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Lettres choisies - Yourcenar - Delvaux

 

L’oeuvre au noir, Livret Autour de L’Œuvre au noir
Marguerite Yourcenar / André Delvaux
Correspondance
Éditions La Vie Est Belle Films Associés, 2010

Marguerite Yourcenar à André Delvaux

Petite Plaisance
Northeast Harbor
Maine 04662, USA
16 juillet 1982

Cher Monsieur,

J’ai reçu copie de votre lettre à Philippe Dussart et suis très bien impressionnée par elle. Il me semble que nos points de vue coïncident. Bien plus, en vous lisant, je me suis dit, ce qui pour moi devient rare, émoussée comme je le suis quant aux contacts humains : « Voilà quelqu’un que j’aurais plaisir à connaître. »
C’est vous dire que je m’intéresse sans réticences, mais non sans angoisse à votre projet. Je passe, probablement, pour difficile à vivre dans le monde des adaptateurs et des metteurs en scène, surtout du fait que je n’ai pas approuvé Le Coup de Grâce de Schlöndorff, d’ailleurs, du seul point de vue de la technique, film réussi. Mais le cas était différent. Schlöndorff trahissait l’esprit même du récit - par un biais politique qui n’était pas le mien - par la transformation d’une vieille femme pieuse marmottant des prières en une ancienne diseuse de boîte de nuit berlinoise égrillarde à plaisir, par certains transferts de personnages qui rendaient ceux-ci à la fois impossibles et faux, par la présentation de Sophie enfin, qui n’était bien que dans les dernières scènes, (mais bien seulement au sens conventionnel de l’héroïsme), mais en qui ne s’incarnaient ni la sauvagerie de la jeunesse, ni son innocence.
Je me rends bien compte qu’un livre transposé dans une autre forme d’art est en quelque sorte éclaté. C’est acceptable, et même parfois exaltant, lorsque l’esprit essentiel de l’oeuvre ainsi délivrée subsiste et sert d’aliment.
(...)
Bien sympathiquement,
Marguerite Yourcenar

André Delvaux à Marguerite Yourcenar

6 août 1982

Chère Madame,

Je suis très touché que vous ayez voulu me répondre personnellement et très heureux de ce que vous me dites. Je me disais : si je m’entends bien avec Zénon (qui n’est pas facile à vivre), je m’entendrai bien avec elle. Et en approchant Zénon, j’avais l’impression que cela « venait bien ». Toute réticence, croyez bien que je ne l’aurais attribuée qu’à un défaut de perspective de ma part, à une mésentente avec lui - sur lui. Il vaut mieux vivre bien avec son personnage, car c’est pour deux ou trois ans au moins...
Je regarde Zénon sur les cartes que vous avez la gentillesse de m’envoyer : surtout la terracotta, que je m’en veux de n’avoir pas vue au Metropolitan (j’ai dû passer la salle - s’il est exposé), et qui me rappelle à la fois, mais vaguement, un portrait de Dante, et plus précisément ce Heinz Bennent allemand - encore que ses succès des deux dernières années l’aient changé un peu. Ah ! Si on pouvait oublier tous les acteurs et leurs noms et que Zénon fût vraiment Zénon et disparût pour de bon dans sa prison de Bruges ; et la neige dehors !
(...)
Je me plais à imaginer, chère Madame, que nous allons nous rencontrer, peut-être pas dans votre Maine lointain, mais là ? ou à Paris quand vous viendrez ? Je commence à tourner Benvenuta (d’après Suzanne Lilar) dans quelques semaines, et entre donc au couvent pour plusieurs mois ! J’imagine que les producteurs et Gallimard vont me presser un peu - mais je serai prudent, car la forme qui nous satisfera est loin d’être trouvée ; à supposer aussi que les problèmes matériels aient été résolus.

