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Jean Genet : portrait. Par Corinne Amar

 

Jean Genet par Brassaï Jean Genet par Brassaï, 1948

Je demande à la mort la paix, les longs sommeils,
Le chant des séraphins, leurs parfums, leurs guirlandes,
Les angelots de laine en chaudes houppelandes,
Et j’espère des nuits sans lunes ni soleils
Sur d’immobiles landes.

Jean Genet
Le condamné à mort, 1942

J’ai rassemblé des romans de Jean Genet, pour un portrait de lui à faire. Et je commence par Giacometti. Giacometti, faisant le portrait de Genet (le second portrait - il y en a quatre, ils sont au Musée national d’art moderne de Paris), celui-ci date de 1955. Giacometti, plaçant son modèle ; l’écrivain, dos au mur, assis, vu de face, les bras sur les cuisses, les mains jointes, jambes écartées.
Dessin nerveux, gamme chromatique restreinte, corps lourd, ovales du visage emboîtés, tête minuscule. Le trait sûr, interrompu, délité, fragmenté, ligaturé, la ligne brisée, la matière rude, granitique comme assourdie de la couleur ; Giacometti où la recherche de l’absolu (vu par Sartre) : « Il crée sa figure à dix pas, à vingt pas et quoique vous fassiez, elle y reste ».

Le point d’entrée du portrait de Genet par Giacometti, c’est le regard de Genet, les yeux fermés sur l’existence d’une blessure, « la blessure profonde où tout homme court se réfugier », quand il n’a eu ni mère ni héritage. Fils de personne.
« Je m’appelle Jean Genet », il disait. C’était sa première phrase, c’est ce que souligne Tahar Ben Jelloun, dans son rappel des souvenirs de ses rencontres et de ses entretiens passés avec lui, dans Jean Genet, Menteur sublime (Éd. Gallimard, 2010). Il la sortait d’une traite, devant son interlocuteur. Même si on savait qui il était. Comme s’il l’avait apprise par cœur. Elle était sa carte de visite, sa carte d’identité. Né à Paris, le 19 décembre 1910, pupille de l’Assistance publique. De son état civil, il lui fut impossible de connaître autre chose. Quand il eut vingt et un ans, il obtint un acte de naissance. Sa mère s’appelait Gabrielle Genet. Son père lui resta inconnu. Il était venu au monde, au 22, de la rue d’Assas... C’est ce qu’il disait et il ne disait jamais la vérité, car mentir lui était jouissif, déformer les faits personnels, choisir typiquement ce qui lui paraissait le plus séduisant (22 au lieu de 89, rue d’Assas, Gabrielle, le deuxième prénom de sa mère, au lieu de Camille...), rendre la vérité « plus tendre  », la magnifier, en somme et dans l’écriture : il était doué.
« Tel un moine, Genet passa sa vie dans une série de cellules. Adolescent, il fut expédié à Mettray, maison de correction où on l’incarcéra d’emblée dans un cachot entièrement noir, plafond compris. Il y croupit trois mois dans une solitude complète : désorientation brutale, éternité de nuit et de silence », Edmund White, Jean Genet, Éd. Gallimard, 1993, Biographies).
On ne peut pas s’intéresser à Genet et passer (outre les publications nouvelles et rééditions de ses œuvres sorties, cette année, pour le centenaire de sa naissance) à côté de deux ouvrages clés ; Jean Genet, la biographie d’Edmund White, traduite de l’anglais par Philippe Delamare, et le Saint-Genet, comédien et martyr, de Jean-Paul Sartre (Éd. Gallimard,1952), une introduction aux Œuvres Complètes de Jean Genet ; ce poète inconnu dont Simone de Beauvoir et Sartre avaient entendu parler, grâce à Cocteau qui l’avait découvert en prison et qui le tenait pour le plus grand écrivain de l’époque. C’est du reste, grâce à son intervention que Genet fut libéré, en 1944, et gracié, en 1949, grâce à lui encore et à Sartre.

