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André Delvaux : portrait. Par Corinne Amar

 

André Delvaux André delvaux
Photographie :
http://www.cinergie.be/

Il arrive qu’on confonde le réalisateur André Delvaux (1926-2002) et le peintre surréaliste Paul Delvaux (1897-1994). De ce dernier, on se souvient d’un univers pictural peuplé, pour beaucoup, de corps de femmes à l’allure somnambulique ou figée, de sirènes, de squelettes, on se souvient de décors de ruines et d’ombres ou encore, d’une fascination sûre pour la nuit et les quais de gares. Rien ne liait les deux hommes, sinon le fait qu’ils étaient Belges, tous les deux, artistes tous les deux et que le premier s’était inspiré de certaines de ses toiles pour une scène mémorable, dans son film Belle (1973).
Cette scène, une femme nue, vue de dos, enlacée par un homme tout en noir, dans la nuit, sur un quai de gare à peine éclairé, l’écrivain et cinéaste, Frédéric Sojcher en a fait la couverture de son livre d’entretiens avec André Delvaux, André Delvaux, Le cinéma ou l’art des rencontres (éd. Seuil/Archimbaud, 2005) ; qualité et richesse de l’ouvrage qui, fait entendre la voix du réalisateur et pose les questions essentielles du travail lié de création et de production cinématographiques, de l’adaptation d’œuvres littéraires ou de l’élaboration musicale des films, évoque aussi, ceux qui accompagnent son œuvre, Fellini, Rouch, Wajda Woody Allen...

Il était Flamand, né à Louvain, André, Albert, Auguste, baron Delvaux, un 21 mars 1926. Il grandit, Bruxellois, nourri toute sa vie, par une culture flamande et francophone à la fois, homme et cinéaste, naturellement sensible à la musicalité des langues, soucieux de la question de l’identité, lié pour toujours à l’originalité même de la Belgique, épris de littérature et de grands auteurs, passionné par l’Italie, la peinture, la musique, cinéaste du « réalisme magique » et interrogeant perpétuellement, dans ses films, ce rapport subtil entre le réel et l’imaginaire, la création et la production.

« Tout a commencé par un amour immodéré, quasi enfantin, du cinéma. Mais l’amour du cinéma ne suffit pas pour réaliser des films en harmonie avec un monde imaginaire. Pourquoi y suis-je arrivé ? Les circonstances suffisent-elles à éclairer ma filmographie ? Ma chance a été de vivre dans un pays où on n’apprenait pas le cinéma, où on ne l’enseignait pas. La Senne parcourant Bruxelles, ce n’est pas la Seine parcourant Paris. Je n’ai donc pu commencer à réaliser des longs métrages de fiction que sur le tard, avec une certaine maturité. Le cinéma est comme un sport qui demande beaucoup d’entraînement avant de trouver sa voie. (André Delvaux, Entretien avec Frédéric Sojcher, p.97 ) »

