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Lettres choisies - La Vie en toutes lettres

 

La Vie en toutes lettres
Jean-Pierre Guéno
Éditions Plon, 2010

Famille

René Pailhès à sa mère biologique, 1984
p. 104

Chère Renée,
(...)
Je suis arrivé presque sans hâte au 55, la gorge un peu sèche. Avec un soin qui n’était pas dans mes habitudes, j’ai mis le courrier jusqu’au fond de chacune des boîtes. Puis j’ai gravi les deux premiers étages, et je me suis arrêté sur le palier. J’ai eu besoin de souffler. Peut-être ai-je eu plutôt envie, à cet instant, de prolonger inconsciemment mon rêve. Car là, à cette croisée de chemins, il allait y avoir une réalité incontournable. Ce que je découvrirais, soit me renverrait à mes rêves, et c’est presque ce que je me surprenais à souhaiter à cet instant, soit me propulserait sur une nouvelle route qui me faisait déjà peur.
Je suis enfin arrivé au troisième étage. J’ai fait un effort pour faire le point. Ce n’est pas facile, quand il y a deux personnages en un, et que l’un des deux est perturbé. J’ai tiré sur le pan de ma veste, ajusté ma cravate, et j’ai appuyé sur la sonnette qui a eu des ratés comme les battements de mon cœur.
(...)
J’ai expliqué, avec une voix d’écolier, pas très sûr de moi, que je devais vérifier l’identité des clients pour une lettre recommandée, surtout que j’étais assez nouveau et que... Sans attendre la fin des explications, vous êtes allée chercher votre carte d’identité que vous m’avez tendue.
(...)
Je venais de retrouver ma mère, je venais de vous retrouver. Mais je ne vous ai rien dit, et je viens de vous écrire cette lettre que je ne vous enverrai jamais. René

Politique

Simone Weil à Xavier Vallat, 1941
p. 146

Lettre à Xavier Vallat, Commissaire aux questions juives
18 octobre 1941,
Monsieur,
Je dois vous considérer, je suppose, comme étant en quelque sorte mon chef ; car bien que je n’aie pas encore bien compris ce qu’on entend aujourd’hui légalement par juif, en voyant que le ministère de l’Instruction publique laissait sans réponse, bien que je sois agrégée de philosophie, une demande de poste déposée par moi en juillet 1940 à l’expiration d’un congé maladie, j’ai dû supposer, comme cause de ce silence, la présomption d’origine israélite attachée à mon nom. Il est vrai qu’on s’est abstenu également de me verser l’indemnité prévue en pareil cas par le Statut des juifs ; ce qui me procure la vive satisfaction de n’être pour rien dans les difficultés financières du pays. Quoi qu’il en soit, je crois devoir vous rendre compte de ce que je fais.
Le gouvernement a fait savoir qu’il voulait que les juifs entrent dans la production, et de préférence aillent à la terre. Bien que je ne me considère pas moi-même comme juive, car je ne suis jamais entrée dans une synagogue, j’ai été élevée sans pratique religieuse d’aucune espèce par des parents libres-penseurs, je n’ai aucune attirance vers la religion juive, aucune attache avec la tradition juive, et ne suis nourrie depuis ma première enfance que de la tradition hellénique, chrétienne et française, néanmoins, j’ai obéi.
Je suis en ce moment vendangeuse ; j’ai coupé les raisins, huit heures par jour, tous les jours, pendant quatre semaines, au service d’un viticulteur du Gard. Mon patron me fait l’honneur de me dire que je tiens ma place. Il m’a même fait le plus grand éloge qu’un agriculteur puisse faire à une jeune fille venue de la ville, en me disant que je pourrais épouser un paysan. J’ignore, il est vrai, que j’ai du seul fait de mon nom une tare originelle qu’il serait inhumain de ma part de transmettre à des enfants.
(...)
Je regarde le Statut des juifs comme étant d’une manière générale injuste et absurde ; car comment croire qu’un agrégé de mathématiques puisse faire du mal aux enfants qui apprennent la géométrie, du seul fait que trois de ses grands-parents allaient à la synagogue ? Mais, en mon cas particulier, je tiens à vous exprimer la reconnaissance sincère que j’éprouve envers le gouvernement pour m’avoir ôtée de la catégorie sociale des intellectuels et m’avoir donné la terre, et avec elle toute la nature.
(...)
Vous et les autres dirigeants actuels du pays, vous m’avez donné ce que vous ne possédez pas. Vous m’avez fait aussi le don infiniment précieux de la pauvreté, que vous ne possédez pas non plus. J’aurais hésité à vous écrire, sachant votre temps pris par d’innombrables soucis, mais vous ne recevez certainement pas beaucoup de lettres de remerciements de ceux qui se trouvent dans ma situation. Cela vaut donc peut-être pour vous les quelques minutes que vous perdrez à me lire.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de ma haute considération.
Simone Weil

