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Revue de L’A.I.R.E. n°35, « Quand l’écrivain publie ses lettres » Par Olivier Plat

 

Revue AIRE n35 L’A.I.R.E. (Association Interdisciplinaire de Recherches sur l’Epistolaire) a été fondée en 1987. Elle a pour objet de fédérer le travail mené par des chercheurs de disciplines et d’horizons divers (France, Europe, États-Unis, Canada, Japon) autour de la lettre, comme pratique d’écriture et genre littéraire. Les textes réunis dans le n°35 de la revue éditée par l’association sont issus des communications présentées lors du colloque international «  Quand l’écrivain publie ses lettres ».
Christine Bénévent et Michel Magnien présentent, analysent et traduisent des lettres d’Erasme et de Juste Lipse, inédites en français. La lettre n’est pour Erasme, que la traduction d’un état passager qui ne peut rendre compte de son « ingenium totum » : « Il nous arrive en effet d’écrire en étant un peu gris, en somnolant, en étant fatigués ou même malades, occupés par autre chose, parfois dans une humeur inhabituelle ». Elle peut varier en fonction du destinataire auquel elle s’adresse : « Souvent nous adaptons notre discours aux capacités et au jugement de notre destinataire. » Erasme nous suggère de lire sa correspondance moins comme une autobiographie que comme un « autoportrait éclaté ». Michel Magnien souligne l’importance de Juste Lipse (1547-1606) qui jouit d’une réputation immense jusqu’au milieu du XVIIème siècle. Plus de quatre mille trois cents lettres ont été conservées de lui et il influença toute une génération d’épistoliers humanistes. Tout comme Voltaire qui signera ses lettres « Le vieux malade de Ferney » ou « un vieillard qui tient à peine à la vie », Lipse se décrit non sans complaisance comme un moribond. À l’approche de la mort, dépouillés de leurs habits terrestres, les épistoliers ne peuvent que dire la vérité :
« Nous nous découvrons dans nos lettres et nous présentons aux regards presque nus », déclare Juste Lipse. Magda Campanini Catani, à propos des Lettres amoureuses d’Etienne Pasquier, tente de faire la part entre ce qui relève du vécu personnel et de l’artifice littéraire. Si elles se situent dans la tradition des florilèges épistolaires, les Lettres amoureuses de Pasquier dépassent ce schéma rhétorique pour s’inscrire dans une perspective nouvelle, celle d’une affirmation de la subjectivité, dont Montaigne sera, dans la seconde moitié du XVIème siècle, l’un des principaux acteurs.
Jan Herman s’interroge sur la façon dont Voltaire met en scène l’histoire de sa vie, en convoquant « un ‘ je ’ d’emprunt pour se raconter de l’extérieur, ou de biais ». Le projet autobiographique de Voltaire passe par la fiction d’un discours biographique conforme au paysage discursif de l’époque, mais l’usage de la lettre légitimant une émergence du moi, l’autobiographique finit par l’emporter sur le biographique. Anne-France Grenon montre à quel point l’entremêlement des énoncés autobiographiques et épistolaires est constitutif des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, et la façon dont la correspondance est utilisée par l’écrivain « comme machine de guerre ». La lettre vient se greffer à l’énoncé autobiographe, délivrant une parole inouïe, singulière, mettant en scène « une écriture de la fureur ». Rousseau revendique une langue « gauche et irréfléchie », voire une langue lourde qui se veut naïve, langue que parle « l’intrépide étourderie », jouissance que lui procure une balourdise vécue comme la preuve de son « inaltérable intégrité ». Alexandre Stroev étudie comment l’entreprise éditoriale du prince de Ligne vise à la construction d’une image publique, où au fil des publications, les lettres sont amenées à subir des métamorphoses, des améliorations, des rajouts, pour aboutir à une correspondance « plus que complète ». Geneviève Haroche-Bouzinac analyse le procédé de fabrication des Souvenirs de l’artiste peintre Elisabeth Vigée Le Brun « fruit