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« Camus » de Virgil Tanase Par Olivier Plat

 

Camus par Virgil Tanase Le cinquantième anniversaire de la mort d’Albert Camus suscite de nombreuses éditions et rééditions. Virgil Tanase, écrivain et homme de théâtre d’origine roumaine, auteur d’une quinzaine de romans dont le dernier, Zoia (éditions Non Lieu) est paru récemment, vient de publier une très belle biographie de Camus, deux ans après celle de Tchekhov qui fut tout aussi passionnante (cf. FloriLettres n°93, mars 2008). Sans entrer dans une analyse approfondie de l’œuvre, Virgil Tanase montre la façon dont l’écrivain a transformé les contingences de l’Histoire en destin personnel.

Au 17 rue de Lyon, à Alger, loin du centre ville, le tram ne passe que toutes les demi-heures et semble « le messager d’un autre monde ». À la maison il n’y a pas de four, pas d’eau courante, et tout ce dont on a besoin « répond aux nécessités élémentaires de la vie ». Catherine veuve Camus fait des ménages pour gagner quelques sous et rapporte l’argent à sa mère, une femme autoritaire qui décide de tout « y compris la vie de sa fille ». Soit infirmité, soit résignation, elle se mure dans un silence qui s’épaissit de jour en jour. Pourtant, Albert Camus est un enfant heureux. « Son père ne lui manque pas car, ne l’ayant jamais connu, il n’imagine pas ce qu’il a perdu. La pauvreté ne le gêne pas parce que autour de lui tout le monde est logé à la même enseigne. » Mais l’école va ouvrir une brèche dans ce cercle un peu trop fermé. Albert fait preuve d’une assiduité qui le fait remarquer par son instituteur, Louis Germain. Il réussit à convaincre sa mère et sa grand-mère de le laisser passer l’examen d’entrée au lycée. Camus lui en sera éternellement reconnaissant et lui dédiera plus tard son prix Nobel : « Quand j’ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. »
En 1930, Camus passe brillamment son baccalauréat et s’inscrit en classes préparatoires. Au contact de Jean Grenier, son professeur de philosophie qui a travaillé un temps pour la prestigieuse NRF, il prend conscience de sa vocation d’écrivain et découvre des auteurs tels que Nietzsche, Proust, Gide ou Malraux. À cette époque, il se met à cracher du sang et apprend qu’il est atteint de tuberculose. Il sera constamment obligé tout au long de sa vie, de ne pas mettre trop à l’épreuve un corps diminué. En 1932, il publie ses premiers textes dans la revue Sud, et s’inscrit à la faculté de philosophie d’Alger. Avec les anciens du lycée Bugeaud, Fréminville, André Belamich et Louis Benisti, il forme une petite bande à laquelle s’est agrégé un nouveau venu : Max-Pol Fouchet, alors fiancé à Simone Hié. Issue des beaux quartiers, elle a la réputation d’une fille facile et d’une morphinomane. L’enfant des faubourgs ouvriers d’Alger est fasciné par cette jeune femme dont la conduite extravagante lui ouvre les portes d’un monde où tout semble permis : celui des riches. Il l’épouse le 16 juin 1934. Mais Camus n’oublie pas les siens, en témoigne cette note dans ses Carnets : « Je n’ai qu’une chose à dire, à bien voir. C’est dans cette vie de pauvreté, parmi ces gens humbles ou vaniteux que j’ai le plus sûrement touché ce qui me paraît le sens vrai de la vie. L’art n’est pas tout pour moi. Que du moins ce soit un moyen. » Sur l’insistance de ses amis et après maintes hésitations, il finit par adhérer au parti communiste. Devenu secrétaire général de la Maison de la culture d’Alger, il anime le Théâtre du Travail et assure la mise en scène d’une adaptation du roman de Malraux Le temps du mépris. Pour Camus qui s’est toujours méfié de la pensée abstraite, le théâtre semble être un moyen de concilier ses activités de militant et d’homme de lettres. Lors d’un voyage en Europe centrale, Camus apprend que sa femme a une liaison avec un médecin algérois qui lui fournit de la drogue. De retour à Alger, le couple se sépare. Camus se réfugie dans l’écriture, la politique, le théâtre, les amours sans lendemain... Il fait jouer Les Bas-Fonds de Gorki, mais aussi le Don Juan de Pouchkine, auteur jugé « féodal » par les communistes. Pour avoir soutenu des militants nationalistes arabes, il est exclu en 1937 du Parti qui le juge « déviationniste » et lui reproche de confondre morale et politique. Cette même année, L’Envers et l’Endroit paraît aux éditions Charlot d’Alger. C’est à Embrun dans les Hautes-Alpes où il se repose que lui vient une idée de roman : « Un homme qui a cherché la vie là où on la met ordinairement (mariage, situation, etc.), et qui s’aperçoit d’un coup, en lisant un catalogue de mode, combien il a été étranger à sa vie. »