Révolte

Philippe à sa mère, 2009
p. 174

Maman, ma chère maman,
Je t’écris cette lettre que tu ne liras peut-être jamais. J’aurais voulu l’intituler Z car c’est la dernière lettre de l’alphabet et que cette lettre est la dernière écrite par un fils à sa mère ; mais c’était un peu court. Mais au fait peux-tu encore lire ? Et te souviens-tu de ton fils ? Te rappelles-tu, qu’un beau jour, après des mois d’attente fébrile, la délivrance est venue et avec elle un bébé, tout rose, tout beau, minuscule ? Tu l’as regardé en souriant. C’était donc ce petit bout de chair qui t’avait fait souffrir ! Bien sûr, tu ne lui en as pas voulu. Peut-on en vouloir au papillon de crever sa chrysalide pour voir le jour  ?
Ce jour-là, maman, la lumière de tes yeux m’a éclairé et j’ai su que, jamais, je ne serais dans le noir. L’amour que tu portais en toi a éclaté au grand jour et m’a enveloppé tout entier. (...)
Tout à coup, la flamme qui brûlait dans tes pupilles s’est éteinte. Tu m’as regardé bizarrement, puis, tu m’as dit : « Oh pardon, Monsieur, je vous ai pris pour mon père, vous lui ressemblez tant ! Il ne va plus tarder maintenant. »
Là, le temps s’est arrêté. Ton regard était à nouveau vide et moi, j’ai pleuré. Comme quand j’étais tout petit et que tu me prenais dans tes bras, j’ai pleuré mais tu ne m’as pas pris dans tes bras. Tu n’as eu aucune réaction. Tu étais loin, déjà, très loin de moi. Tu te souviens maman ? J’étais tout petit, je devais avoir deux ou trois ans. Je t’avais cherchée partout dans la maison sans te retrouver. Alertée par mes cris et mes pleurs, Albertine, notre voisine a accouru. Entre deux sanglots, je lui ai fait part de mon désarroi. Tu avais disparu ! La bonne Albertine - que Dieu ait son âme - s’est lancée à ta recherche et t’a retrouvée, gisante, dans la cave. Des morceaux de verre t’avaient entaillé les jambes, le sang se mêlait au lait répandu sur le sol. Tu avais perdu l’équilibre dans l’escalier, en remontant une bouteille de lait avec l’intention de me préparer un dessert. Je n’en ai pas eu, ce jour-là, et je n’ai plus bu de lait depuis. Je l’ai, pour toujours, associé à cette scène.
Ce jour-là, j’ai cru que je t’avais perdue pour toujours mais c’est aujourd’hui que je te perds. Je savais que tu n’étais pas éternelle et, qu’un jour, tu me quitterais mais je ne savais pas que c’était d’abord ton esprit qui allait s’en aller, en laissant ici un corps de petite fille. Car, c’est bien ce que tu es redevenue, maman, une petite fille, qui, de temps en temps, réclame sa maman. Du lointain passé, tu n’as rien oublié et, le soir, lorsque nous mangeons ensemble, tu me racontes tes plus beaux poèmes, ceux que tu as appris et que tu croyais avoir oubliés. Mais les poètes sont tous là, blottis quelque part dans ton cerveau malade.
(...)
Le passé aussi me fait mal. Quand je repense à ce que tu étais, à ce que nous faisions tous les deux, à la complicité qui nous unissait, j’ai mal, j’ai mal, maman. Je souffre et, pour la première fois, tu t’en fous. Ce n’est pas toi qui est là devant moi. Ma maman ne m’aurait jamais laissé souffrir comme ça ! Tu n’es plus là, maman, je suis seul. Tu m’as laissé. Je suis seul et je souffre, maman. Tu m’entends ? Je souffre ! Je souffre, maman ! Mais est-ce que tu m’entends ? Je souffre comme jamais je n’aurais cru qu’il était possible de souffrir. Dans mon âme, dans mon corps, partout, je souffre de toi, maman.
Adieu, maman, je t’aime...
Philippe

