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Mireille Havet, Journal 1927-1928 Par Olivier Plat

 

Mireille Havet, 1927-1928 À 34 ans, Mireille Havet, minée par les drogues et la tuberculose mourait dans un sanatorium de Montana, en Suisse. Pressentait-elle l’imminence de sa fin tragique ? Deux ans avant sa mort, elle confie à sa fidèle amie Ludmila Savitzky le manuscrit de son Journal, que Dominique Tiry sa petite-fille, retrouvera un demi-siècle plus tard, dans le grenier d’une maison de campagne héritée de sa grand-mère. Depuis 2003, l’éditrice Claire Paulhan a entrepris de publier l’intégralité de cet extraordinaire Journal dont le troisième volume (1927-1928) confirme ce que laissaient augurer les deux précédents, comme si Mireille Havet avait délibérément choisi de se laisser emporter par ce désespoir qui allait la mener jusqu’à la mort.
La petite poyétesse (baptisée ainsi par Apollinaire) n’a pas encore trente ans, et pourtant elle fait déjà le bilan de sa vie. Le jugement est sans appel : « Battue ! Battue ! L’Echec perpétuel, la descente, lente, progressive aux enfers ! voici ma nouvelle destinée, celle qui est écrite devant moi si je dois vivre, si j’ai le courage de ne pas me tuer, ou plutôt pas le courage de me tuer ! »
Il semble bien loin le début « étincelant et glorieux  » de Carnaval, l’unique roman qu’elle ait mené à bien. Quelque chose s’est brisé qui ne reviendra plus. Elle n’a plus la force ni le courage d’écrire, de faire une « œuvre ». Elle finira d’ailleurs par égarer le manuscrit du roman Jeunesse perdue qu’elle ambitionnait d’écrire et qui ironisait-elle, lui aurait peut-être permis de la retrouver. Le Journal inauguré sous le signe de la « Fin » : « le rapport scrupuleusement exact et sincère de la Fin, de ma Fin, de mon dénouement lamentable » tente de lutter contre cette emprise de la mort, du mal, du malheur, mots interchangeables pour dire ce que veut et ne veut pas la vie, prise au piège dans les rets du désir « comme une bête qui a la rage et se tord, frénétique, voulant se mordre elle-même, et bavant ».
Plus les années passent, plus s’accroît l’addiction aux drogues, entraînant une déchéance qui avive d’autant plus la nostalgie du temps de tous les possibles : « J’avais du talent encore, et de l’ambition. Je n’avais pas été malade et je croyais à l’amour. La vie s’ouvrait, centrale comme un livre à son milieu, et j’y entrais, appuyant mon présent et mon avenir sur des bases qui paraissaient incontestables et dignes de foi. J’avais la jeunesse enfin, et confiance dans les autres et en moi. » Aidée par le Dr Fraenkel, Mireille Havet tente à plusieurs reprises de se désintoxiquer de la morphine, croit y parvenir, pense enfin s’être débarrassé de cet « ignoble et rabaissant esclavage », pour finalement échouer. Tout comme elle échoue dans ses liaisons, et tout d’abord celle avec Robbie Robertson, une jeune écossaise, compagne du poète Pierre de Massot. Celle-ci, sans doute pour se protéger (Mireille Havet l’aurait menacé avec un revolver) a pris la fuite, renvoyant son amante à sa solitude. L’écriture du Journal se déploie alors comme une longue lettre s’adressant à la figure aimée, moyen ultime de pallier à l’absence insupportable, l’amour soutenu et éclairé par la haine qui le sous-tend, démultipliant l’éloquence  :
