs, c’est quelque chose d’encore pas bien pensé ou senti et donc pas bien écrit. S’il est vrai, comme je le pense , que, dans un roman, les structures narratives viennent de l’écriture, on devrait dire que plus rigoureuses seront les structures, plus valable est l’écriture. Les structures, c’est-à-dire les personnages, ne sont pas constituées d’écriture ; elles sont, disons, des fantômes psychiques qui peuvent ou prendre forme. Si l’expression n’a pas été complète, ces fantômes resteront contradictoires, nébuleux, privés d’existence autonome : par conséquent, l’écriture restera tout autant incertaine et imprécise. » Les brouillons ne sont pas des révélateurs : ils sont bons pour la corbeille, tranche Moravia. La structure est tout, non le premier jet. Mais on le sait, l’âge venant, le trait devient plus sommaire, mais plus sûr, plus expressif. Il suffit de voir le coup de pinceau du dernier Frans Hals (Les Régents de l’hospice des vieillards et Les Régentes de l’hospice des vieillards, 1664), du dernier Caravage (son Martyre de Sainte Ursule, peint deux mois avant sa mort, 1610). Et, contrairement à ce que dit Moravia, ce n’est pas vrai qu’en peinture. En littérature aussi. Le poème, alors, peut-être, est le règne du premier jet qui fait entendre la « vraie voix ». Comme un coup de pinceau, qui rend, unique, l’éclat de l’œil, la vibration d’une main. Comme les derniers poèmes du grand Jacques Izoard, de Saba, bien sûr, de Penna, de Nico Naldini.

© Éditions Flammarion, 2010

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