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Picabia, Lettres d’amour à Suzanne Romain Par Olivier Plat

 

Carole Boulbès, Picabia avec Nietzsche Entre 1944 et 1948, Francis Picabia, alors âgé de 65 ans, entretint une correspondance adultérine avec une jeune femme de bonne famille, Suzanne Romain, épouse de Max Romain, dentiste à Antibes, qu’il avait rencontré en décembre 1940, à Juan les Pins, dans la villa du peintre Frantz Namur. Entre deux rendez-vous clandestins, il envoya plus de deux cent lettres, folles, incandescentes, passionnées, à celle qui fut sans doute son dernier amour. _ En 1993, Suzanne Romain confia cette correspondance inédite à Carole Boulbès, critique d’art et historienne, ayant consacré de nombreuses recherches à Picabia. Carole Boulbès a sélectionné, commenté et annoté quarante-huit de ces lettres ; elles ont toutes en commun de plagier les aphorismes et poèmes de Nietzsche, présentés en regard de celles-ci. Trente-cinq de ces lettres sont inspirées du Gai Savoir, onze de Ecce Homo, deux de La Volonté de Puissance. Cela pose évidemment la question du plagiat, qui est, comme le souligne Carole Boulbès, une problématique centrale dans l’œuvre du peintre. N’avait-il pas débuté sa carrière en plagiant les toiles impressionnistes de Sisley et de Pissaro ? Plus que de copie, il faudrait parler de collage, et d’un collage aléatoire, à la manière du Coup de dés mallarméen.
Cette « poéïtique de l’emprunt », pour reprendre les termes de Carole Boulbès, n’hésite pas à forcer la pensée de Nietzsche, les larcins « picabiesques » allant parfois jusqu’à dire exactement le contraire ; on pense évidemment aux Poésies de Lautréamont prenant le contrepied des Pensées de Pascal ou des maximes de La Rochefoucauld. Les écrits de Nietzsche font en quelque sorte office de tremplin, de moteur d’écriture pour Picabia, qui fait feu de tout bois. Car il faut prendre les lettres du peintre pour ce qu’elles sont : au-delà de la parodie, du détournement farcesque, il s’agit bien d’authentiques lettres d’amour, écrites avec le plus grand sérieux, par un « Croisé » de l’amour. Au contraire de Nietzsche qui ne voit dans l’amour que « l’expression la plus naturelle de l’égoïsme », Picabia affirme « la sainteté de l’amour » car à ses yeux, l’amour est « un sentiment non égoïste, [1] et il faut avoir la tête et les jambes solides pour être capable d’aimer. » L’amour de Francisco pour Zon est le fil rouge qui relie ces lettres entre elles, en témoigne l’extraordinaire intensité qui se dégage de cette photo poignante du couple se dévisageant l’un l’autre, en page 271. Pour Picabia qui place l’amour au-dessus de l’art, « L’amour est l’expression la plus pure de la vie. Les artistes ne sont que les pauvres imitateurs du sentiment le plus merveilleux ; le seul qui peut me faire accepter avec bonheur l’existence. » Car l’amour fait souffler un vent de liberté, qui chasse « la poussière des habitudes » et épouvante « cette solitude formidable au milieu des glaces de la civilisation matérielle faite pour les idiots ». Picabia revendique clairement une conception guerrière et un brin paranoïaque de l’amour, qui s’explique sans doute en partie par la situation adultérine du couple ; il est un combat contre la morale et le « troupeau des idiots » qui « meublent le monde comme des meubles », ceux-là mêmes qui conspirent par leur bêtise « au service du chagrin et du désespoir. » : « Nous croyons à notre amour d’étoiles, même s’il faut que nous soyons ennemis avec tous les êtres sur la terre. [...] Je suis désespéré de ne pas être près de toi, il me semble que les êtres qui sont près de ta personne sont là pour te faire du mal, mal physique et mal moral, maintenant que tu es vraiment malade, ils te soignent avec des paroles, il faut te méfier de leur bêtise ».
Carole Boulbès établit un troublant parallèle entre le couple Picabia/Suzanne Romain et Nietzsche/Lou Von Salomé : même similitude dans les différences d’âge, même dépit amoureux et obsession du secret dans les deux cas. Elle note que le livre de Lou Von Salomé sur Nietzsche figurait en bonne place dans la bibliothèque de Picabia, et que celui-ci avait surnommé Suzanne la Perspicace Ennazus, tandis que Nietzsche évoquait à propos de Lou, « la personne la plus perspicace qu’il ait jamais rencontré ». L’épicurisme de Picabia se mariant mal avec la solitude du surhomme, celui-ci n’hésite pas à faire étalage de son désarroi face à l’attitude ambiguë de Suzanne indécise à l’idée d’abandonner une vie bourgeoise pour un avenir hypothétique auprès d’un septuagénaire. Là où Nietzsche écrivait : « J’ai donné un nom à ma souffrance et je l’appelle « chien », - elle est tout aussi fidèle, tout aussi importune et impudente, tout aussi divertissante, tout aussi avisée qu’une autre chienne [...] » (aphorisme 312, du Gai savoir), Picabia écrit : « J’ai donné un nom à ma tristesse et je l’appelle Zon. Elle est tout aussi fidèle et impudente, tout aussi divertissante, cette femme qui est toujours loin de moi. »
On ne peut que constater avec Carole Boulbès, l’autisme du peintre vis-à-vis des événements de la guerre. La correspondance est toute entière mitée par le seul sujet autour duquel tournent les pensées de Picabia : l’obsession qu’il a de Suzanne : « Moi je ne suis vraiment pénétré que par ton amour, ce qui m’empêche d’avoir la moindre joie de vivre (...). Ma stupeur est vraiment désespérée par moments. » Les emprunts nietzschéens fonctionnent comme une armure symbolique l’aidant à mettre à jour ses propres pensées, ses propres fantasmes. Cette résonance souterraine de Nietzsche n’est d’ailleurs pas nouvelle : Picabia a incorporé dès 1917 dans ses écrits sur l’art des poèmes et des citations de Nietzsche, et jusqu’aux titres de certains de ses tableaux empruntés au Gai savoir. Ce qui n’empêche pas l’artiste de tordre allègrement le cou à la misogynie de Nietzsche ; retournant les sarcasmes du philosophe sur l’idéalisme « perfide » des femmes émancipées (Ibsen comparé à une « vieille fille typique »), il écrit : « Une émancipée est une anarchiste, chose acceptée et reconnue par un homme. Il n’y a qu’une chose vraie, le naturel, l’amour sexuel. » Il est vrai que continuant à déformer les propos de Nietzsche, il n’hésite pas à vouer aux gémonies la famille et les femmes avec des enfants ! (ce qui était le cas de Suzanne Romain) : « (...) la femme ratée est celle qui pense que l’enfant peut remplacer son intelligence, sa vie, pour la vie de son enfant en se donnant à elle-même les titres de femme supérieure, de femme idéaliste pour les soi-disant besoins de la famille. »
Parmi les lettres, neuf d’entre elles se sont inspirés des Chants du Prince Volgefrei, poèmes qui concluent le Gai savoir. Carole Boulbès met en évidence la chaîne d’emprunts qui a présidé à la naissance de ces poèmes : Nietzsche mettant ses pas dans ceux du romantisme allemand et plagiant le second Faust de Goethe, mais aussi dans ceux de Baudelaire dont la lecture fut pour lui déterminante. Sans doute Picabia percevait-il derrière l’ironie grinçante des poésies de Nietzsche, la mélancolie qui les anime. D’après Carole Boulbès (citant Jean-Pierre Faye) « Les Chants » auraient été écrits consécutivement à la rupture définitive de Lou Von Salomé avec Nietzsche. Certains poèmes tels que « Déclaration d’amour (où le poète se fait éconduire) » ou « Un fou au désespoir » ne pouvaient que nourrir l’inspiration de Picabia, en lui servant pour ainsi dire, de chambre d’écho.
Les deux amants finiront par se séparer, mais l’un des mots qui revient le plus souvent dans cette correspondance est celui de « vie ». Les lettres à Suzanne expriment cette souveraineté de la joie et du plaisir, ce goût des « hasards magnifiques » et des « instants profonds », qu’exalte le vitalisme nietzschéen.


