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Entretien avec Tahar Ben Jelloun
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Tahar Ben Jelloun, photo C Tahar Ben Jelloun
© Photo C.Helie, Gallimard

Écrivain et poète marocain de langue française, Tahar Ben Jelloun est né le 1er décembre 1944 à Fès. Il passe son adolescence à Tanger puis étudie la philosophie à Rabat. Lorsque éclatent les manifestations étudiantes, en 1965, il est soupçonné de les avoir organisées et envoyé dans un camp disciplinaire en 1966. C’est là qu’il commence à écrire en secret. Après sa libération en 1968, il reprend ses études puis devient professeur de philosophie. Mais suite à l’arabisation de l’enseignement, il doit bientôt rejoindre la France (1971) où il se spécialise en psychiatrie et commence sa collaboration au journal Le Monde. Il publie de nombreux ouvrages avant d’être consacré, en 1987, par le prix Goncourt pour son roman La Nuit sacrée. Avec Jean Genet, Menteur sublime, Tahar Ben Jelloun livre le récit de douze années de rencontres avec Jean Genet.

Vous venez de publier aux éditions Gallimard, un récit, Jean Genet, menteur sublime, et une pièce de théâtre, Beckett et Genet, un thé à Tanger.
En 1974, vous faites la connaissance de Jean Genet. C’est le début d’une amitié qui durera jusqu’à sa mort en 1986. Pouvez-vous nous résumer les circonstances de cette rencontre que vous racontez en détail dans votre récit, et du lien qui vous unissait ?

Tahar Ben Jelloun Ce fut Jean Genet qui prit l’initiative de me rencontrer, ce qui fut pour moi une grande surprise. Je ne pensais pas qu’un jour un si grand écrivain prendrait la peine d’entrer en contact avec moi. Je crus bien faire en lui disant que j’admirais son œuvre mais il me répondit de ne plus jamais parler de ses livres et me dit : « Qu’est-ce qui est important ? Un homme ou une œuvre ? » Il revenait de Jordanie et des camps palestiniens et n’était préoccupé que par la volonté de témoigner. Notre lien a été une amitié utile ; je l’aidais dans certains domaines notamment concernant son dernier ami, Mohamed, puis je lui ai présenté Leila Shahid qui l’accompagnera à Sabra et Chatila le lendemain des massacres. Il lui arrivait aussi de lire mes manuscrits et me faisait des critiques constructives.

Dans votre pièce de théâtre qui met en scène une rencontre fictive entre Samuel Beckett et Jean Genet, il est question d’amitié : « Pas très fidèle en amitié si j’en crois vos biographes ; pas simple d’être votre ami » dit Beckett à Genet. Et de trahison aussi : « Vous savez Jean, quand vous parlez de trahison, je ne peux pas vous suivre. »... Une « obsession de la trahison » que vous évoquez plus longuement dans Jean Genet, menteur sublime...

T. B. J. J’ai très vite découvert que Genet n’avait pas le sens de l’amitié. Il avait plutôt le sens de la passion. Il avait cependant quelques amis, très rares comme Jacques Derrida mais n’en parlait pas. Genet a fait dans toute son œuvre l’éloge de la trahison, c’est-à-dire cette rupture radicale avec la loi, les règles. Trahir pour lui était une façon de se dégager de l’ordre établi ; il avait commencé sa vie en commettant de petits vols, il a continué jusqu’à se faire arrêter et être mis prison. Mais la prison lui a révélé ce talent caché qu’est l’écriture. Il avait pour habitude d’expliquer que le fait d‘écrire une langue classique parfaite venait de son désir ardent de sortir de prison. Il fallait « épater », surprendre ceux qui le soutenaient comme Jean Cocteau, et Jean-Paul Sartre pour qui il n’aura d’ailleurs aucune reconnaissance et avec qui il se brouillera. Une façon d’assumer sa trahison. Sartre avait voulu le sanctifier dans un pavé de 600 pages, Genet n’était pas heureux et refusait de poursuivre sa relation avec lui. Il pouvait aussi trahir des amis, pour le plaisir de leur créer des ennuis, c’était de la provocation. Genet était un personnage insaisissable, difficile à cerner.