d’un long tâtonnement et d’un arbitrage assez difficile entre plusieurs formes », qui consiste à donner des marques épistolaires à des documents qui ne sont pas des lettres, à recopier de larges fragments de lettres envoyées ou à l’inverse, à effacer les marques d’épistolarité pour fondre les lettres dans un ensemble plus large, au risque de l’édulcoration. Marie-Claire Hook-Demarle s’attache plus particulièrement à la dimension sociologique et culturelle de l’épistolaire, à travers l’Œuvre de quelques figures féminines pionnières du XIXème siècle, à l’exemple de Rahel Varnhagen ou de Bettina von Arnim, et de son rôle émancipateur pour celles qui osent franchir le pas « qui mène de la lettre intime permise à la lettre ouverte, source pour celle qui la publie de tous les anathèmes ». Elena Balzamo indique comment Strindberg a constamment recyclé son abondante correspondance et l’a incorporé à son œuvre. Pour l’écrivain suédois, le roman est un genre mensonger et il ne saurait y avoir de littérature que documentaire : « Un livre vrai et bon n’est autre chose qu’une lettre. Écrire ne signifie pas lâcher la bride à son imagination, ni inventer des choses qui n’ont jamais existé, mais raconter celles qu’on a vécues » (lettre à Elisabeth Strindberg du 13 juin 1882). Strindberg refuse de faire une différence qualitative entre ses écrits para-littéraires (journal intime et correspondance) et sa production littéraire stricto sensu. Un livre pour lui, « c’est de la psychologie anatomique, l’analyse d’une âme ». Processus de création analogue à celui de Marina Tsvetaeva auquel Caroline Bérenger consacre un article. Tsvetaeva est une épistolière prolixe et elle accorde à sa correspondance une valeur artistique égale à celle de ses manuscrits. Traduites en français par elle-même et recréées « à travers toute une série d’expansions inventives » , les 9 lettres d’amour adressées en 1922 à Abraham Vichniak, restées sans réponse, mais restituées à la poétesse à sa demande, deviennent le prétexte, dix ans plus tard, d’un récit épistolaire inspiré des Nuits Florentines de Heine, parmi tous les poètes allemands « celui qu’elle aime par-dessus tous les autres ». Le passage d’une langue à l’autre favorise des trouvailles poétiques, des rythmes syntaxiques inédits, des hybridations métaphoriques qui mettent en évidence l’extrême inventivité verbale de Tsvetaeva.
Selon Christine Baron, « le passage par les livres des autres constitue pour Calvino un rempart contre une forme d’écriture qu’il récuse ». Les conseils qu’il donne de 1947 à 1981 à de nombreux écrivains, philosophes ou romanciers débutants, dans ses Lettres éditoriales, témoignent d’une conception de la littérature qui se situe à l’opposé de la subjectivité romantique et d’une esthétique de l’épanchement. Convaincu de l’inanité du moi, Calvino ne laisse aucune prise dans sa correspondance à des détails biographiques ou des secrets inédits. Seule compte l’écriture, « comme seule vérité du sujet » : «  L’auteur est auteur à partir du moment où il entre dans un rôle, comme un acteur et s’identifie avec cette projection de soi dans le moment où il écrit. » À la profondeur de l’intériorité psychologique, Calvino préfère « la clarté cristalline des structures narratives binaires » sur le modèle du fantastique de la trilogie des Ancêtres. Calvino se méfie de l’expansion « incontrôlée et trompeuse  », il fait l’éloge du laconisme et adopte un understatement ironique qui supposent à l’image du paradigme scientifique dont il s’inspire, une « attention réflexive à la rigueur du langage lui-même et de ses significations ».

...

EPISTOLAIRE
Quand l’écrivain publie ses lettres
Revue de L’AI.R.E. (Association Interdisciplinaire de Recherches sur l’Epistolaire) n°35, 2009
Librairie Honoré Champion, 332 pages
Direction de la revue
Geneviève Haroche-Bouzinac

Pour commander la revue de L’A.I.R.E. :
http://www.epistolaire.org/adherer_...

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