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Lettres choisies - René Char et Nicolas de Staël

 

René Char / Nicolas de Staël
Correspondance 1951-1954
Éditions des Busclats, 2010

René Char à Nicolas de Staël
Octobre 1951

Mon cher Nicolas,

J’aperçois d’ici notre livre entre roc et étoiles avec des yeux lucides et purifiés. J’espère que tout marche normalement chez l’imprimeur. La montagne est froide mais l’alcool rouge de l’automne flotte jusque dans mes jambes de marcheur rocailleux. C’est beau.
J’adresse ma pensée affectueuse à Françoise. Je te prie de la lui transmettre.
À toi de tout cœur

René Char

Encore 8 jours à Briançon

...

Nicolas de Staël à René Char
Paris, 30 octobre 1951

Très cher René,

Voilà. Je ne peux pas te raconter tout ce qui me passe par la tête, les yeux, les mains au sujet de ton livre. Il faudrait autant de temps que celui qui nous sépare sur le calendrier depuis ton départ et te barber de considérations esthétiques, du papier à la couleur, des rapports de la boîte à l’agate à la litho de tranche ; impossible. Je fais le plus simple possible et c’est cela qui est si difficile pour moi.
Je t’enverrai un aperçu de la couverture extérieure et de l’étui quand tu voudras.
Mais, te faire parvenir des épreuves impeccables de ton texte et de mes bois, je ne sais comment c’est possible, parce que Baudier met deux à trois heures à pointer chaque bois, en mettra une ou deux pour chaque page de texte. Comment veux-tu qu’il sacrifie un jour ou deux pour donner un volume définitif, un seul, alors qu’il est près de la fin pour l’ensemble ?
(...)
Bon. À part cela, j’ai fait un bond à Londres, dimanche, et me suis trouvé en descendant d’avion en face de l’article de Bataille sur toi, il m’a passionné dès l’hésitation, la divergence d’écrire du début. C’est un type bien, Bataille, quand il joue aux cartes avec passion. Il y a un moment où j’ai eu vraiment l’impression que cela ferait un grand éclair.
Réponds-moi au sujet des épreuves. Merci, merci mille fois pour tout.

Bonjour de Françoise.
De tout cœur.

Nicolas

...

Nicolas de Staël à René Char
Paris, 8 novembre 1951, jeudi soir

Très cher René,

Demain soir, je t’envoie tout ce que Baudier voudra bien me donner. Je n’hésite plus parce qu’ils ont traîné un peu ces trois derniers jours sans raison. Le gris, oui. Les gris de la litho de couverture seront plus denses que ça.
(...)
Voilà, René, j’arrive au bout, un peu sur le tranchant des nerfs, parce que tu devrais avoir tout le livre fait depuis hier, c’est-à-dire, alors que je t’écris, je devrais roupiller en paix et tu m’écrirais, toi ce que tu en penses.
Mon temps, à moi, limite c’était hier.
Ceci dit, je ne te dirai jamais assez ce que cela m’a donné de travailler pour toi. Tu m’as fait retrouver d’emblée la passion que j’avais, enfant, pour les grands ciels, les feuilles en automne et toute la nostalgie d’un langage direct, sans précédent que cela entraîne. J’ai ce soir mille livres uniques dans mes deux mains pour toi, je ne les ferai peut-être jamais, mais c’est rudement bon de les avoir.

Bonsoir René, Françoise fabrique un manteau d’hiver pour Jérôme et te salue.
À bientôt. De tout cœur.

Nicolas

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René Char à Nicolas de Staël
Carte postale
8 avril 1952

Tu étais frais comme le cresson de ma rivière natale, et dispos comme un chardonneret sur la branche du cyprès, cher Nicolas, ce midi. J’ai été content et content de t’entrevoir. Je t’aime bien, durablement.

Ton tableau a l’odeur d’un bouquet d’étoiles de chaleur. Tout s’y passe dedans comme le cœur et l’exigence, la difficulté de notre esprit et la simplicité de notre sensibilité ardemment le demandent. Il est beau et je le regarderai longtemps. Je suis à l’Isle vendredi après-demain.

Fraternellement.

René Char

...