« De toutes les Centrales de France, Fontevrault est la plus troublante. C’est elle qui m’a donné la plus forte impression de détresse et de désolation, et je sais que les détenus qui ont connu d’autres prisons ont éprouvé, à l’entendre nommer même, une émotion, une souffrance, comparables aux miennes ».
Ainsi commence Miracle de la rose, écrit en prison, pendant l’Occupation (1943) qui, avec Notre-Dame-des-Fleurs (1942), marque le début de l’œuvre de Genet. Il y évoque ses passions de prisonnier, ses obsessions, sa vie carcérale et celle de ses compagnons qu’il transforme en légende, en œuvre littéraire.
On l’a chassé de son enfance, et de ce drame dont il ne s’est jamais remis, l’enfant n’a vu d’autre alternative que celle de se faire voyou. « Querelle ne s’habituait pas à l’idée, jamais formulée d’être un monstre. (...) Il connaissait l’horreur d’être seul, saisi par un enchantement immortel au milieu du monde vivant ». Horreur et culpabilité, sainteté (le mot le fascine, qu’il appellera le plus beau mot de la langue française) et crime, ascèse et supplice : il attire à lui les extrêmes paradoxes, comme de nommer Sainteté son acharnement à nuire.
« J’ai pu avoir une vingtaine de photographies et je les ai collées avec de la mie de pain mâchée au dos du règlement cartonné qui pend au mur. Quelques-unes sont épinglées avec des petits bouts de fil de laiton que m’apporte le contremaître et où je dois enfiler des perles de verre coloriées (...). Sourires et moues, les uns et les autres inexorables, m’entrent par tous mes trous offerts, leur vigueur pénètre en moi et m’érige. Je vis parmi ces gouffres. Ils président à mes petites habitudes, qui sont, avec eux, toute ma famille et mes seuls amis. (...) La faille sur leur visage, ou dans leur geste fixé, m’indique qu’il n’est pas impossible qu’ils m’aiment, car ils ne m’aiment que s’ils sont des monstres (...). » Prison de Fresnes, 1942, Notre-Dame-des-Fleurs.
« Qu’est-ce que l’érotisme ? Ce qui a affaire à la jouissance (Roland Barthes) ». L’érotisme de Genet, c’est l’irréalisable, jailli de la vitesse de torrent des images de l’Imaginaire, vision aussitôt cristallisée dans les mots. Contrairement à Sade, en prison, à qui on interdit l’écriture (« le sperme scriptural ne peut plus couler, la détention devient rétention (R. Barthes, sur Sade) », Genet, enfermé souvent seul en prison, y écrit nombre de ses romans, de ses poèmes - sombres, fastueux - de ses récits poétiques, sa première pièce de théâtre... Il y proclame sa solidarité avec « tous les bagnards de sa race » - travestis, prostituées, brigands sortis de son passé ou de son imagination - et sa haine du monde qui l’avait refusé.
Et quand il décrit son trouble sexuel, il le nomme « vertige »... Devant les mâles aux sûres musculatures, il se pâme et fond d’amour (le cœur comme le sexe, organe érectile), érotisé par l’étalage d’une virilité puissante (elle crève la page), brutale, dressée vers le ciel « avec l’âpreté soudain mauvaise d’un clocher crevant un ciel d’encre ». Le Destin, pour Genet : une verge géante ; la nature : un hérissement phallique.
Paradoxe : « Il n’aimera jamais, nous dit Sartre, le sport ni les plaisirs physiques ; il ne sera jamais ni gourmand ni sensuel ; il n’aura jamais confiance dans son corps ; faute d’avoir connu le rapport originel à la chair nue, à la fécondité pâmée d’une femme, il n’aura jamais pour sa propre chair cette familiarité tendre, cet abandon qui permet aux autres de reproduire en eux-mêmes et par eux-mêmes l’indissoluble intimité de la mère et du nourrisson. Il est, dit-on, contre-nature (p.15) ».
Les Bonnes paraissent en 1947, pièce de théâtre tragique et violente, inspirée d’un fait divers, où il profère sa haine de la bonté des autres, leur générosité « exercée de haut en bas » dont il n’a que faire :
« Madame est bonne ! Madame nous adore. Elle nous aime comme ses fauteuils... comme son bidet, plutôt comme le siège en faïence rose de ses latrines. Et nous ne pouvons pas nous aimer... la crasse n’aime pas la crasse. C’est facile d’être bonne, et souriante et douce... Quand on est belle et riche. Mais être bonne quand on est une bonne  ! »
En 1949, paraît Le Journal d’un voleur, « En moi-même, je murmure : - Je t’aime... Je t’aime... Je t’aime... »
Le film, Un chant d’amour, est l’unique tentative cinématographique de Jean Genet ; réalisé en 1950, il est censuré, sortira en 1975. Durée : 22 minutes. Sublime jeu érotique et amoureux, en noir et blanc : dans leurs cellules, deux prisonniers arrivent à communiquer, grâce à un trou percé dans le mur qui les sépare. Avec la complicité silencieuse et perverse du gardien qui les observe par le judas, ils vont établir un lien sensuel, sexuel, avec ce qu’ils ont à portée de main ; une paille, la fumée d’une cigarette (insufflée par l’un, aspirée goulûment par l’autre), une boule de chewing-gum mâché...
En 1955, la rencontre de Genet avec un jeune acrobate de vingt-huit ans, Abdallah, le sort d’un long tunnel de stérilité, « J’ai vécu dans un état épouvantable pendant six ans (de 1950 à 1956)  »  ; il vit sa plus belle et aussi sa plus dramatique histoire d’amour ; il dédie à Abdallah sa pièce Le funambule (1958), long poème d’amour, d’attachement et réflexion sur la création artistique (réédité aujourd’hui, chez L’arbalète/Gallimard), mais Abdallah se suicide. C’est en même temps qu’une violente tragédie pour Genet, sa période la plus riche en tant que dramaturge, avec Le Balcon, Les Nègres, Les Paravents. Ses pièces sont des succès. Avec Le Funambule, sur l’art et la voie de la création, il signe deux autres essais majeurs ; L’Atelier d’Alberto Giacometti et Le Secret de Rembrandt.

Genet meurt en 1986, laissant derrière lui quantité d’écrits littéraires et politiques, engagés (sur la cause palestinienne, les Black Panthers, la tyrannie blanche, etc.) Il est enseveli au vieux cimetière espagnol de Larache, au Maroc.

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