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Nicolas de Staël : portrait. Par Corinne Amar

 

Nicolas de Staël, portrait « Je sais que vous n’êtes pas sûr de moi et le serez peut-être encore moins en voyant mon travail, mais Dieu sait qui a mis en moi une foi très vive pour ce travail et celui qui suivra. Je n’ai jamais douté de pouvoir faire de très bonnes choses et les ferai. »
Nicolas de Staël à Emmanuel Fricero, 24 avril 1937.

Lorsqu’il écrit ces lignes à son père adoptif, Nicolas de Staël a vingt-trois ans, il est émerveillé par ce qu’il voit du Maroc où il séjourne depuis le début de l’été 1936, par ce qu’il expérimente de la matière, de la couleur, de la lumière - « Je n’ai jamais eu à ma disposition autant de livres, autant de modèles, autant de joie et tout ce monde dans un état aigu d’évolution, de sensibilité, de vie à fleur de peau » (...) -, peint, dessine tout le jour, travaille l’aquarelle, prend des notes de tout, emplit des carnets de tout - « cette précision dans le verbe, que son crayon et son pinceau n’atteignent pas encore », lit, se plonge dans la correspondance de Delacroix, son récit d’un voyage au Maghreb, en 1832. Il sent qu’il veut « laisser la peinture s’expliquer seule », il cherche comment traduire l’essence des formes, une densité de la réalité sensible (la rendre par des masses colorées et pas autrement) - « Je suis triste quand je peins et sais d’avance ne pas être compris » ; un idéal l’habite, bien au-delà de ce qu’il a pu apprendre aux Beaux-Arts de Bruxelles ou à l’Académie royale où il étudiait le dessin antique : il sait déjà qu’il va vouer sa vie, toute sa vie, à la peinture.

Nicolas de Staël est né à Saint-Pétersbourg, en 1913, dans l’austère forteresse Pierre-et-Paul, dont son père, Vladimir Ivanovitch de Staël von Holstein, est le vice-gouverneur. Sa mère, Lubov Bérednikov, est une jeune femme cultivée, musicienne, peintre, de vingt-deux ans de moins que son père, lorsque celui-ci, l’épouse. En 1919, toute la famille quitte la Russie, pour trouver refuge en Pologne. Le général de Staël meurt en 1921, sa femme, un an plus tard. Les trois enfants Staël sont confiés aux Fricero, qui les élèveront, à Bruxelles, comme leurs enfants, et dans les meilleures écoles. Études brillantes. Nicolas fréquente les musées, les galeries de peinture avec sa sœur Olga, découvre Ensor, Permeke, Rubens, Van Eyck... Goût immédiat, physique, sensoriel, du voyage. « Ma vie sera un continuel voyage sur une mer incertaine, c’est une raison pour que je construise mon bateau solidement et ce bateau n’est pas construit Papa. Je ne suis pas encore parti pour ce voyage, lentement, pièce par pièce, je construis, il m’a fallu six mois d’Afrique pour savoir de quoi il s’agit en peinture exactement. Nous verrons ce que les six mois qui suivent apporteront, et j’ai confiance, c’est tout ce que je puis vous dire ». À son père, encore. Puis, viennent huit années de vie partagée avec Jeannine Guillou, une jeune femme peintre qu’il a remarquée dans un café de Marrakech, en août 1937, et qui parcourt le Maroc, à dos d’âne, avec son mari, peintre aussi, et leur fils. Elle quitte son mari pour vivre avec Staël. Durant des années, elle sera son « premier maître ». D’elle, il dira plus tard : « Quand j’étais jeune, pendant des années, j’ai peint le portrait de Jeannine. Un portrait, un vrai portrait, c’est quand même un sommet de l’art. J’ai peint ainsi deux tableaux, deux portraits. Les regardant, je m’interrogeais : qu’ai-je peint là ? Un mort vivant ?... Alors peu à peu, je me suis senti gêné de peindre un objet ressemblant (...). J’ai cherché alors à atteindre une expression libre. » (1940). En 1939, il s’est engagé dans la légion étrangère, et sert en Tunisie. Un an plus tard, il est démobilisé et part retrouver Jeannine, à Nice. Nombre d’autres artistes sont réfugiés sur la côte d’Azur ou à Nice, comme Matisse, Bonnard. Nice est la ville aussi, du premier atelier. Staël fréquente Sonia Delaunay, Arp, Magnelli (Italien et pionnier de l’abstraction géométrique, plus âgé que lui de 25 ans et qui lui fait partager ses expériences), Jean Klein, Le Corbusier... Tous, des abstraits. Il dessine au charbon. L’année 1942 marque le commencement de son œuvre, la naissance de leur fille, Anne. Il s’oriente vers l’abstraction. Dans ses Mémoires (Ma vie, mes amis, 2001) Henri Goetz raconte : « Nous l’encourageâmes à peindre et à aborder le monde de la non-figuration. Son premier tableau dans cet esprit fut peint en collaboration, (...) mais nous l’avions laissé terminer. Nous le trouvions très doué. Procédant par grands coups de couteau à peindre, il détruisait continuellement ce qu’il avait fait et que je trouvais déjà très beau. »
À Paris, en 1943, il rencontre Kandinsky. Expose avec lui à la galerie Jeanne Bucher, en 1944. Son cercle d’amis peintres s’agrandit, avec la rencontre de Braque « le plus grand des peintres vivants de ce monde » selon Staël. Malgré un tempérament solitaire, il nouera des liens d’amitié durables avec des peintres, des poètes, des marchands d’arts, des galeristes. Sa correspondance est jalonnée de ces marques d’amitié, d’intensité sensible, de fraternelle spontanéité. Il rencontrera René Char, début février 1951, et le 8 février, Char lui écrit : « 1. J’ai été heureux, je suis heureux de vous connaître. 2. J’aime votre œuvre qui me touche au plus haut point. J’aurais l’occasion de vous en reparler. » Le profond intérêt qu’ils se portent évolue rapidement en une amitié immédiate, peu commune.
Jeannine meurt en 1946. Il réalise, entre 1946 et 1948, une série de toiles intitulée La Vie dure ; dominance du brun, du noir entaché de beige, du bronze, désordre apparent.
Dans les premières années de l’après-guerre, la vie est plus que rude ; il se débat dans une misère extrême ; recherche d’un minimum d’argent pour vivre, navigation d’atelier en atelier, désespoir par fulgurances. Il travaille avec acharnement, assailli par le doute, harcelé par le sentiment de ses incapacités, tiraillé entre l’illumination et l’accablement, tourné résolument vers l’abstraction. Chercher le « rythme » et le rythme est une quête et une souffrance : ériger des murs, s’entourer d’enceintes protectrices ; autant de fragiles forteresses qui n’épargnent pas la tentation invincible du vide. Cette même année 1946, il épouse Françoise Chapouton, la jeune femme qui venait donner des leçons d’anglais au fils de Jeannine.
Entre 1950 et 1952, il se lance dans la composition de paysages, de natures mortes, éclaircit sa palette, fait à nouveau émerger la couleur, la lumière, veut espérer. À René Char, (9 novembre 1953), il confie : « Le travail va par à coup, de la terreur lente aux éclairs (...) et physiquement, je me sens dans un carcan d’acier ». Les échanges entre Nicolas de Staël et le poète ne sont pas qu’épistolaires : au-delà de la parenté de leurs aspirations, d’une intensité de recherche commune, ils imaginent un « Livre » en commun, composé de gravures et de poèmes. Char a déjà travaillé avec les plus grands peintres de l’époque ; Picasso, Miró, Braque, Matisse. Staël se passionne pour le projet, choisit la technique de la gravure sur bois. Les gravures produites pour « illustrer » les Poèmes de René Char sont d’emblée remarquées, le livre est une réussite. Le 8 novembre 1951, il écrivait : « Je ne te dirai jamais assez ce que cela m’a donné de travailler pour toi. Tu m’as fait retrouver d’emblée la passion que j’avais, enfant, pour les grands ciels, les feuilles en automne et toute la nostalgie d’un langage direct, sans précédent, que cela entraîne. (...) »

