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Ludmila Savitzky & André Spire Par Olivier Plat

 

Ludmila Savitzky & André Spire La correspondance entre André Spire et Ludmila Savitzky, présentée, établie et annotée par Marie-Brunette Spire, fille du poète, et illustrée de nombreuses photographies, couvre plus d’un demi-siècle. De 1910 et jusqu’à la mort de « Lud  » en 1957, leur amitié ne se démentira pas. Elle est à l’image de ces deux êtres, traversés par une même exigence, idéalistes, passionnés, facétieux, d’une inlassable curiosité de soi et des autres.
Lorsque Ludmila rencontre pour la première fois les Spire, en 1909, c’est dans des circonstances quelque peu dramatiques. Jules Rais dont elle est alors la maîtresse et avec lequel elle vient d’avoir une petite fille, Marianne, a l’idée saugrenue d’une mise en scène humiliante pour la jeune femme, qui laissera des traces au point que Ludmila la relatera des années plus tard, dans ses Souvenirs et dans la correspondance à André Spire : « C’est en automne ou hiver 1909 que je vous ai vu pour la première fois dans le minuscule salon, rue de la Tour. J’avais reçu l’ordre d’y paraître avec, dans les bras, Marianne qui devait avoir environ 2 ou 3 mois -, ceci pour que vous et Gabrielle compreniez pourquoi je ne pouvais être mise à la porte d’une vie jusque-là vouée à plusieurs autres personnes, parmi lesquelles une amie qui vous était chère. Vous ne vous doutiez pas de la gorgée de fiel que j’étais en train d’avaler à ce moment-là. » (Lettre du 26 octobre 1954).
Jules Rais fut longtemps très proche d’André Spire, au point d’avoir voulu faire de lui son exécuteur testamentaire. Les deux amis, anciens élèves de l’Ecole libre des sciences politiques, issus d’un même milieu, la bourgeoisie juive cultivée de Nancy, ont en commun une sensibilité aux questions sociales et des aspirations littéraires et artistiques. Spire avait créé en 1898 avec Daniel Halévy, L’Enseignement Mutuel, et tous deux se passionneront pour le mouvement des universités populaires et collaboreront activement, avec Ludmila, à la vie de « La Clairière », sorte de phalanstère pour artistes. Ludmila évoque avec une pointe d’ironie, dans une lettre de 1925 à André Spire « cette grosse foi naïve que nous avions dans la sainteté des phalanstères et des UP ».
Jules Rais épouse Ludmila en 1911. Il aura avec elle une deuxième fille, Nicole. Peu de lettres subsistent de cette période, Ludmila ne donnant plus de ses nouvelles durant près de deux ans. Puis soudain, comme un coup de tonnerre dans le ciel, cette lettre de Ludmila à André Spire du 30 juillet 1916 : « La guerre est venue me mettre en face de moi-même, de mon vrai moi, dépouillant tout l’artificiel, tout l’acquis. La guerre m’a rapprochée de Marcel Bloch. Pendant 4 mois nous avons vécu côte à côte - sans se douter de ce qui se passait en nous -, chacun ne pensant qu’à la guerre et à ses devoirs. Au moment où j’ai voulu partir nous avions compris, avec une soudaineté foudroyante que nous nous aimions - absolument -. »
C’est à une autre guerre que va être confrontée Ludmila, celle qui l’oppose à Jules Rais, pour qui elle ne ressent plus que « de l’horreur et de la haine », à qui va être confiée la garde de leurs filles. Séparation douloureuse qui occupe une place non négligeable dans la correspondance : « Vous avez tous deux des cœurs assez tendrement humains pour comprendre ce que c’est pour moi que de ne pas voir mes enfants, de ne rien savoir d’elles. Songez que si je n’en parle pas sans cesse, il n’en est pas moins vrai que je n’oublie rien de ce qui fait leur existence, je ne vis chaque jour qu’en imaginant leur sommeil et leur réveil, leurs jeux et leurs études, et les propos qu’elles entendent et comment elles emmagasinent toutes leurs impressions dans leurs petites têtes - et ne rien savoir de tout cela ! » Après quelques hésitations, Spire prend clairement le parti de Ludmila, et témoigne en sa faveur dans le procès qui l’oppose à Jules Rais. Aux yeux du militant sioniste (à cette époque, plutôt rare dans les milieux de gauche) qu’était Spire, Jules Rais incarnait de surcroît le type même du « juif honteux » : « Vous ne sauriez croire combien je trouve drôle que l’homme qui depuis 20 ans trompe toutes les femmes tout en jouant la comédie du veuf inconsolable et du père outragé, ait lui-même une pareille mésaventure. [...] l’homme qui a honte de lui-même, de ses parents, de sa religion, et qui après s’être appelé Cahen s’est appelé Nathan, puis Nathan-Rais, puis Rais. » (Lettre à Jean-Richard Bloch, 12 septembre 1916).