« Dieu, que vous avez peur de moi, Robbie, et que vous me dégoûtez. Je vous ai craché en pleine figure, un matin, et dûment giflée une autre nuit. Je vous certifie bien que je ne le regrette plus et que je ne manquerai pas de recommencer avant de vous casser la gueule, ordure que vous êtes, boue humaine qui êtes condamnée à mort ! » À l’égal des drogues, l’amour des femmes engendre une dépendance mortifère, car il est vécu sur un mode fusionnel : « Je veux m’intoxiquer de Norma et me désintoxiquer de la morphine, me défaire de toute servitude qui ne sera pas celle de l’amour. » Norma Crandall qui a pour elle « un cœur vierge de vingt ans », c’est l’amour passion, vierge de tout mensonge : « le seul qui m’intéresse et qui est mon bourreau », et l’utopie d’une renaissance, d’une nouvelle vie en Amérique qui se brisera sur l’écueil du « retour ironique et glacial de la Réalité ». Norma prend le relais de Robbie Robertson, tout comme celle-ci a succédé à Marcelle Garros et Reine de Bénard  : « [...] pas une particulièrement, au fond ! oui, une plutôt que rien, naturellement, une ! une, au moins ! de préférence à la solitude et au vide, à ce vide quotidien que je ne puis supporter et que j’essaie de combler, voiler passagèrement de drogues, d’abrutissement artificiel et mortel. » Plus que l’amour-passion qui la ronge et la détruit, les rencontres de passage et de hasard lui sont plus heureuses, dans « leur brutalité merveilleuse ». Mireille Havet narre admirablement l’âpreté du désir, les aventures d’une nuit, la sensualité des corps. Croyante, partagée « entre la chair et Dieu », elle ne voit pas pourquoi il lui faudrait se défendre d’un plaisir « dont le centre et l’appétit est dans notre corps même, et faisant presque autant partie de notre hygiène que l’air pur et la nourriture. »
Elle se compare à un vagabond errant à travers le monde, en quête d’un lieu « où elle s’efforcera de reconstruire, dans une maison neuve et sous un ciel inconnu, les souvenirs de son enfance perdue  ». On sait, malheureusement, que son rêve ne se réalisera pas. Cet enfant gâté qui vivait aux crochets de femmes plus riches, d’une intelligence qui ne la rendait pas dupe d’un milieu qu’elle ne connaissait que trop bien : « Nice, le littoral, la «  Riviera », l’abrutissement qui s’appelle «  douceur » (soi-disant !) de vivre ici, dans le luxe avarié de toutes les ruines et déchets des autres capitales. Internationalisme de la pédérastie et du trichage et scandale en tout et pour tout.  », était trop habituée au luxe pour endurer la vie de bohème, et loin d’être, malgré sa réputation, une aventurière : « L’aventure ! Je la connais maintenant, celle que je supporte et nomme ainsi avec amour et impertinence, c’est en effet de voyager seule ou à deux, mais avec mes bagages bien en ordre, mon linge au point par les femmes de chambre et les blanchisseuses les plus habiles, un itinéraire malgré tout prévu, et 10.000 francs devant ou derrière moi » Elle qui n’a jamais voulu désespérer des éternels recommencements, de retour d’Amérique, elle finira dans la misère, seule, malade, usée par les drogues, déménageant à la cloche de bois d’un hôtel parisien à l’autre.
Mais laissons-lui les derniers mots : « J’ai le cœur trop lourd décidément, la tête trop vide et l’âme trop fanée. C’est l’œuvre des drogues et de la douleur d’amour. « Il faut que chacun tue son amour pour qu’il renaisse sept fois plus ardent ». Allons-y. On m’a tuée. Il s’agit de renaître et de renaître sept fois de l’autre côté de la mort. »

Mireille Havet
Journal 1927-1928
« Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance... »

Édition établie par Pierre Plateau, préfacée par Patrick Kéchichian et annotée par Claire Paulhan, avec l’aide de Roland Aeschimann, Pierre Plateau et Dominique Tiry.
Annexes, Bibliographie, Repères biographiques, Index.
47 illustrations et fac-similés, N. & bl.
Édition Claire Paulhan
collection « Pour Mémoire », 352 pages, 35 €.

Le 3 juin de 18 h à 20 h
à la librairie L’Œil écoute

Lecture
du Journal 1927-1928 de Mireille Havet,
par la comédienne Martine Sarcey

Librairie L’Œil écoute
77, boulevard du Montparnasse, 75006 Paris

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