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Roger Grenier : portrait. Par Corinne Amar

 

« Parmi tous les miroirs de l’homme, la photo est celui qui ment le moins » Roger Grenier.
Au musée du Jeu de Paume qui consacre une exposition (9 février - 6 juin 2010) à la photographe américaine, Lisette Model (1901-1983), au milieu de ses portraits d’inconnus des rues de New York, de Chicago - noirs et blancs, plans rapprochés, contre-plongées - on peut lire, sur l’un des murs, ce qu’elle pensait de la photographie et qui résumait son travail :
« C’est la surface qui m’intéresse. Parce que la surface est l’intérieur. Chacun possède une façon propre d’exprimer son corps, pas uniquement son visage. Lorsque les gens se détendent ou qu’ils s’assoient, qu’ils ne savent même pas qu’on est en train de les photographier, ils sont réellement égaux à eux-mêmes. » La photographie ou le contraire de la pose, disait, à peu de chose près, Roger Grenier...
On ouvre, au même moment, le dernier ouvrage que l’écrivain, romancier publie - hymne à la photographie - Dans le secret d’une photo (Gallimard 2010, coll. L’un et l’autre) : page dix-neuf, dans l’évocation des souvenirs où l’image, les lieux qui l’ont fait naître, l’appareil photographique et les divers appareils possédés, sous sa plume, reprennent vie, où les maîtres, les amis, les modèles, sont autant de source d’inspiration, on lit ceci : « La photographe américaine Lisette Model enfermait ses photos, la nuit, pour que leur âme ne vienne pas la hanter. » Du charme des synchronismes... (Quant à elle, elle n’en avait rien dit !) Il faut se souvenir des pages d’amitié, d’admiration, de reconnaissance, que Roger Grenier consacra à ceux qu’il aimait - il les appela ses Instantanés (Gallimard 2007), parce que « l’instantané est le contraire de la pose » - , des pages d’amour qu’il écrivit sur sa mère - Andrélie (Mercure de France, 2005), cette mère magnifique - quelle mère, pour un fils, n’est pas magnifique ? - héroïne de roman, dans un décor de boutiques parisiennes du début du vingtième siècle, d’enseignes, de calèches, de livrets d’opérette, d’affiches de cinéma..., roman à elle toute seule, follement ambitieuse, magicienne, intrépide, intraitable ; - « tu es dans la force de l’âge, c’est le moment de te mettre en valeur, alors que je n’avais qu’une idée : ne pas me faire remarquer » ; il faut retrouver ce style, sa constance - des chapitres courts, une atmosphère, un noir et blanc de province, des vies telles que la mémoire les recrée, se les « invente », un goût certain pour le portrait, personnel, attendri, des anecdotes, l’autoportrait en filigrane - avec ce dernier récit, Dans le secret d’une photo, pour savoir combien ce Monsieur a à cœur la littérature, l’amitié, la photographie, la mémoire, la confidence et, avec elle, la discrétion. La mélancolie, fugitive, y fait son incursion...

Si j’ouvre mes vieux albums, les compagnons d’autrefois, la plupart disparus, me regardent. C’est un plaisir un peu triste et puis, d’autres jours, un face-à-face avec le néant. Certains, certaines étaient jeunes et séduisants, vraiment beaux. Ils n’auront jamais été vieux. Au bout d’un moment, il est intolérable de se dire qu’ils sont dans une tombe ou réduits en cendres. Je referme l’album.
Devant ces photos d’autrefois, j’ai l’impression que le présent est un pays étranger. J’y vis en exil. (Dans le secret d’une photo, p.122)

