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Lettres et extraits choisis - Jean Genet ; Tahar Ben Jelloun

 

Jean Genet

Lettres à Olga et Marc Barbezat
Éd. L’Arbalète, 1988

Première lettre de Jean Genet à Marc Barbezat Prison de la Santé, 8 novembre 1943

Monsieur le directeur de l’Arbalète 8, rue Godeffroy Lyon, Rhône

Monsieur,

Monsieur Cocteau et monsieur François Sentein m’ont écrit pour me dire que vous accepteriez de rendre publics quelques-uns de mes textes, mais vous ignorez qu’ils sont impubliables pour toutes sortes de raisons. (...).
Je vous écris donc pour vous demander de voir ma production, l’examiner d’une façon sérieuse, afin de vous décider. Mais avant tout je veux vous prévenir qu’une seule chose m’intéresse, c’est d’avoir de l’argent. ON peut fort bien publier mon livre dans cent ans, je m’en fous, mais j’ai besoin de fric. Je mène une vie qui me conduit trop souvent en prison, d’où je vous écris (...).
Dans un mois, douze peut-être, j’aurai fini un petit livre de 100 à 150 pages : « Miracle de la Rose ». C’est l’aventure, merveilleuse des 45 jours d’un condamné à mort. Merveilleuse, vous comprenez. Après mes souvenirs, romancés à peine - pas du tout même - sur Mettray. Voilà. Mais dites-moi bien franchement ce que vous pensez de N.D. des Fleurs. On verra à ma sortie ou avant. Je sors le 25 décembre.

Au revoir, monsieur.
Je vous serre très gentiment la main.

Jean Genet
1ere Division, Cellule 27 42, rue de la Santé, Paris 14

L’Atelier d’Alberto Giacometti
Éditions Gallimard, L’Arbalète, 1958 & 2007

Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon la terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s’amplifie toujours plus, et qui ne paraît devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu’il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu’il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir aussi furieusement sur l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret, en nous-même, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale, sans doute. Mais, après tout, c’est peut-être à cette inhumaine condition, à cet inéluctable agencement, que nous devons la nostalgie d’une civilisation qui tâcherait de s’aventurer ailleurs que dans le mensurable. C’est l’œuvre de Giacometti qui me rend notre univers encore plus insupportable, tant il semble que cet artiste ait su écarter ce qui gênait son regard pour découvrir ce qui restera de l’homme quand les faux-semblants seront enlevés. Mais à Giacometti aussi peut-être fallait-il cette inhumaine condition qui nous est imposée, pour que sa nostalgie en devienne si grande qu’elle lui donnerait la force de réussir dans sa recherche. Quoi qu’il en soit, toute son œuvre me paraït être cette recherche que j’ai dite, portant sur n’importe lequel, sur le plus banal des objets. Et quand il a réussi à défaire l’objet ou l’être choisi, de ses faux-semblants utilitaires, l’image qu’il nous en donne est magnifique. Récompense méritée mais prévisible.

...

Tahar Ben Jelloun

Jean Genet, Menteur sublime
Éditions Gallimard, octobre 2010

p. 11

Blanche écarlate, la voix de Jean Genet. Le souvenir d’une voix a une couleur ; celle de Genet avait quelque chose de lumineux et en même temps d’espiègle. Je l’entends encore. Voix travaillée par le tabac, un peu enrouée, presque féminine, mais une voix qui sourit. Avec le temps, elle est devenue épaisse, calme et toujours présente, pressante. Il écrira dans Un captif amoureux : « Comme toutes les voix la mienne est truquée, et si l’on devine les truquages aucun lecteur n’est averti de leur nature. » J’étais loin d’être averti de ces truquages. Il y avait quelque chose de constant dans cette voix, un ton qui variait peu. Il ne parlait jamais fort et, même quand il était en colère, son exaspération ne s’exprimait qu’avec des mots choisis. C’était chez lui naturel. Mais quand il écrivait, il entendait sa voix intérieure qui devait être différente de celle utilisée en public. Il lui arrivait de murmurer ou de marteler certains mots pour mieux en faire sentir l’importance. Il les accompagnait de gestes précis comme s’il dessinait des visages et des attitudes corporelles. La voix du mensonge. La voix de la vérité. Il passait de l’une à l’autre sans prévenir. (...)

Lettre à Jean
p. 175

Cher Jean,

J’aurais aimé te dire « tout va bien », mais tu sais que rien ne va tout à fait bien. Je ne te parlerai pas de la météo, mais sache que le climat est devenu fou et que les saisons se moquent des cultivateurs, que les paysans vivent toujours plus nombreux dans les villes. L’exode rural dont tu as maintes fois constaté les dégâts se poursuit. Les saisons ne sont plus à leur place et la terre continue de tourner avec ses affamés, ses incohérences et injustices.
(...)
À l’invitation d’une chaîne de télévision française, je me suis rendu l’hiver dernier à Alligny, dans le Morvan, pour visiter ton école. Ce lieu est si froid, si humide, si chagrin, que j’ai vite compris ton envie de t’en évader. La lumière du ciel est fade, grise, elle dégage un parfum d’ennui. La famille qui s’occupait de toi ne pouvait rien contre ce trou englué dans la terre regorgeant d’eau. Tu as appris à écrire là. Rien ne signale que de cette école allait émerger l’enfant terrible des lettres françaises du XXe siècle, ni le provocateur et militant qui a dérangé tant de monde. Je garde de cette visite un sentiment de malaise et de tristesse. En même temps, j’étais curieux de me retrouver dans les lieux de ton enfance. Je n’y retournerai pas. J’ai repensé à ce que tu déclarais à Hubert Fichte, journaliste de Die Zeit, le 13 février 1976 : « Je n’ai ni père ni mère, j’ai été élevé à l’Assistance publique, j’ai su très jeune que je n’étais pas français, que je n’appartenais pas à ce village. J’ai été élevé dans le Massif central. Je l’ai su d’une façon bête, niaise, comme ça : le maître d’école avait demandé d’écrire une petite rédaction, chaque élève devant décrire sa maison ; j’ai fait la description de ma maison ; il s’est trouvé que ma description était, selon le maître d’école, la plus jolie. Il l’a lue à haute voix et tout le monde s’est moqué de moi en disant : « Mais ce n’est pas sa maison, c’est un enfant trouvé », et alors il y a eu un tel vide, un tel abaissement. J’étais immédiatement tellement étranger, oh ! le mot n’est pas fort, haïr la France, ce n’est rien, il faudrait plus que haïr, plus que vomir la France...  » Je ne t’en dirai pas plus. Le monde va mal. Mais un homme noir est devenu président des États-Unis d’Amérique. Ça, c’est une bonne nouvelle ! Tu aurais été content. Sache enfin que tes œuvres théâtrales sont dans la Pléiade et que la France et des universités dans le monde s’apprêtent à célébrer le centenaire de ta naissance. Heureusement que tu n’es pas là pour gâcher la fête ! Un dernier mot, mon cher Jean, on a découvert le nom de ton père biologique, tu vas rire, tu vas te réveiller et me poursuivre de ton sarcasme, tiens-toi bien : il s’appelait M. Blanc ! Tu te rends compte à quoi tu as échappé ? Jean Blanc ! Rien que pour cela, tu aurais changé de famille, n’est-ce pas ?

Je t’embrasse, ami

Tahar

...

© Éditions Gallimard

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