En 1938, Pascal Pia, écrivain apprécié de Jean Paulhan et de Malraux, lui propose de rejoindre l’équipe de L’Alger républicain, quotidien dont les idées sont proches de celles du Front populaire. Malgré un emploi du temps très chargé, il travaille à l’écriture d’une pièce de théâtre qui lui tient à coeur : la folie de l’empereur Caligula. Il en parle dans ses lettres à Francine Faure, une jeune Oranaise qui fait des études de mathématiques et joue « merveilleusement bien » Bach au piano. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il publie presque confidentiellement le recueil de Noces, inspiré de ses voyages et de l’Algérie natale. En 1939, Camus dénonce le pacte germano-soviétique, ce qui n’empêche pas L’Alger républicain d’être interdit, comme tous les journaux de gauche. Le journal est aussitôt rebaptisé Le Soir républicain. Pour des articles dans lesquels Pia et Camus fustigent le climat malsain de la « drôle de guerre » : « cette abjection croissante que l’on sent monter sur les visages à mesure que les jours s’écoulent », « le règne des bêtes », Le Soir républicain est définitivement suspendu. Camus a cependant pris clairement position : « Rien n’est moins excusable que la guerre et l’appel aux haines nationales. Mais une fois la guerre survenue, il est vain et lâche de vouloir s’en écarter sous le prétexte qu’on n’en est pas responsable. » Sans travail, il a trouvé refuge à Oran chez les Faure. Quand Pascal Pia lui propose un travail à Paris-Soir, Camus s’empresse de rejoindre la capitale. Le 3 décembre 1940, il épouse Francine Faure. Paris-Soir ayant réduit son personnel, il est licencié et décide de rentrer avec elle à Oran. À Alger, il retrouve « l’odeur de miel des roses jaunes [qui] coule dans les petites rues » et sa mère à qui il rend visite régulièrement.
Camus a enfin terminé sa trilogie de l’absurde (L’Etranger, Caligula, Le Mythe de Sisyphe), première pierre de l’œuvre qu’il se propose d’écrire. Pia envoie les manuscrits de son protégé à Malraux qui trouve L’Étranger remarquable et persuade Gallimard de publier aussi Le Mythe de Sisyphe. Puis Camus rejoint Pascal Pia à Lyon qui lui demande de l’aider à éditer la presse de la Résistance. C’est ainsi qu’il entre en contact avec Francis Ponge, Louis Aragon et Elsa Triolet. En 1943, il publie dans La Revue libre, sa Lettre à un ami allemand. Il deviendra l’un des principaux rédacteurs de Combat et sera engagé à Paris comme lecteur chez Gallimard. Fin 1943, il rencontre Jean-Paul Sartre, dont il a pu lire le long article consacré à L’Etranger dans Les Cahiers du Sud, et Maria Casarès, une jeune comédienne de vingt ans d’origine espagnole, fille d’un ancien Premier ministre républicain réfugié en France. « On ne peut rien fonder sur l’amour, note Camus. Il est fuite, déchirement, instants merveilleux ou chute sans délais. Mais il n’est pas... » À la Libération, Camus dénonce « une justice de classe », « clémente avec les industriels ayant fourni en arme l’armée allemande, sévère avec des hommes de plume parfois de simples pacifistes naïfs, tels René Guérin ».
Entre-temps Francine est venue rejoindre Camus à Paris, où elle donne naissance à deux jumeaux, Catherine et Jean. « Aimer un être c’est tuer tous les autres » se désole Camus. À cette époque, Camus a acquis une grande notoriété, dont il se méfie : « La réputation. Elle vous est donnée par des médiocres et vous la partagez avec des médiocres ou des gredins. » En 1946, Gallimard lui confie la collection « Espoir » dans laquelle il publie Feuillets d’Hypnos de René Char qui deviendra son ami. Malgré un accueil mitigé de la critique, le tirage de La Peste parue en juin 1947 s’épuise en quelques jours, mais Camus, qui trouve son roman inférieur à L’Etranger, doute toujours, d’autant qu’en dépit d’une distribution prestigieuse, sa pièce, L’Etat de Siège, « fait l’unanimité du public et de la critique contre elle ».
En 1949, Camus donne une série de conférences en Amérique du Sud. Le climat l’épuise et il souffre d’angoisses : « Pour la première fois, je me sens en pleine débâcle psychologique. [...] C’est l’enfer, d’une certaine manière, que cette dépression. » Sur la recommandation des médecins, Camus s’installe à Cabris, dans les Alpes de Provence. Il travaille à L’Homme révolté qui sort en librairie en octobre 1951. Dans Les Temps modernes, une violente polémique l’oppose à Sartre qui lui reproche une morale « de la Croix-Rouge ». Début janvier 1954, Francine qui souffre d’une grave dépression est internée dans une clinique à Saint-Mandé. Camus, à son tour, est traversé par des idées de suicide. Il se sent « vitriolé par le doute ». C’est sans doute à ce moment qu’il commence La Chute. Cela ne l’empêche pas de répondre aux nombreux appels aux secours dont il fait l’objet, de dénoncer les régimes totalitaires et de prendre fait et cause pour leurs persécutés politiques. De mai 1956 à février 1957, Camus publie dans L’Express une trentaine d’articles consacrés au problème algérien. « J’ai mal à l’Algérie comme j’ai mal aux poumons », avoue Camus. Les dernières années de sa vie, Camus les consacre essentiellement au théâtre « son phalanstère », il adapte et met en scène Requiem pour une nonne de Faulkner, Les Possédés de Dostoïevski. Malgré le prix Nobel qui lui est décerné, Camus n’est toujours pas réconcilié avec lui-même : « C’est Malraux qui aurait dû l’avoir » se serait-il exclamé. Avec l’argent du Prix Nobel, Camus achète une ancienne magnanerie à Lourmarin, dans le Lubéron. C’est dans ce pays « où il se sent en adéquation avec la terre et le ciel », qu’il entreprend de s’atteler à l’écriture d’un roman autobiographique Le Premier Homme, auquel il songe déjà depuis quelques années. Le 4 janvier 1960, Camus est tué dans un accident de voiture en revenant de Lourmarin. Il a quarante-six ans. On retrouvera dans les bagages le manuscrit du Premier Homme dédié à sa mère.

Camus
par Virgil Tanase
Gallimard « Folio Biographies » 21 janvier 2010 416 pages

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