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> Edition du 7 février 2007
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Propos recueillis par Nathalie Jungerman

Entretien avec Jean-Pierre Guéno
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édiiton novembre 2010

Jean-Pierre Guéno, photo Jean-Pierre Guéno
© Philippe Matsas / Agence Opale /
Éditions Plon

Depuis qu’il a créé et lancé Paroles de Poilus, Jean-Pierre Guéno, définit chaque année un nouveau sujet. Il lance un appel aux Français, puis lit chacun des documents reçus. Après avoir trié, sélectionné et ordonné les textes en fonction de leur force, il remonte la piste des documents privés (lettres autographes, photos de famille, objets), qui donnent à l’album son parfum d’émotion et d’authenticité.
Ancien éléve de l’Ecole Normal Supérieure de Saint-Cloud, Jean-Pierre Guéno est passionné d’Histoire... Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreux ouvrages, dont Je t’aime, Cher pays de mon enfance, Paroles de Poilus, Paroles de détenus, Paroles du Jour J, Paroles de femmes (Editions Librio et Les Arènes)...
Il vient de publier La Vie en toutes lettres (Plon) et Les Diamants de l’histoire (Jacob-Duvernet)

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Vous avez créé la collection « Paroles de... » avec ce premier livre en 1998, Paroles de Poilus, et publié depuis de nombreux ouvrages qui rassemblent des lettres, des carnets et journaux intimes, des archives privées... Quelques mots sur cette entreprise éditoriale ?

Jean-Pierre Guéno Cette collection a été conçue à partir de deux idées. D’une part, les gens qui font l’histoire ne sont pas uniquement les têtes d’affiches, mais sont aussi ceux, inconnus et sans grade, qui pouvaient être nos parents ou nos grands-parents. D’autre part, à l’époque, en 1998, alors qu’on se préparait à tourner la page du XXe siècle, et du deuxième millénaire, tout le monde avait oublié les Poilus de 1914. Considérés comme des vieillards qui rabâchaient sans arrêt une guerre d’avant la dernière guerre, on oubliait une vérité élémentaire : pour la plupart, ces hommes avaient entre dix-sept et vingt-trois ans au moment où ils ont vécu l’enfer du front. Ils sortaient à peine de l’adolescence. Les lettres que j’ai reçues après avoir lancé un appel aux Français ont témoigné pour eux. Elles ont rappelé leur extrême jeunesse, montré des instants de vies en situations extrêmes, raconté la Grande Guerre par des chemins de traverse, qui sont toujours les plus passionnants. Et c’est pour cette raison que le livre Paroles de Poilus a eu tant de succès. Toutes éditions confondues - le Poche en Librio, le livre illustré, une adaptation en BD - deux ou trois millions d’exemplaires ont été vendus. Je ne me suis pas enrichi dans cette histoire parce que j’avais décidé de reverser mes droits à la collectivité publique tant que je serais à Radio France. Cette collection a débuté ainsi et j’ai acquis une sorte de spécialité en tant que passeur et guetteur de mémoire. Depuis, tous les ans, j’ai sollicité nos compatriotes en fonction des sujets, tantôt historiques, tantôt sociologiques. En ce qui concerne le thème historique, après Paroles de Poilus, il y a eu Paroles d’étoiles (sur la trajectoire des enfants d’origine juive cachés à titre préventif ou curatif entre 1942 et 1944), Paroles du jour J (sur le débarquement) puis Paroles de déracinés. Quant au thème sociologique, il regroupe les livres : Paroles de détenus, (sur le monde carcéral), Paroles de femmes, Paroles d’enfance, Première fois (j’avais demandé aux gens de me décrire les moments de basculements dans la vie), ou encore, Paroles d’élèves (j’avais proposé aux Français d’écrire au professeur ou à l’élève qui avait marqué leur vie en bien ou en mal). Pour La Vie en toutes lettres, on a fait autre chose. Laurent Beccaria, mon éditeur habituel de la collection « Paroles de... » (Les Arènes) et moi-même avons décidé de lancer un appel, non pas sur un sujet historique ou sociologique, mais sur un genre. J’ai demandé aux Français, de m’envoyer leurs plus belles lettres qui dormaient dans leurs archives, dans leur tête ou dans leurs rêves. C’était aussi bien un appel à l’archive, qu’un appel à la création.