Marie-Brunette Spire attire notre attention dans sa préface sur les zones d’ombre que comporte la correspondance, heureusement complétée par divers documents : agendas et journal de Ludmila, sa correspondance avec Marcel Bloch, lettres de Spire à sa femme et à sa mère, à Jean-Richard Bloch, etc. En effet, Spire ne s’attarde pas sur son engagement en faveur du sionisme, bien que celui-ci transparaisse dans l’œuvre poétique, et à partir des années 1930, dans ses multiples contributions en faveur des Juifs d’Allemagne et d’Autriche persécutés par le régime nazi. Ludmila, quant à elle, passe sous silence ses accointances avec le milieu bohème et mondain (Paul Fort, Apollinaire, Mireille Havet, Cocteau). Il est cependant incidemment question de Mireille Havet (dont on sait qu’elle décida, peu avant de mourir, de confier son monumental Journal aux bons soins de Ludmila) dans une lettre de 1921 : « Mireille Havet est à Villefranche-sur-Mer. Je lui ai dit d’aller vous voir si elle va à Saint-Raphaël. Cela vous amusera, elle est curieuse, pleine de talent, cette pauvre gosse anormale. » Spire, poète, requiert toute l’attention de Ludmila, même si l’on sent bien que pour elle l’homme et l’œuvre sont indivisibles : « Pour moi vous êtes le maître du lyrisme moderne, ce lyrisme sobre, pudique, et pourtant aussi enthousiaste que l’autre, le démodé. Vous êtes vraiment un créateur et vous ne sauriez croire combien, à chaque nouvelle confidence de votre art, je vous admire. »
Ludmila n’aura de cesse d’encourager Spire à poursuivre son œuvre et à ne pas céder aux modes du moment. Elle le met en garde contre les tenants d’une certaine modernité qui voudraient réduire la poésie à une technique, ce qui n’empêchera pas Spire de poursuivre ses recherches sur l’étude et la réforme de l’outil poétique traditionnel : « Voyons, André, franchement : la poésie de vos vers à vous, elle n’est pas dans l’absence ou la présence des rimes, des assonances etc. - elle est dans la musique particulière à votre âme, elle est faite du « génie » insaisissable et non des petites articulations extérieures et arbitraires de la forme. »
Les lettres nous permettent de suivre au quotidien le cheminement de leurs travaux. Spire aide Ludmila à trouver du travail, la met en contact avec ses relations littéraires et se révèle un précieux intercesseur auprès des éditeurs des nombreuses petites revues de l’entre-deux-guerres. C’est grâce à lui que Ludmila trouve à écrire des articles de critique littéraire et commence ses premières traductions du russe et de l’anglais. Au fil de la correspondance, nous voyons apparaître des noms tels que Julien Benda, André Fontainas, Daniel Halévy, Henri Hertz, Gustave Kahn, Charles Vildrac, tous amis de Spire qui deviendront aussi ceux de Ludmila. C’est encore grâce à Spire que Ludmila rencontre Ezra Pound, James Joyce et les poètes imagistes anglais. C’est Pound qui le premier lui met entre les mains Portrait of the Artist (Dedalus) de Joyce, lui intimant presque l’ordre de traduire le livre. Ludmila assiste à la rencontre historique du 11 juillet 1920 dans l’appartement de Spire, de Joyce et de Sylvia Beach, la future éditrice d’Ulysse. En août de la même année, elle publie un article sur Pound dans les Feuilles libres et se lance dans la traduction de Dedalus. Elle sera la première traductrice de James Joyce en français.
L’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933 et la tragédie de la Seconde Guerre mondiale mettent fin à l’insouciance des années 1920. Spire parviendra à quitter presque miraculeusement le territoire français et s’exilera en Amérique. À son retour, il retrouvera Ludmila, et apprendra avec horreur combien son entourage a été durement touché. Jules Rais, la mère et la nièce de Marcel Bloch et le mari de celle-ci ont été déportés et gazés à Auschwitz.

On ne peut qu’être frappé, à la lecture de ce volume, par la qualité des échanges et leur diversité de ton. Ces deux personnalités hors-norme unies par une amitié sincère passent aisément du gai au tragique, de l’humour au sérieux, puisant l’une dans l’autre le réconfort dans les moments de crise ou de doute.
Une très belle correspondance.

Ludmila Savitzky & André Spire
Une amitié tenace
Correspondance 1910-1957

Édition présentée, établie et annotée par Marie-Brunette Spire
Les Belles Lettres, 2010

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