Témoignage

Serge à Valérie, 1992
p. 202

Bihac, le 11 janvier 1992

Chère Valérie,
En premier lieu, excuse-moi pour ce silence... Nous avons un mal fou à passer les barrages et les bonnes résolutions de fin d’année pour un monde meilleur fondent comme neige au soleil (ce qui est loin d’être le cas pour celle qui tombe sur le pays...) mais la vie continue... Tu me demandes si ton écharpe rouge a eu du succès... L’arbre de Noël s’est tenu dans une école. Une cinquantaine d’enfants étaient réunis et nous espérions bien, le temps d’un après-midi, leur faire oublier les bombes et les dangers.
Un petit spectacle de magie, de la musique et des chants et voilà les sourires fleurissaient sur les visages. Un beau soleil d’hiver éclairait la pièce et pour une fois, aucune explosion ne retentissait sur Sarajevo. Après le goûter, le Père Noël a procédé à la distribution des cadeaux : c’est Alena, petite fille brune aux grands yeux marron qui a reçu ton écharpe rouge. Avec l’aide du traducteur, elle m’a appris qu’elle était une grande fille de 10 ans, qu’elle était encore un peu triste parce que son chat venait de mourir et que, plus tard, elle voulait devenir vétérinaire pour soigner les animaux malades... Dans ses bras, elle serrait une vieille poupée. Elle avait déjà ton écharpe autour du cou malgré la chaleur de la salle.
L’après-midi s’est bien passé et nous avons dû rentrer, voyant dans le rétroviseur les enfants nous faisant au revoir... Une belle journée de joie dans un pays en guerre, cela n’avait pas de prix ; d’autant que j’avais promis de repasser prendre des nouvelles d’Alena, son école n’étant pas très éloignée du camp français... En début de cette semaine, j’ai profité d’une liaison sur Sarajevo pour tenir ma promesse et je me suis rendu à l’école d’Alena muni d’un chat en peluche avec sur la tête un béret bleu ONU, seul jouet que j’avais réussi à trouver au Foyer du contingent hollandais.
Sa maîtresse nous a accueillis et à la vue de la peluche, a fondu en larmes. Le traducteur m’a appris l’affreuse nouvelle : Alena était morte peu avant la nouvelle année, innocente victime d’un sniper, ces êtres immondes qui semaient la terreur en tirant au hasard sur les civils. Pour ces lâches, plus la cible était innocente, meilleure était le tir... Ignoble stratégie de terreur...
J’avais envie de vomir... D’autant plus que le traducteur m’a dit que la petite portait son cadeau et qu’une écharpe rouge, c’était pour un sniper comme un chiffon rouge pour un taureau...
(...)
Serge

...

© Éditions Plon


Sites internet

L’émotion du courrier
http://www.emotionducourrier.fr/la-...

Les éditions Plon
http://www.plon.fr/

Musée des lettres et manuscrits
http://www.museedeslettres.fr/public/

Les Arènes
http://www.arenes.fr/

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