Avant de devenir cinéaste, André Delvaux obtient une licence en philologie germanique et en droit, à l’université libre de Bruxelles. Formé au Conservatoire de Bruxelles et passionné de musique, il fait ses premiers pas au cinéma, en accompagnant des films muets au piano - expérience fondatrice, pour la suite. Il réalise des courts métrages documentaires pour la télévision belge, de 1956 à 1962 (entre autres, sur Jean Rouch, Federico Fellini...)
« Enseigner le cinéma et faire des films » seront les deux pôles de son existence de cinéaste, ce qui le mena à être l’un des fondateurs de la célèbre école de cinéma belge, l’INSAS, en 1962 (Institut national supérieur des arts du spectacle et techniques de diffusion), pour avoir ses propres classes.
Entre 1965 et 1988, il tournera neuf longs métrages. Ce sont, pour la plupart, des œuvres tirées d’adaptations littéraires (Johan Daisne, Julien Gracq, Marguerite Yourcenar...) avec, souvent, pour ancrage, un cadre spécifiquement belge. Fasciné par des paysages d’hiver ou de neige, et des histoires, nostalgiques d’un « no man’s land » entre réalité et fantastique, onirisme et mystère, désir et mort, il entretient volontiers cette atmosphère d’étrangeté, aux confins des frontières, laissant au spectateur libre-choix. Ainsi, pour expliquer son film, Belle (1973), il dira, à propos de son héroïne :
« Belle est-elle réelle ou imaginaire ? Si vous pensez qu’elle est imaginaire, allez chercher des indices qui prouvent le contraire ; c’est très stimulant. Et si vous trouvez qu’elle est bien réelle, ce qui est favorable à votre état sentimental, vous trouverez bien d’autres indices qui prouvent le contraire. » (1973)
Sans doute, cela est-il vrai de Belle, mais aussi de l’œuvre tout entière.
En 1965, L’Homme au crâne rasé est l’histoire d’un enseignant (Senne Rouffaer) dans une école de jeunes filles, secrètement amoureux d’une fascinante élève. Amour impossible qui aboutira à un meurtre. S’agit-il de la réalité ? Sommes-nous dans un rêve ?
Avec Un soir, un train (1968), un professeur (Yves Montand) accompagné de sa femme (Anouk Aimée) prend le train. Là encore, il se retrouve ballotté entre rêve et réalité, sans distinction.
Un soir, un train (son premier film couleur), confère à André Delvaux une reconnaissance internationale. Les films suivants l’imposeront, à l’étranger, comme le symbole du cinéma belge, réputé jusque-là, pour ses seuls documentaires.
Vingt ans plus tard, en 1988, il réalise L’Œuvre au noir, d’après l’œuvre de Marguerite Yourcenar (1968) ; l’histoire conte long voyage initiatique de Zénon (Gian Maria Volonte), médecin alchimiste recherché pour dissidence, qui revient à Bruges, sa ville natale, sous un faux nom, et se retrouve confronté à l’Inquisition et à la barbarie. Son passé le rattrape. « (...) Son esprit libre, son non-conformisme le font remarquer. Il est reconnu, arrêté, coupable d’hérésie. On exhume son passé, ses souvenirs, ses écrits subversifs. Le bûcher l’attend... »
Dernier long-métrage d’André Delvaux et de ce fait, comme un film testamentaire.
En juillet 1982, il a pris contact avec Marguerite Yourcenar, parce qu’il songe à une adaptation possible, de L’Œuvre au noir, à partir des derniers mois de la vie de Zénon, mais il est occupé à tourner Benvenuta, jusqu’en 1986. En février de cette année-là, il reprend contact avec elle. Moins de deux mois plus tard, le 2 avril, Marguerite Yourcenar lui répond, amicalement :
« Cher Monsieur,
(...) Je viens de lire le volume d’hommages qui vous a été consacré, mais je ne connais aucun de vos films, ce qui me rend difficile d’interpréter ces pages.
Votre œuvre jusqu’ici se situe dans le fantastique propre au XXe siècle. Mais Zénon n’est pas transposable. La couleur et l’odeur de son temps lui collent à la peau. Il y a là, il me semble, de sérieux problèmes à envisager. J’approuve beaucoup, en tout cas, votre idée de vous borner aux derniers mois de la vie de Zénon.(...)
Très vite, elle l’appelle « Cher Ami », signe « Affectueusement ». Il s’est mis à L’Œuvre au noir.
« Description du projet : Si vous me donnez dix lignes pour vous raconter de quoi il s’agit, les voici :
« Un homme traqué, recherché depuis des années dans les régions immenses contrôlées par l’orthodoxie religieuse et politique, revient au pays natal de Bruges, poussé par d’obscures raisons et sous un faux nom. Il erre en Europe depuis quelque vingt ans, et peut se croire oublié... Petit à petit, morceau par morceau, au gré des rencontres et des hasards, va se reconstituer dans la mémoire des autres le puzzle de son existence et de ses idées. Cela fait de lui un homme à brûler. Il s’appelle Zénon. Je vois donc ce film d’abord comme une sorte de film policier, de suspense conduisant Zénon à sa fin inéluctable. »
D’André Delvaux encore, cette même année ;
« Linkebeek, le11 août 1986,
Chère Madame Yourcenar,
(...) Curieuse relation avec Zénon, si attachant, et avec qui je ne me permets aucune sensiblerie ; angoisse aussi, et petites lâchetés quotidiennes pour échapper à l’écriture...
Monceaux de documentation et de notes ; je refais votre trajet, forcément, et peut-être à travers d’autres textes : le grand Braudel, le deuxième volume de Duby sur la Vie privée (au Seuil). Et Vinci, Campanella (que je dévore), Vésale dont je pense utiliser les planches 14 (le cancer du Prieur), Dürer (qui me servira de source pour la recherche des visages).
(... ) Je vais promener mon chien, qui me regarde et s’impatiente. Les chats sont à la cuisine. Le soir, tomates avec ciboulette et une pointe de basilic (du jardin, tout ça), au vinaigre de vin où ont macéré quelques cassis. Tremper le pain fait maison, dans le jus restant.
Délicieux !
Je vous salue, chère Marguerite Yourcenar.
Travaillez bien.
Vôtre, André Delvaux » 
(Correspondance Marguerite Yourcenar / André Delvaux, La Vie Est Belle éditions, 2010)

A l’INSAS, il eut comme étudiants une génération de futurs réalisateurs belges ; Chantal Akerman, Jean-Jacques Andrien, Alain Berliner, Jaco Van Dormael... Par des témoignages, des résonances certaines dans leurs propres films, ils surent rendre hommage au précurseur d’un cinéma d’auteur européen.
« C’est lui qui a ouvert la porte du cinéma belge dans laquelle nous nous sommes engouffrés », dira, de lui, celui qui réalisait Toto le Héros, Jaco Van Dormael.


Adolphe Nysenholc
André Delvaux ou le réalisme magique
Éditions du Cerf, Collection 7e Art, 2006, 235 pages

Définir le réalisme magique d’André Delvaux (1926-2002), c’est d’abord montrer comment ce maître de l’adaptation cinématographique d’œuvres littéraires est devenu un auteur de films énigmatiques, de L’homme au crâne rasé à L’Œuvre au noir en passant, entre autres, par Rendez-vous à Bray, Belle, Femme entre chien et loup ou Benvenuta.

...

Frédéric Sojcher
André Delvaux, le cinéma ou l’art des rencontres
Éditions du Seuil, 2005. 221 pages

L’ouvrage recueille les témoignages de nombreux cinéastes, qui ont connu André Delvaux, ont été ses étudiants à l’INSAS ou ont été marqués par son cinéma.


Portrait de Marguerite Yourcenar. Par Corinne Amar. Site Fondation La Poste (26 juin 2003)
http://www.fondationlaposte.org/art...

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