Nicolas de Staël à René Char
Paris, 10 avril 1952

Très cher René,

Merci de ton mot, tu es un ange, comme les gars qui jouent au Parc des Princes la nuit. Je n’arrive pas à te joindre au téléphone, il y a une abeille asexuée qui bourdonne sur la langue de cette femme en sycomore qui s’intègre à ton hôtel.
Je pense beaucoup à toi. Quand tu reviendras, on ira voir des matches ensemble, c’est absolument merveilleux, personne là-bas ne joue pour gagner si ce n’est à de rares moments de nerfs où l’on se blesse.
Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscle voltige en plein oubli de soi, avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie, René, quelle joie !
Alors j’ai mis en chantier toute l’équipe de France, de Suède, et cela commence à se mouvoir un tant soit peu. Si je trouvais un local grand comme la rue Gauguet , je mettrais deux cents petits tableaux en route pour que la couleur sonne comme les affiches sur la nationale au départ de Paris.
Mais voilà, place Saint-Michel, une fille de Marseille qui m’enlève tout le calme pour méditer à mes projets. Une vulgarité René, telle que cela devient sublime, et ronde comme une pierre tendre. Dieu sait si j’arrive à faire un nu avec ce phénomène mais j’ai jamais vu un volume pareil à vingt ans.
Je te promets de ces rigolades à ton retour, tu n’as qu’à chasser les mirages. Écris-moi si tu as un peu de temps, je vends des pommes au Texas.
Merci encore de ton accueil à mon tableautin.

À toi.

Nicolas

...

Nicolas de Staël à René Char
New York, 27 février 1953

Très cher René,

Si je ne te rapporte pas une réponse définitive d’ici huit jours pour ton ballet, crois-moi ce ne sera pas ma faute. Je vois Madame Stravinsky dans une avalanche de roses, j’assiste à tous les concerts dans sa loge, mais de ma vie je n’ai jamais rencontré un personnage aussi tortueux que son génial petit gnome de mari.
C’est très difficile, ils sont entourés d’une véritable armée de musicologues, librettistes, danseurs, musiciens, poètes, milliardaires, pédérastes, et ne sont que pour très peu de temps ici, et totalement ivres de l’encens répandu autour d’eux.
(...)

...

Nicolas de Staël à René Char
Paris, 7 avril 1953

René,

Attention. N’oublie jamais que je suis lent en tout. N’imprime rien tant que je n’ai pas fini, ou la justification du tirage peut être à refaire. Dans le vide, sans page de titre, sans épreuves propres, je ne vois pas clair et ne peux te faire quelque chose de moche.
Pense à cela.
Je ne suis pas Picasso.
Éprouve ta patience.

Nicolas

...

René Char à Nicolas de Staël
L’Isle, 4 mai 1953

Cher Nicolas,

Merci de te donner du mal pour ce ballet qui, je le crains, restera « un poème », car je me sens incapable de l’adapter pour le mettre à la portée d’un musicien. Je ne sais pas travailler sur le détail et tu comprends et tu sens cela toi, aussi bien que moi. Aussi laissons cet enfant de l’Himalaya sur les crêtes de l’Himalaya poétique. Il s’y trouve fort bien !
Grand temps légèrement ventilé et loquace. Les coteaux sont de sang, le thym est en fleurs dans les moindres rocailles. Je reviendrai ces prochains jours. Je suis cloué par les affaires ici qui semblent prendre tournure, la lenteur est de rigueur dans ce pays, j’active tant que je peux et, miracle, j’y parviens.
Embrasse les enfants pour moi. Affectueusement à Françoise, à toi.

René

Avec l’aimable autorisation de reproduction de
© Anne de Staël
© Marie-Claude Char
© Edition des Busclats

...

-  Télécharger FloriLettres, édition 117, septembre 2010


Sites internet

Nicolas de Staël 1945 - 1955. Fondation Pierre Gianadda
(18 juin-21 novembre 2010)

http://www.gianadda.ch/wq_pages/fr/...
L’exposition réunit une centaine d’oeuvres en provenance des plus grandes collections publiques et privées d’Europe et des Etats-Unis (notamment : Centre Georges Pompidou, Paris ; Henie-Onsad Art Centre, Norvège ; Kunsthaus, Zurich ; Kunstmuseum, Berne ; The Phillips Collection, Washington) et de la famille de l’artiste.

Nicolas de Staël, Exposition Centre Pompidou (mars-juin 2003). Parcours pédagogique.
http://www.centrepompidou.fr/educat...

Hommage à René Char (Ina).
http://www.ina.fr/art-et-culture/li...
À l’occasion du premier anniversaire de la mort de René Char, extrait d’un film qui lui est consacré et où on le voit marchant dans la garrigue, puis dans sa maison de l’Isle-sur-la-Sorgue, lisant un extrait du poème « Redonnez-leur ».

René Char (Les Archives de la TSR)
http://archives.tsr.ch/player/perso...
Émission : Champ libre, 20 novembre 1967
Réalisateur : Michel Soutter

Portrait de René Char, par Corinne Amar (avril 2004)
http://www.fondationlaposte.org/art...

Entretien avec Laurent Greilsamer (L’Eclair au front, la Vie de René Char, Fayard, 2004)
par Nathalie Jungerman

http://www.fondationlaposte.org/art...

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