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Extraits choisis - Roger Grenier

 

Roger Grenier
Dans le secret d’une photo
Gallimard, collection « L’Un et l’Autre » de J.-B. Pontalis, 2010

Se faire tirer le portrait
Page 13

Avant même l’invention du Kodak, les bourgeois, petits et grands, beaux ou laids, ont eu la rage de se faire tirer le portrait, de fixer les souvenirs de famille. C’est un besoin qui a toujours existé, même des millénaires avant l’invention de la photo. Telle cette jeune femme dont parle Pline l’Ancien. Lorsque son homme va partir pour la guerre, elle dessine sur le mur de la chambre le contour de son ombre. Elle gardera ainsi une image fidèle.
(...)
Pour Susan Sontag, « sous la forme la plus simple, une photo nous permet de posséder par substitution un être ou une chose aimée, possession qui donne à la photo certains des caractères d’un objet unique ».
Malgré sa laideur, Schopenhauer, dans ses vieux jours, n’arrête pas de se faire photographier, puis de commenter et de discuter ses portraits dont il s’entoure. Au contraire il existe des personnes qui répugnent à poser devant un objectif. Balzac ressentait « une appréhension vague » quand il était photographié. Henri Michaux avait l’impression qu’on lui dérobait une partie de lui-même. Ceux-là sont comme Érasme, dans le conte d’Hoffmann. Giuletta le persuade de lui donner son reflet, son image qui apparaît dans les miroirs. « Laisse-moi du moins ton reflet, ô mon bien-aimé ! Je le garderai précieusement, et il ne me quittera jamais ! » Érasme s’étonne : « Comment pourrais-tu garder mon reflet ? Il est inséparable de ma personne, il m’accompagne partout et m’est renvoyé par toute eau calme et pure, par toutes les surfaces polies. » Puis, dans le désespoir de la séparation, il finit par accepter. « S’il faut que je parte, que mon reflet reste en ta possession à jamais et pour l’éternité. » La photographe américaine Lisette Model enfermait ses photos, la nuit, pour que leur âme ne vienne pas la hanter.

Le Rollei du pauvre
Page 49

(...)
Parmi les réfugiés à Tarbes qui étaient devenus nos amis, il y avait un couple, Berthe et Zelman Utkès. J’ai évoqué plus haut l’épisode où la Gestapo a découvert le studio parisien qu’ils m’avaient prêté. Je pense à eux chaque jour, et je n’arrive pas à admettre le sort monstrueux qui a été le leur. Zelman était ingénieur chez Hispano, dont les usines étaient repliées à Tarbes. Mais il était également peintre et sculpteur. Il cherchait à mettre ses tableaux à l’abri. Il voulait aussi en garder une trace en les faisant photographier. Je me proposai. Zelman était un homme méticuleux, jamais content, vous traquant par ses questions pour prendre en défaut votre compétence. On ne photographie pas des tableaux comme ça, prétendait-il. Pendant tout le temps de l’ouverture de l’objectif, il faut promener une lampe pour éclairer judicieusement les diverses parties de la toile, certaines plus que d’autres. L’éclairage, tout est là. Je pris rendez-vous pour un matin. Les Utkès habitaient une villa à la sortie de la ville, au bord de l’Adour. Lui était à l’usine et Berthe était restée pour m’accueillir. Je photographiai plusieurs paysages. Puis on en vint au tableau principal, une grande toile représentant une femme nue, assise, de dos. Berthe, de toute évidence. Je pris plusieurs photos, en promenant la lumière de ma lampe sur ce corps dévêtu. À côté de moi se tenait le modèle, habillée. La femme sur le tableau avait la taille épaisse, de fortes hanches, sans parler des fesses. C’était la manière du peintre Utkès, dans le goût soviétique. La femme près de moi était plus fine. Quel trouble... Je ne me souviens pas si le peintre fut content de mes photos. Peu de temps après, la Gestapo vient dans la villa au bord de l’Adour. Quand elle mit aussi les scellés sur l’appartement à Paris, tout ce que j’ai pu emporter en m’enfuyant, c’est une boîte de leurs photos d’autrefois, une vie qui s’était déroulée en Russie, au Caire, à Paris. Les tableaux, le grand nu de Berthe, que sont-ils devenus ?

Un, deux, trois !
Page 83

À Combat, nous avions un photographe, René Saint-Paul, qui était la crème des hommes. Simple, cordial, ne faisant jamais d’histoires. Tout le monde l’aimait. Quand la première équipe du journal, celle de Pascal Pia et Albert Camus, passa la main, il resta, ne sachant sans doute où aller. Le journal devait tomber bientôt sous la coupe du parcimonieux Henri Smadja, surnommé « la peur du salaire », ou encore « le crime » (parce que le crime ne paie pas). La technique faisant des progrès, le temps du trop inflammable magnésium prit fin et tous les photographes furent équipés de flashes alimentés par une batterie. Tous sauf René Saint-Paul. À l’occasion de je ne sais plus quel événement où une foule de journalistes attendaient l’apparition de quelque célébrité, les photographes, qui s’étaient donné le mot, comptèrent à haute voix : « Un, deux... » À trois, ils firent partirent leurs flashes ensemble, pour que Saint-Paul puisse en profiter. Il y a une photo de Saint-Paul que l’on a beaucoup reproduite. Elle date du 2 janvier 1945. La rédaction de Combat est groupée, verre en main, fêtant la nouvelle année. Ensuite le travail, les options politiques, les brouilles ou simplement la négligence nous ont dispersés. Mais Pia, Camus, Serge Karsky, Henri Calet, Albert Ollivier, Jean Bloch-Michel, Jean Chauveau, François Bruel, Marcelle Rapinat, Charlotte Rault, et aussi celui qui a pris la photo, c’est autrement qu’ils nous échappent, dans l’absence de la mort. Cette photo, plus je la regarde, plus je m’étonne. C’était cela, une équipe.

© Éditions Gallimard, 2010

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