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Entretien avec Roger Grenier
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Roger Grenier par Jacques Sassier Roger Grenier
© Jacques Sassier, Gallimard

Roger Grenier passe son enfance à Pau et poursuit ses études de lettres à Clermont-Ferrand et à Bordeaux en gagnant sa vie comme maître d’internat. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, il a vingt ans. Ce bouleversement l’entraîne à Paris où, après la Libération, Albert Camus l’engage à Combat. Il entre ensuite à la rédaction de France-Soir, puis en 1964 aux éditions Gallimard, où il fait partie du célèbre comité de lecture. Il devient l’un des plus grands connaisseurs actuels de la littérature.
Son premier livre est un essai, Le Rôle d’accusé, paru en 1949 chez Gallimard. Plusieurs romans se succèdent : Les Monstres (1953), Les Embuscades (1958), La Voie romaine (1960), Le Palais d’hiver (1965), Ciné-roman qui obtient le prix Femina 1972. Parmi ses essais, il faut notamment citer Regardez la neige qui tombe (1992) autour de l’écrivain qui lui est sans doute le plus cher et le plus proche, Tchekhov. Roger Grenier a reçu le grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre en 1985.

Vous avez publié récemment un livre intitulé Dans le secret d’une photo (Gallimard, collection «  L’un et l’autre », janvier 2010) dans lequel vous nous donnez à lire des instants de vie dont le point de départ est la photographie qui éveille les souvenirs, la mémoire, et invite au récit...

Roger Grenier Je n’ai jamais eu envie d’écrire mes Mémoires, mais je le fais de façon détournée, par exemple dans mon livre sur la radio, Fidèle au poste, et à présent, à propos de la photographie. Je raconte, entre autres, comment certains faits liés à la photographie ont changé le cours de ma vie, du moins je le crois. Par exemple, je m’intéresse en 1939 au Leica d’une jeune professeur de maths, à Bordeaux. Et c’est grâce à elle, donc à son Leica, que, quelques années plus tard, j’ai pu me lier à de grands intellectuels, réfugiés à Clermont-Ferrand, qui m’ont tout appris. Second exemple, pendant la Libération de Paris, je me suis fait prendre par les Allemands avec un appareil photo caché sous ma veste et j’ai été à un cheveu d’être fusillé.

Dans nombre de vos livres, il est question de photographies, d’«  Instantanés », tel le titre d’un autre de vos livres paru en 2007 chez Gallimard. Comment est né ce goût - cette passion - pour l’image et la technique photographiques ?

R. G. J’ai donné le titre d’Instantanés à un livre fait de portraits d’amis, des écrivains pour la plupart, hélas disparus, parce que, en photographie, l’instantané est le contraire de la pose et que j’espère que ces portraits ne sont pas posés, mais naturels. En fait, depuis toujours, la photographie a fait partie de ma vie. À Caen, où je suis né, mes parents étaient opticiens et, comme dans beaucoup de magasins d’optique, il y avait un rayon photo. Il semblait impensable de ne pas avoir un appareil. Mon père en possédait un, ma mère aussi et j’en ai eu un, un Baby Box de Zeiss, dès l’âge de dix ans.

Vous mettez en scène dans Ciné-Roman (Gallimard, 1972), un personnage prénommé François qui, adolescent pendant les années 1930, se prend de passion pour le cinéma, et commence par remplacer un été le projectionniste du « Magic Palace », la salle de cinéma que ses parents ont achetée. Dans Le Secret d’une photo, vous vous souvenez avoir « acquis assez de savoir-faire pour travailler tout un été, pendant les vacances, dans un laboratoire », « à force de voir [votre] père remuer les épreuves dans le révélateur »... François, fasciné par les machines de projection, qui passe « l’été dans la cabine », est-il un peu vous-même pour qui les techniques cinématographique et photographique n’avaient aucun secret ?

R. G. Tous ces livres reflètent en effet des épisodes vécus. Comment faire autrement ? À Pau, mes parents ont vendu leurs magasins d’optique (ils avaient fini par en avoir trois). Un de leurs successeurs a voulu monter un rayon de photo. Et l’on m’a expédié chez lui, pendant toutes mes vacances d’été, pour faire le laboratoire. On ne m’avait pas demandé mon avis. J’ai donc passé mes vacances dans une pièce obscure, à développer des pellicules et à tirer des épreuves, dans l’odeur du révélateur. Puis mes parents ont acheté un cinéma de quartier. Et, comme il n’a pas tardé à péricliter, j’ai remplacé un projectionniste. Je révisais mes cours de philo, un livre posé sur un ampli, tout en assurant la projection, les changements de bobine... On retrouve tout cela dans Ciné-Roman. Bien des années plus tard, comme j’ai travaillé à quelques scénarios, j’ ai été pendant deux semaines salarié de la Metro-Goldwyn-Mayer. Quelle aventure, pour l’adolescent qui, dans son cinéma aux banquettes vides, rêvait à la magie de Hollywood !

Vous écrivez cette phrase très belle et nostalgique : « Devant ces photos d’autrefois, j’ai l’impression que le présent est un pays étranger. J’y vis en exil. »

R. G. Je ne saurais dire autrement. Plus les photos qui s’accumulent racontent toute une vie, ses nombreux épisodes, les êtres qu’on aimait, moins on se retrouve dans le présent.

À la fin de votre livre, vous parlez de l’art du portrait qui, je vous cite, est proche du roman, propose à sa façon une histoire, libère l’imagination...

R. G. Si le photographe a du talent, le portrait fait preuve de psychologie et raconte une histoire, où tout au moins la suggère.

Parmi les photos qui vous ont accompagnées tout au long de votre vie, il y a celles de votre ami Brassaï. En préambule à un petit livre réunissant une partie de ses photos (1987, Centre National de la Photographie, collection Photo Poche), vous écrivez  : « Brassaï adorait écrire. Chaque fois qu’il composait un album, il tenait à compléter chaque photo par une légende qui s’enflait bientôt jusqu’à devenir une histoire. » Ce qui corrobore, d’une certaine façon, « un de vos jeux favoris » : inventer une histoire à partir d’une photographie...

R. G J’ai en effet été très lié à Brassaï, pour des raisons presque familiales : il a épousé une amie d’enfance à moi. Brassaï n’aimait pas être catalogué comme photographe. Il était peintre, sculpteur, cinéaste et encore plus écrivain, en tous cas jamais où on l’attendait. J’ai eu la chance d’être son éditeur pour ses Conversations avec Picasso, ses livres sur Henry Miller. Quand il réunissait des photos pour composer un album, il ne pouvait s’empêcher d’y ajouter des commentaires, parfois toute une histoire. C’est vrai que la photo se prête à cet exercice. Pour ma part, les photos m’aident beaucoup quand j’écris, soit pour préciser un détail du passé, soit pour éveiller l’imagination.

Parlez-nous de « l’emprise » de la photographie sur Proust selon Brassaï.

R. G. Dès le lendemain de la guerre, j’ai entendu Brassaï faire une conférence sur Proust et la photographie. Ce sujet l’obsédait. Sur son lit de mort, à l’hôpital de Nice, il travaillait encore à son essai Marcel Proust sous l’emprise de la photographie. Il montre la passion de Proust pour les photos. Proust en exige de tous les gens qui l’intéressent. Mais aussi, sur plus d’un point, la photo influence son écriture. Un seul exemple : Robert de Saint-Loup, un personnage de À la recherche, sort d’une maison. La scène n’est pas traitée de façon cinématographique, mais comme une série d’instantanés.

Vous avez été journaliste et avez débuté avec Albert Camus qui vous a engagé à Combat après la Libération. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cette période ?