Votre récit s’ouvre avec le souvenir de la voix de Genet, « la voix d’un homme vrai, pas celle d’un menteur (...) », et se termine par une lettre que vous lui adressez vingt ans après sa mort...

T. B. J. La voix de Genet est là, dans ma mémoire parfois plus nette que les images. Quand je vais voir sa tombe à Larrache, l’envie me prend de lui parler, de lui raconter ce qui s’est passé depuis qu’il est parti. C’est pour cela que j’ai écrit cette lettre.

L’expérience vécue par Genet, tant à Mettray que dans les diverses maisons centrales qu’il a fréquentées, est toujours sous-jacente dans son œuvre...

T. B. J. Genet a terriblement été marqué par Mettray ; c’est ce qui lui fait dire que derrière toute œuvre se cache un drame. Le sien, c’est l’absence de la mère. Il passera toute sa vie à la rechercher sans se l’avouer. Pour moi, c’est le sens caché de son dernier livre Un captif amoureux.

Ses écrits sur l’art entre 1950 et 1960 montrent qu’il n’opère aucune différence d’actualités entre les œuvres du passé et celles de ses contemporains, et cette confrontation aux œuvres de Giacometti, de Léonor Fini ou à celles de Rembrandt semble être le moyen pour lui de définir un nouvel « art poétique »...

T. B. J. Il parlait de manière étrange de la peinture. Il aimait la beauté, le sentiment esthétique. Il recherchait partout ce sentiment et y tenait beaucoup. Sa relation avec l’art est aussi profonde qu’avec la poésie, mais encore une fois, il n’en parlait pas ou si peu. Son expérience avec Giacometti l’a beaucoup impressionné. Son livre, L’Atelier d’Alberto Giacometti, est une merveille, un texte à part dans son œuvre. Il y est très précis dans la manière qu’il a de saisir le personnage du peintre et du sculpteur, et témoigne avec élégance et subtilité de l’admiration qu’il avait pour cet immense artiste, si modeste, si humble.

Un Captif amoureux qui retrace ses séjours dans les camps palestiniens de Jordanie et du Liban entre 1970 et 1984 se clôt sur cette affirmation que vous questionnez : « Cette dernière page de mon livre est transparente ». Cette « transparence », son « ultime vérité » ? Genet parle également de la transparence dans son texte sur Rembrandt à propos de la réalité picturale, pour que ce soit vrai, l’artiste doit s’effacer devant le monde...

T. B. J. Ah cette dernière page et cette transparence... je crois qu’il avait vu la fin, la mort en face, il se savait condamné et il avait tenu à aller jusqu’au bout de ce livre. Il y est arrivé alors il pouvait dire que cette page, parce qu’elle est la dernière de toute son œuvre, est une page transparente, où il n’y pas de faux semblant, de truquage ou de mensonge. C’est une énigme, mais une des plus belles énigmes de sa vie et de son œuvre.

...

Tahar Ben Jelloun
Jean Genet, Menteur sublime
Éditions Gallimard, octobre 2010

Tahar Ben Jelloun
Beckett et Genet, Un thé à Tanger
Éditions Gallimard, octobre 2010


Calendrier Jean Genet

À l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Genet, les éditions Gallimard lui consacrent de nombreuses éditions ou rééditions :

Le Funambule, texte poétique, rendant hommage à Abdallah reparaît le 7 octobre pour la première fois en un volume seul, dans la collection « L’Arbalète » dans laquelle ses premières œuvres furent publiées.

Les Lettres à Ibis, inédite correspondance de Genet avant ses premières publications, seront disponibles début novembre dans la même collection.