Né à Caen en 1919, Roger Grenier passe son enfance à Pau, fera ses études de lettres à Clermont-Ferrand et à Bordeaux. Ses parents sont opticiens.
« La profession de mes parents nous plaçait dans une situation ambiguë. Ils étaient opticiens et les opticiens ajoutaient souvent à leur commerce principal un rayon de photo. C’était le cas dans le magasin qu’ils avaient acheté à Caen. (...) Ma mère trouva que les clients de la photo étaient des emmerdeurs (c’est le mot qu’elle employait). Ils demandaient trop d’explications. (...) Lorsque mes parents ont quitté Caen pour créer une affaire à Pau, il ne fut pas question de photo (Dans le secret d’une photo, p.21-22). » Néanmoins, « chacun avait son appareil » et photographiait à tour de bras ! Le goût était là, bien né.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Roger Grenier a vingt ans. Maître d’internat, un temps dans un lycée de Bordeaux, puis, la caserne. Il en sort. En 1942, à Clermont-Ferrand, fréquentation d’un cercle d’amis : « Je suis entré ainsi en relation avec un groupe d’éminents intellectuels qui avaient trouvé asile à Clermont-Ferrand. Ils m’ont tout appris, m’ont fait lire Faullkner et Kafka, m’ont introduit dans la Résistance. À la suite de quoi, à la Libération, j’ai été dirigé vers les journaux qui se créaient et j’ai abouti à Combat, le journal de Pascal Pia et Albert Camus, je suis devenu journaliste, puis écrivain (p.38). » À Combat, en 1945, avec Roger Grenier, il est une pléiade d’intellectuels, sortis de la Résistance, eux-aussi ; Albert Ollivier, Jacques Merleau-Ponty, Alexandre Astruc, Pierre Kaufmann... Journalisme d’idées, insatiable curiosité, pour les uns comme pour les autres, virus de la littérature, et si l’équipe est beaucoup plus dominée par Pia que par Camus (le nihilisme de Pia, l’optimisme raisonné de Camus), les pages de Roger Grenier dans Instantanés, sur cette époque avec Camus et Combat - époque de grâce, sinon d’euphorie intellectuelle - disent beaucoup de la personnalité charismatique, engagée, généreuse d’Albert Camus, du ton de ses éditoriaux, reconnaissable entre tous ou encore, du souci d’honnêteté avec lequel il travaillait : « Je te ferai faire des choses emmerdantes, mais jamais des choses dégueulasses », disait-il « aux jeunes journalistes qu’il recrutait. (...) Dès les premiers jours, j’ai senti que je pouvais demander à l’homme encore plus que ne m’avait déjà apporté son œuvre (p.41). » _- De l’Ami, est-il possible de donner plus noble définition ?
De ce sens viril de l’amitié, de la camaraderie, de cet enthousiasme de l’aventure, de l’idéal partagé comme une évidence - seule réalité possible -, de cet aîné de six ans, qui allait s’en aller quatorze, quinze ans plus tard, en 1960, tragiquement fauché par une voiture, il dit encore, en ces termes : « Ce que m’avaient offert ses livres, ce dialogue de la tendresse et de la solitude, la nostalgie d’un bonheur aussi naturel qu’impossible, le goût de la vie et l’arrière-goût de la mort, et ce lyrisme qui naît dans le discours lorsque l’esprit est si assoiffé de logique que le raisonnement devient passion, oui... je retrouvais tout ce que m’apportaient ses livres dans sa façon de pencher un peu la tête de travers quand il souriait, de mettre les mains dans les poches, comme s’il... (p.42) »
...Il arrive qu’en parlant des autres, parfois, on se décrive, finalement, bien plus qu’en ne se décrivant soi-même. De ce sentiment indéfectible, que font certaines amitiés, tout est dit.

Après le départ de Pascal Pia de Combat et la mort d’Albert Camus, Roger Grenier entre à la rédaction de France-Soir, et en 1964, aux éditions Gallimard, où il fait partie du célèbre comité de lecture.
En 1949, chez Gallimard, il a fait paraître un essai, le premier, Le Rôle d’accusé. Ensuite, plusieurs romans se succèderont : Les Monstres (1953), Les Embuscades (1958), La Voie romaine (1960). Le Palais d’hiver (1965) et Ciné-roman, qui obtiendra le prix Femina en 1972, distinguent son talent de romancier. En 1985, le Grand prix de littérature de l’Académie française vient couronner l’ensemble de son œuvre ; plus d’une trentaine d’ouvrages, romans, essais, nouvelles...
Dans Instantanés, au-delà de la jeune époque de Combat, il évoque la deuxième période de sa vie et non des moindres, avec la maison Gallimard ; portrait d’un jeune homme fortuné, avisé, épris de littérature : Gaston Gallimard, en 1911, à l’époque où « la Nouvelle Revue Française avait deux ans d’âge », portraits d’auteurs de la N.R.F., de ses amis écrivains...
Dans le secret d’une photo continue d’égrener les souvenirs, ouvrant des albums, recollant des photographies décollées, invoquant les amitiés complices des photographes ; Brassaï, René Saint-Paul, Ladevèze, Jeanloup Sieff... ; les amis écrivains, les passionnés de photographie - Lewis Carroll, Émile Zola... - son chien, Ulysse... Et toujours, la même ferveur, dans le mot. « Coller des photos sur un album, c’est une forme de l’autobiographie », résumait Roger Grenier...
Et comme la photographie, qui donne à voir mais ne dit pas, l’autobiographie dit - mais que donne t-elle à voir ? - et demeure mystère :
« Tout le monde a ce désir de vouloir donner de soi une certaine image, mais c’est une toute autre qui apparaît. » [Roger Grenier citant la photographe américaine Diane Arbus, en fin de récit (p.128).]

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