R. G. Après la Libération, j’écrivais dans de petits hebdomadaires issus de la Résistance. Et j’ai eu la chance que Camus me remarque et me demande de venir à Combat, le quotidien qu’il faisait avec Pascal Pia. Combat a été une expérience unique dans l’histoire de la presse. Cela en raison des personnalités de Camus et de Pia. Le général De Gaulle disait à Malraux : « Vos amis de Combat, dommage que ce soient des énergumènes, ce sont les seuls honnêtes. » Mais notre journal n’a pas duré longtemps. Pia nous avait prévenus : « Nous allons essayer de faire un journal raisonnable, mais comme le monde est absurde, cela va échouer.  »

Camus n’avait pas l’estime des intellectuels à l’époque...

R. G. Au lendemain de la Libération, on ne parlait que de Camus, Sartre et Malraux. Les choses se sont gâtées pour Camus quand il a publié L’homme révolté. Il était brouillé avec Sartre et avec les surréalistes, méprisé par l’Université, considéré comme fini, puisqu’il avait eu le prix Nobel. Puis, avec les années, ll s’est produit un mouvement de balancier. Alors que Sartre était contesté, l’estime et l’admiration pour Camus n’ont cessé de grandir, surtout avec la publication de Premier homme.

Travaillez-vous en ce moment à l’écriture d’un prochain livre ?

R. G J’ai un recueil de nouvelles qui est prêt, et aussi un recueil d’essais littéraires. Mais, comme 2011 va être marqué par le centenaire de Gallimard, je dois faire sur ce sujet un livre avec le grand dessinateur Georges Lemoine.


Roger Grenier

Aux éditions Gallimard :

Dans le secret d’une photo, 2010
Instantanés, 2007
Trois années, 2006
Le Temps des séparations, 2006
Une nouvelle pour vous, 2003
Fidèle au poste, 2001
Le Veilleur, 2000
Les Larmes d’Ulysse, 1998 et 2000
Quelqu’un de ce temps-là, 1997
Trois heures du matin : Scott Fitzgerald, 1995
La Marche turque, 1993
Regardez la neige qui tombe. Impressions de Tchekhov, 1992. Prix Novembre. Rééd. Gallimard Folio, 1997
Partita, roman, 1991
Pascal Pia ou le droit au néant, 1989
La Mare d’Auteuil, 1988
Albert Camus, soleil et ombre, 1987. Prix Albert-Camus. Rééd. 1991
Brassai, 1987
Le Pierrot noir, 1986. Rééd. Gallimard Folio, 1996
Il te faudra quitter Florence, 1985. Rééd. Gallimard Folio, 1994
La Fiancée de Fragonard, 1982
La Follia, 1980
Un air de famille, 1979
Le Miroir des eaux, prix de la nouvelle de l’Académie française, 1975
Ciné-roman, 1972. Prix Femina. Rééd. Folio, 1995
Une maison place des fêtes, 1972
Avant une guerre, 1971
Claude Roy, 1971
Le Palais d’hiver, 1965. Rééd. Gallimard Folio, 1973
Le Silence, 1961. Rééd. 1984
La Voie romaine, 1960
Les Embuscades, 1958. Rééd. Gallimard Folio, 1980
Les Monstres, 1953
Le Rôle d’accusé, 1949

Chez d’autres éditeurs :

Andrélie, Mercure de France, 2005 Rééd. Folio, Gallimard, 2006
Trois tortues et quelques autres, Gibraffaro, 2003
Roger Grenier ou le droit de se contredire, entretien avec Danielle Stéphane, La Passe du vent, 2001
Villas anglaises à Pau, photos d’Anne Garde, éd. Marrimpouey, 1991
Prague, éd. Autrement, 1988
Rues, 1934-1988, photos de J. Dubois, Nathan, 1988
Iscan, éd. Horay, coll. Le Territoire de l’œil, 1978

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