• Aux Cahiers de la NRF (le 7 octobre), une biographie de l’écrivain sous le titre Jean Genet matricule 192.102 (Les années 1940-1944), par Pascal Fouché et Albert Dichy dont le travail renseignera, de manière inédite, notamment sur les engagements militaires de Genet ainsi que sur son enfance d’orphelin.

• Le Saint Genet comédien et martyr de Sartre, paru pour la première fois en 1952, reparaîtra dans la collection « Tel » ainsi que Querelle de Brest à « L’Imaginaire », accompagné du DVD du film que le texte a inspiré à Fassbinder, présenté à la Mostra de Venise peu de temps après la mort du réalisateur allemand en 1982.

• Le catalogue de la collection Folio se complètera des textes de Splendid’s, suivi de Elle (en librairie depuis le 16 septembre) ainsi que de L’Ennemi déclaré, (21 octobre).

D’autres éditeurs célèbrent également la mémoire de l’écrivain :

• le Diable Vauvert lui consacre un volume dans sa collection « À 20 ans » sous la plume du directeur de collection Louis-Paul Astraud.

• L’essai Le dernier Genet d’Hadrien Laroche est réédité chez Flammarion dans la collection « Champs » le 27 octobre.

Domodossola, Le suicide de Jean Genet, de Gilles Sebhan, qui revient sur la tentative de suicide de l’écrivain en 1967, paraîtra chez Denoël le 28 octobre.

Au théâtre :

• Le théâtre Mouffetard reprend le Balcon du 9 au 25 septembre.

• Le théâtre de l’Odéon lui rendra hommage en lectures et représentations du 22 au 28 novembre.

Une série de colloques :

• « Jean Genet et les arts » les 3 et 4 novembre à l’ENS rue d’Ulm et à l’Institut du Monde arabe. http://www.fabula.org/actualites/article39525.php

• « Jean Genet politique, une éthique de l’imposture », les 23 et 24 novembre, et « Jean Genet, la censure dans le travail littéraire », le 25 novembre au théâtre de l’Odéon.

• « Lire Jean Genet, devoir entendre les voies de l’abjection. Délinquance et homoérotisme », les 2, 3 et 4 décembre à Saint-Brisson (58230).

• « L’héritage de Genet », les 9 et 11 décembre à l’Université de Pau.

• « Jean Genet und Deutschland », les 10 et 12 décembre à la Freie Universitat.

• « Les guerres de Jean Genet » les 16 et 17 décembre à Paris IV et à l’ENS.

La musique :

. Spectacle Salut à Genet au Théâtre ouvert, Centre dramatique national de Création (01 42 55 74 40) le samedi 6 novembre à 16 heures et à l’Institut français de Casablanca le 15 décembre. HELENE MARTIN en compagnie, à Paris, de Robin Renucci, Vincent Berhault, Jean-François Gaël pour évoquer et « chanter » Jean Genet, et en compagnie de Gilles Blanchard, Vincent Berhault, Jean-François Gaël, Brigitte de Saint Martin à Casablanca.

Le condamné à mort, long poème de 1942, mise en musique par Hélène Martin en 1970, sort en disque le 2 novembre chez Naïve avec les voix de Jeanne Moreau et d’Étienne Daho.

Pour un calendrier plus complet :
http://www.imec-archives.com/la_let...


Sites internet

Les éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

Société des Amis et Lecteurs de Genet (S.A.L.G)
http://jeangenet.pbworks.com/

Fabula, La Recherche en littérature.
http://www.fabula.org/actualites/ar...

France Culture - Culture Académie Hommage à Jean Genet
http://www.franceculture.com/theme/...

Paroles des jours - Jean Genet (Entrtiens filmés)
http://parolesdesjours.free.fr/genet.htm

Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) :
http://www.imec-archives.com/la_let...

-  http://www.helene-martin.com/

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