Ardent défenseur de l’esprit dada, Francis Picabia (1879-1953) fut l’inventeur de la peinture de Monstres et de Transparences. Guidé par la nécessité de « penser autrement que les autres » - quitte à endosser le costume de l’hérétique ou du bouffon - il était toujours prêt à en découdre avec les arrivistes, les mercanti et les apôtres de la pensée unique. Poète, auteur de textes sur l’art, insatiable épistolier, il écrivait autant qu’il peignait. Rédigées après guerre, par un « esprit libre » qui rejetait les carcans de la morale petite-bourgeoise, les lettres d’Amour à Suzanne Romain sont exceptionnelles. Tout en méditant sur les enjeux de la création, Picabia détourna un grand nombre de poèmes et d’aphorismes de Nietzsche qu’il ruminait d’une lettre à l’autre, en évoquant tour à tour sa solitude, son isolement et sa méfiance envers l’Art et ses illusions.

Historienne et critique d’art, Carole Boulbès est l’auteur d’une thèse d’Arts et Sciences de l’Art sur Les écrits esthétiques de Francis Picabia, entre révolution et réaction (1907-1953). Spécialiste des avant-gardes dadaïstes et surréalistes, elle est notamment l’auteur de Picabia, le saint masqué (Jean-Michel Place, 1998) et a dirigé la réédition de ses écrits aux éditions Mémoire du Livre. Elle a participé à la rétrospective Picabia, singulier idéal qui s’est tenue au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, ainsi qu’à l’exposition Cher peintre au Centre Georges Pompidou, en 2002. Ses textes sur l’art moderne et contemporain paraissent régulièrement dans Art press depuis le début des années 1990 et ont été publiés dans de nombreux catalogues monographiques.

http://www.lespressesdureel.com/

Carole Boulbès
Picabia avec Nietzsche
Lettres d’amour à Suzanne Romain (1944-1948)

Les Presse du réel, 2010

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