Il veut retrouver la lumière du Midi, il s’installe à Antibes, à l’automne 1954, dans un atelier dont les fenêtres, grand ouvertes donnent sur la mer et sur le vide grandiose et terrible. Il est rongé par l’angoisse, lutte pour faire évoluer son travail, aller jusqu’au bout de la peinture, entre déchirements et tendresse. En six mois, il réalise, plus de trois cents toiles ; des natures mortes, des paysages, des scènes sur le port, un bateau, un vol de mouettes, des objets, une carafe sur une étagère... La lumière le fascine et l’exaspère, le désespère : « La lumière là, dans mon trou est agaçante comme une balle de ping-pong, je me bats toute la journée pour trouver l’endroit propre » (Lettre à Herta Hausmann). Fin décembre 1954, à son galeriste d’Antibes, Jacques Dubourg, il exprime cette expérience physique, émotionnelle, vitale de la peinture - cruelle et consolatrice - et ses accents dramatiques : « Je n’arrive pas à tenir, et même les toiles de trois mètres que j’entame et sur lesquelles je mets quelques touches par jour, en y réfléchissant, finissent toujours au vertige »
« Je n’ai plus la force de parachever mes tableaux », écrit-il, en ultime aveu.
Son suicide ; à Antibes, achèvera, le 16 mars 1955, son parcours.
Toute l’œuvre de Nicolas de Staël se sera développée en un temps très court d’une douzaine d’années. À partir de 1940 ; il aura peint près d’un millier d’œuvres : « Toute ma vie, j’ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m’aider à vivre, pour me libérer de mes impressions, de toutes les sensations, de toutes les inquiétudes auxquelles je n’ai trouvé d’autre issue que la peinture. »

...

-  Télécharger FloriLettres, édition 117, septembre 2010

Portrait de René Char, par Corinne Amar (avril 2004)

Entretien avec Laurent Greilsamer (L’Eclair au front, la Vie de René Char, Fayard, 2004), par Nathalie Jungerman

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