Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Extraits choisis - Aragon et l’art moderne

 

Aragon, écrits sur l’art

Écrits sur l’art moderne,
Flammarion, 1981

Paul Klee
1925

Il est, en effet, impossible de parler du grand peintre de Weimar sans alléguer la légèreté, la grâce, l’esprit, le charme et la finesse qui lui sont essentiellement propres. On ne sait que préférer de la délicatesse de ses aquarelles ou de l’invention sans cesse renouvelée de ses dessins. »

Extrait de Paul Klee, poème

(...) J’ai connu Gris et je connais Chagall
J’ai connu Miró Max Ernst André Masson Fernand Léger
J’ai passé sans le voir Nicolas de Staël
On ne prend pas à coup sûr la modulation de fréquence qu’il faudrait
Antibes Brusquement j’entends la voix lasse de Pougny
Et dans les bois mouillés Gruber s’éteint comme un feu d’herbe
Je n’avais guère dit que bonjour et bonsoir jadis à Modigliani
Me pardonnent ceux-là que je semble ici négliger par faute de savoir
Avec l’argile de leurs noms
D’un collier noir orner les épaules nouvelles

Écrits sur l’art moderne,
Flammarion, 1981

Pierre Roy
1928

Celui qui s’y colle

L’écaille, les kanguroes, les boîtes aux lettres, les adieux jetés par les mains, les crises d’hystérie d’une femme de consul un jour de fête, les fêtes, la nostalgie de l’insulaire qui mord ses pas avec ses pas, Lesbos, la bonté, l’écaille, les kanguroes, les boîtes aux lettres, autant de signes de la colère céleste Et n’oubliez pas les convulsions bleues de l’attente Tu es au café Tu écris une préface pour l’exposition du peintre Pierre Roy qui est né à Nantes comme tout le monde Tes dents se croisent comme des épées Tes mains sont agitées d’un tremblement alternatif d’avant en arrière et d’arrière en avant Charleston de l’espérance Tu meurs à chaque souffle Tu lèves tes yeux ouverts sous le signe de la balance Il prend son corps pour un échafaudage en dominos Au double-blanc du cœur une image s’inscrit Tout est miroir à celui qui attend chaque femme, chaque ombre qui pénètre dans le café chauffé au rouge (...) Tu écris une préface pour l’exposition du peintre Pierre Roy.
Qui est né à Nantes comme tout le monde. Qui est né à Nantes ? Pierre Roy comme tout le monde. Tout le monde le vaste monde chanteur avec ses kanguroes ses boîtes aux lettres ses mains convulsées par l’hystérie tout le monde à perte de vue dans la grande aube des regards avec ses plages ses déserts ses casinos ses rumeurs ses défilés ses casernes tout le monde infini ses îles ses petits pots à lait ses mouches géantes ses orages ses secousses sismiques le monde enfin le monde cette bouche ouverte au fond de la nuit finissante le mONDE le Monde. Á Nantes. Est né à Nantes. (...)

La Peinture au défi,
1930

Duchamp et Picabia

Duchamp, Picabia, ayant réfléchi sur le mécanisme constant du goût, de l’instauration d’un goût, s’en prendront à un élément fondamental de l’art, et notamment de la peinture, en instruisant le procès de la personnalité. Les étapes significatives de ce procès : Duchamp ornant de moustaches la Joconde et la signant, (...), Picabia signant une tache d’encre et l’intitulant La Sainte Vierge, sont pour moi les conséquences logiques du geste initial du collage.
(...)
Cependant l’exemple de Duchamp, ce silence irritant pour ceux qui parlent, aura mis mal à son aise toute une génération et peut-être aura tué de honte bien des tableaux qui allaient gentiment se peindre.

Écrits sur l’art moderne,
Flammarion, 1981

Léger
1955

Le sourire de léger

Ainsi voilà que tu nous quittes, mon cher Fernand, parce que tout de même c’est seulement aujourd’hui que tu pars. Depuis mercredi, quatre jours tout juste, simplement tu étais extraordinairement tranquille, tu reposais. Peut-être était-ce que tu voulais, enfin, obéir au médecin, toi qu’on ne pouvait tenir en place. D’abord, le premier jour, tu avais sur le visage une expression de surprise : qu’est-ce qui t’arrivait là ? Tu n‘avais pas le temps de comprendre. Tu n’étais jamais malade, il n’y a que Blaise Cendrars qui se souvienne encore qu’après Verdun tu avais été gazé, toi-même tu l’avais oublié. Tu reposais. Et ton visage a changé, tu t’es apaisé, il a même apparu sur tes lèvres un étrange sourire. C’est la dernière image que nous avons de toi, ce sourire, comme au bout du compte, un résumé de tout ce que tu as pensé de douloureux et de joyeux sur ce monde où nous restons, une dernière expression de cette bonté et toi, et ton silence, c’est un peu celui que l’on garde de l’œuvre achevée. Tout se passe comme si tu venais de terminer un très grand tableau, et que tu hoches la tête, et que tu nous regardes avec cet œil interrogateur du peintre. Alors ? qu’est-ce que vous en pensez ? Moi, j’ai dit ce que j’avais à dire. La toile est là. Et vous ? C’est à vous de parler. C’est à nous de parler, Fernand. Tu te tais. (...)

Écrits sur l’art moderne,
Flammarion, 1981

Picasso
1955-1956

Bougies pour Monsieur Picasso

J’ai connu Pablo Picasso en 1918 ; j’avais vingt ans et quelques mois. Lui, donc, en avait trente-sept, l’âge d’Apollinaire. Cette différence d’âge me semblait celle qui me séparait de Victor Hugo. Trouvant dans ma chambre une mauvaise reproduction d’un Picasso, ma mère, un jour, avait pleuré. Apollinaire avait caché ses Picasso dans la cave du 202, boulevard Saint-Germain, pendant la guerre, de peur qu’on l’accusât d’être munichois.
On faisait déjà des chansons sur le nom de Picasso dans les revues. J’adorais les Picasso bleus, mais leur préférais ceux de la période nègre, les visages au nez en quart-de-brie. J’ignorais les roses, que je n’ai vus que bien plus tard. Le cubisme était notre affaire. La première fois que j’allais rue de La Boétie, dans les pièces sans meubles, il y avait , posés par terre deux Douanier Rousseau, un Matisse, et une quantité de Picasso comme on n’en avait jamais encore vu : c’étaient les fenêtres ouvertes, avec un guéridon devant, chargé de fruits ou d’instruments de musique, ou les deux, sur un ciel insolemment bleu, où tombait parfois une jalousie descendue. Ces fenêtres-là, depuis, ne se sont jamais refermées.

Les Lettres françaises,
7 mai 1969

Gérard Titus-Carmel

La notion du périssable, elle est dans l’art qui se fait, Messieurs, comme une réponse à votre manière de n’envisager l’art que comme une marchandise. Ces jours-ci, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, un jeune homme que je connais (Gérard Titus-Carmel, pour l’appeler par son nom) a exposé un tableau hors mesures où il y avait un collage de bananes, des fausses et une vraie : l’exposition n’a duré que dix jours, mais la « vraie » banane, la mal peinte, quoi ! elle pourrissait, et gentiment les gardiens, quand elle était trop avancée, la remplaçaient par une pas trop mûre. La notion du périssable c’est aussi celle de la matière noble qu’on lui oppose. »

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite