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Louis Aragon : portrait. Par Corinne Amar

 

Aragon, portrait Portrait d’Aragon
Collection Fonds Aragon - Moulins de Villeneuve. Ministère de la Culture et de la Communication. Louis Aragon. Photographe non identifié - années 30

« Je ne raconterai pas ma vie. Ce qui est ici mon objet, ce sont mes livres, l’écriture. Au moins au départ, pourtant cette étrange occupation qui, peu à peu va s’emparer d’un homme est inséparable de sa simple biographie. Je ne me souviens pas d’un temps où je n’aie pas écrit (...) J’appartenais donc dès le plus jeune âge à cette espèce zoologique des écrivains, pour qui la pensée se forme en écrivant, alors que pour d’autres hommes, elle se forme en parlant. » (...) Aragon, Le libertinage, Gallimard, l’Imaginaire, 1924)
La préface intitulée Avant-Lire (réédition de 1964), commence avec ces lignes, ce recueil d’histoires, de contes, de petites scènes dialoguées, « romans de petites dimensions avec beaucoup de chapitres », au titre équivoque ; Le Libertinage [que je n’ai jamais entendu qu’] au sens de ces Libertins du XVIIe siècle, c’est-à-dire les libres penseurs dont Théophile de Viau est l’image.(...) et tous, dédiés à des noms chers. Si on se souvient qu’Aragon eut pour ami, l’écrivain Pierre Drieu La Rochelle, on se souvient aussi de leur brouille. Le livre pourtant, continue de lui être dédié, quarante ans plus tard : « On trouvera peut-être singulier que j’aie laissé en tête de ce livre pourtant une dédicace à un homme dont le comportement ultérieur pouvait légitimer que je déchire cette page du livre. Je ne puis m’y décider : celui dont j’écrivais alors le nom en tête du Libertinage était mon ami, je n’accepte pas que le fasciste qu’il est devenu puisse aujourd’hui m’effacer le visage de notre jeunesse » (note, p.17).
La quatrième de couverture reprendra à elle seule, ces deux mots significatifs du poète : L’amour m’intéresse plus que la musique. Ce n’est pas assez dire : en un mot, tout le reste n’est que feuille morte

Louis Aragon naît le 3 octobre 1897, à Paris, fils naturel du député Louis Andrieux, qui lui donnera son prénom, mais pas son nom, refusant de le reconnaître, tout juste « parrain », qui inventera pour lui le nom d’Aragon, et de Marguerite Toucas, qui se fit jusqu’en 1918, passer pour sa sœur. L’enfance de Louis, solitaire et triste, grandie dans un monde féminin, fut placée sous le signe d’une vérité à ne pas dire et entourée de secrets. Ce que fut le drame secret de sa vie, l’aberrante situation familiale, il l’évoquera souvent. Il l’évoquera dans un petit recueil de poèmes intitulé Domaine Privé, il l’évoquera à nouveau, dans Blanche ou l’Oubli (1967), récit d’un homme qui veut comprendre, longtemps après qu’elle est partie, l’échec de son amour avec sa femme ; « Rien ne m’est plus atroce que la vérité, cette mort de moi-même qu’il me faut avouer : et c’est bien le secret de ma vie, ce que je cache comme dans les romans anglais, l’enfant monstrueux que personne n’a vu, et que trahit pourtant une fenêtre de plus à la façade du château. »
Entre vérité et affabulation, unité, clarté et mensonge, une contradiction intime, douloureuse, dont il faut mesurer le trop-plein de mystères et d’obsessions, pour comprendre la vie et l’œuvre d’Aragon, le prisonnier des choses interdites, y trouver les sources de ses idées et de ses révoltes, remonter de l’aval vers l’amont, à commencer par le principe du « Mentir-vrai », qui vient résumer une esthétique œuvrant dans les deux sens : la volonté de sincérité doublée d’une irrépressible disposition à la complication, à la mystification, au personnage d’emprunt, au déguisement ; « À chaque instant je me trahis, je me démens, je me contredis. Je ne suis pas celui en qui je placerai ma confiance » (« Révélations sensationnelles », dans Littérature 13).
Étudiant en médecine malgré lui, il prépare son certificat et sait, de toutes façons, qu’il va être mobilisé. Il est incorporé en septembre 1917, pour une formation de médecin auxiliaire. Il traversera l’épreuve de la première guerre - de juin à novembre 1918 - comme médecin auxiliaire et dadaïste. Sa rencontre avec André Breton, son aîné de dix-huit mois, et lui aussi, étudiant en médecine, au Val-de-Grâce, donne un sens à sa vie : ils ont les mêmes goûts poétiques, les mêmes passions, ils se lisent à haute voix Les Chants de Maldoror, pendant les gardes, et l’amitié qui les lia aussitôt - « ce fait singulier et merveilleux que désormais nous n’étions plus seuls, l’un et l’autre » décida, pour quatorze années de la production littéraire d’Aragon.
D’autant plus que André Breton connaît tout le monde ; Apollinaire, Max Jacob, Paul Valéry, André Derain, Marie Laurencin, Jacques Vaché, Philippe Soupault...
En 1924, avec Breton, Paul Eluard et Philippe Soupault, Aragon est l’un des fondateurs du surréalisme. « Le surréalisme a été - écrira t-il, onze ans plus tard - pour ce qu’il eut de légitime, une tentation désespérée de dépasser la négation de Dada et de reconstruire, au-delà d’elle, une réalité nouvelle. Attitude idéaliste qui tend vers la réalité, au lieu d’en partir, et qui contient sa propre condamnation : les surréalistes la prononcèrent eux-mêmes, le jour où ils se proclamèrent matérialistes. » Comprendre une telle démarche artistique, en prendre la mesure, c’était aussi prendre en compte la révolte, la colère de ces hommes, dans le contexte des atrocités de la Première Guerre mondiale.
Aragon a vingt-sept ans. Les textes de cette période illustrent les tentations d’« un jeune homme aux dons insolents, tiraillé entre les désirs de briller et de décevoir », et qui éblouit le groupe par ses proses, « étourdissant - dit de lui, Breton -, y compris pour lui-même, extrêmement chaleureux et se livrant sans réserve dans l’amitié. »
Avec Breton et Éluard, il adhère au Parti communiste français, en 1927. Il en devient membre et le restera jusqu’à la fin de ses jours. En 1928, il rencontre Elsa Triolet (1896-1970), Russe, poétesse, écrivain aussi, sœur de Lili Brik. Elle est l’amour de sa vie et il lui consacrera ses plus belles, ses plus ardentes pages d’écriture. En 1933, il est journaliste à L’Humanité. Après dix années de vie commune, à la veille de la déclaration de guerre, un 25 février 1939, Aragon épouse Elsa. Ils entrent ensemble dans la Résistance. Aragon ne cessera de rendre compte des mouvements de son siècle et de l’histoire, à travers ses engagements politiques, ses combats, ses écrits ; l’Europe sous le fascisme, la guerre froide, un roman impossible, La Défense de l’infini, la rédaction d’un essai, Traité du style, morceau de « bravoure », la profonde déception de voir son grand ami, Drieu La Rochelle, tourné vers le nazisme, après avoir « hésité entre communisme et fascisme », les révisions amères d’un début de déstalinisation, l’éblouissement d’un amour, la « Prose du bonheur et d’Elsa », « Cantique à Elsa »...
Dès les années 1940, sa poésie est largement inspirée par l’amour qu’il lui voue.
Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés

Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire (Les Yeux d’Elsa)

À la suite du Crève-Cœur (1941), marquant son retour à la poésie après dix ans d’interruption, Aragon publie, en 1942 Les Yeux d’Elsa. Ce recueil, qui rassemble des poèmes parus en revues entre 1941 et 1942, inaugure le long cycle consacré par l’auteur à sa femme, avec qui il formera jusqu’à la mort de celle-ci, en 1970, un couple mythique. Par la suite, viendront : Le Roman inachevé (1956), Elsa (1959), Le Fou d’Elsa (1963) (l’un des plus longs poèmes de la littérature française), Il ne m’est Paris que d’Elsa (1964)...
Entre temps, il y aura eu un grand roman, Aurélien (1944), écrit pendant les heures noires de l’Occupation et de la Résistance, sur fond de reconstitution d’une époque ; celle du début des années 1920, explosant de vie, à un moment où Elsa songeait à le quitter ; roman d’amour et de désenchantement - Il n’y a pas d’amour heureux ou l’impossibilité du couple - s’insérant le cycle du Monde réel, inauguré en 1933, par Les Cloches de Bâle, qui marquait la rupture d’Aragon avec le surréalisme ; évocation de sa jeunesse, la naissance du surréalisme, les femmes aimées, les hommes, Pierre Drieu La Rochelle...
Aragon survivra à la mort d’Elsa Triolet, en 1970. On le verra s’amouracher de jeunes gens, publier encore deux de ses plus grands livres : Henri Matisse, roman, commencé à Nice en 1941 et édité en 1971, où le rapport à la peinture de l’un permet à l’autre d’éclairer sa propre écriture, et Théâtre/Roman en 1974, fin de son aventure romanesque, on l’on peut, à partir de ce livre relire toute l’œuvre d’Aragon comme s’il en était la clé. Tout chez Aragon est écriture, écriture à jamais du mentir vrai : « Je n’écris jamais que pour me contredire, au moins dans ce que je viens immédiatement d’écrire ».
En 1971, à Toulon, comme tous les étés, au bord de la mer, il écrivait : « J’attends de mourir comme un mauvais amant / Toujours en retard au rendez-vous. »
Il meurt un 24 décembre 1982, à l’âge de quatre-vingt cinq ans, à son domicile parisien de la rue de Varenne : « Vous me mettrez comme une étoile au fond d’un trou. »

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