Bien à vous,
André Delvaux

André Delvaux à Marguerite Yourcenar

18 novembre 1986

Chère Marguerite Yourcenar,

Convalescence. Depuis plusieurs jours, je projette de vous écrire d’ici. Mais cette seule perspective, importante pour moi, est provocatrice d’angoisse, de sorte que voici mon troisième début de lettre - après un premier mot, sans doute confus envoyé sur le coup de l’événement. Je me fais du souci de ne pas vous avoir retrouvée à Amsterdam ; rencontre dont je me faisais une fête, car Zénon va bien, vient bien, et je voulais avec vous partager ces moments et cette croissance.
J’ai amené ici Zénon, deux quintettes de Mozart, les deux quatuors de Janácek. C’est assez pour me remplir ma vie, une vie ; et je remercie le hasard de me délivrer du téléphone, de la correspondance, de cette horrible TV. Cellule presque monacale donc et qui par ce détour curieux rejoint la forme réduite, dégraissée, la ligne sèche qui est celle de mon écriture du scénario. Le film de Zénon sera pauvre, de la bonne pauvreté veux-je dire. Tout prend forme à partir de lui, comme nous en étions convenus à Bruxelles, depuis son retour avec le Prieur jusqu’à sa mort décidée. Ayant concédé à Myers (je vous l’avais déjà dit) un temps de vie avec Zénon retrouvé un peu plus long, pour permettre la récurrence de quelques moments du passé dont j’avais grand besoin, je me suis aperçu de deux faits actuellement importants pour moi.
D’abord, pour ce qui est du rapport entre le livre et le scénario. Alors que jusqu’ici l’oeuvre originale, fût-elle de Daisne ou de Gracq ou de Lilar, me donnait le départ pour rêver et laisser se développer l’imaginaire selon ses propres lois ou le long de sa propre voie, pour Zénon au contraire j’ai le sentiment de n’inventer rien, de creuser l’oeuvre à la recherche de toutes les solutions dont j’ai besoin, situations, lieux, détails matériels cachés au creux d’une phrase, collision de deux mots qui fournissent l’idée et réduisent à rien la différence entre prose et poésie. La maladie actuelle me donne un regard neuf, embrumé parfois de ces brumes jaillies scandaleusement, comme vous dites, et malgré soi, dans l’état de vulnérabilité.
(...)
Où serez-vous maintenant ? Resterez-vous à Zurich ? Je puis écrire, téléphoner. On m’impose encore quatre semaines de convalescence à domicile. Vous m’avez dit que vous seriez à Paris à peu près tout le mois de décembre. Peut-être pourrai-je vous y retrouver.
Vous savez, par ailleurs, que vous serez la bienvenue à Bruxelles, à Linkebeek (encore que je n’ose insister, mais ne prenez pas cela pour de la froideur, je vous prie).

Je vous embrasse, et ai bien envie de vous voir.
André Delvaux

André Delvaux à Marguerite Yourcenar

Linkebeek
23 février 1987

Chère Marguerite Yourcenar,

Voici donc, comme promis pour la fin de février, le scénario achevé il y a une semaine. Je me souviens bien des mots par lesquels je sollicitais votre accord « sans réticence, sinon sans angoisse ». Vous m’aviez donné, ce dimanche d’il y a un an à l’Amigo, carte blanche. Aurai-je réussi aujourd’hui à retrouver les traits essentiels de ce Zénon avec qui je vis depuis si longtemps ? À garder au personnage sa hauteur si intransigeante, à ses paroles et à ses actes le style et le ton que vous lui avez donnés, cette musique Yourcenar qui n’est pas faite seulement d’une langue personnelle lentement affinée au cours d’une vie, au long des oeuvres ?
Je fais appel maintenant à votre imagination, car les mots ne sont pas les images. Je crois m’être attaché essentiellement, dans une dramaturgie qui se développe d’une seule coulée sur les (un peu moins de) deux heures auxquelles les moyens disponibles me forcent à me tenir, d’abord à préserver la ligne intimiste sur laquelle nous nous sommes accordés, dans le refus de toute complaisance au spectaculaire ou au sensationnel ; aussi à respecter la formulation qui est la vôtre dans la mesure où de bons comédiens sont capables de porter ce texte.
Cette recherche m’a rendu très heureux, pourquoi ne pas vous le dire simplement ? Même si le scénario ne correspond pas encore entièrement à mes ambitions (Dranoutre trop lourd à greffer comme passé sur un présent pas encore solidement installé, Don Blas de Vela et le sentiment trop fruste de la trahison, les allusions aux marchandages des emprunteurs trop éloignés à mon sens de la ligne de Zénon...). J’ai d’autre part tenté, vous le verrez, de ne manipuler que le matériau que m’offre le livre, m’interdisant d’inventer sinon pour les besoins de l’exposition ou de l’information.
(...)
À vous très amicalement,
André Delvaux

© Succession Marguerite Yourcenar
© Succession André Delvaux / Catherine Delvaux
© La Vie Est Belle Films Associés, 2010

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André Delvaux
L’Œuvre au noir
Le Film et le livret
D’après le roman de Marguerite Yourcenar
Éditions La Vie Est Belle, 2010

Sortie du DVD le 23 août 2010
en exclusivité à la FNAC pendant deux mois

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