D’où vous vient cette passion pour la forme épistolaire ?

J-P. G. La forme épistolaire est une trace, et cette passion vient d’une certaine sensibilité à l’évolution de la trajectoire de la condition humaine. Je pars du principe qu’on se demande tous, les uns et les autres, si la vie humaine a un sens, et on a besoin qu’elle en ait un, car sinon, on vivrait dans l’absurde. Certains vont le chercher dans la religion, d’autres dans l’amour. D’autres encore le trouvent essentiellement dans la mémoire, dans l’histoire. Le problème aussi est de savoir ce qu’on transmet. On vit dans un monde de plus en plus mondialisé, virtualisé, alors que peut-on transmettre ?
Malraux disait que le « XXe siècle serait celui de la spiritualité ou ne sera pas », moi, je pense que le XXIe siècle sera celui de la transmission ou ne sera pas, parce que dans ce monde virtualisé, les gens cherchent des points de repère, et les points de repère sont dans leurs racines. Ces tranches de vie qu’on peut transmettre sont capitales. Musset a écrit un très beau vers à la fin d’un poème en pensant à son amour pour Georges Sand et à tous ceux qui se sont aimés :
« Que la terre leur soit légère ! - ils ont aimé. »
Le sens de la vie vient en partie du fait que nous avons vécu, et qu’on le veuille ou non, ce que nous avons vécu est fondamentalement objet de l’histoire. Les traces les plus communes, les plus faciles à trouver, du passage des hommes sur Terre, ce sont leurs lettres. La lettre a toujours eu dans mon univers un rôle à part, parce qu’elle est écrite dans un style intermédiaire, entre l’oral et l’écrit. Et même si vous n’en êtes pas le destinataire, dès lors que cette lettre vous tombe entre les mains, vous le devenez.

Vous avez lancé un appel à contribution pour recueillir ces documents. Parlez-nous de l’implication de chacun et de votre travail de sélection pour construire La Vie en toutes lettres...

J-P. G. Cette opération a été relayée par Notre Temps et par Le Monde Magazine. Puis il y a eu des relais annexes comme Ouest France, Le Nouvel Observateur, la Croix et d’autres encore. Souvent les supports ont personnalisé leur appel. Geneviève Jurgensen a choisi dans Notre Temps de faire un édito pour appeler ses 5 millions de lecteurs et a rebaptisé l’opération « Votre plus belle lettre ». Le nom de code provisoire que je lui avais donné était «  Paroles de lettres ». Avec Le Monde Magazine, c’est devenu, « Votre histoire en toutes lettres ». Cette revue a plutôt ciblé sur l’archive. Et finalement, le titre définitif est devenu « La Vie en toutes lettres ».
Quand on lance un appel sur un genre et pas sur un sujet, il s’avère que le travail devient très difficile. J’ai effectivement été assommé sous des milliers de lettres qui partaient dans tous les sens, comme la vie. Tous les sens et toutes les époques. Fort de 15 ans d’expérience, je ne me suis pas laissé déstabiliser. Je me suis dit que ce point faible de l’opération correspondait à la spécificité de la lettre. La lettre est comme la vie, elle parle de l’universel, appartient à toutes les époques, à tous les temps. Il fallait donc que je trouve une structure qui respecte cette spécificité. Transformer un point faible apparent en un point fort.

Saviez-vous, au préalable, quelle construction vous vouliez donner au livre ?

J-P. G. Je peux avoir quelques pressentiments, mais la structure très travaillée que je donne à tous ces livres est toujours le fruit de ce que j’ai reçu, et pas l’inverse. Je ne pars pas d’une construction théorique, je déduis la construction de la réalité du corpus. Ce qui est très important. Et pour La Vie en toutes lettres, il y a eu un moment où je me suis senti très mal, j’étais nulle part, noyé sous les dix mille lettres... Puis, je me suis souvenu d’une chose, c’est ce qui explique que provisoirement j’ai changé d’éditeur : un de mes amis, Jean-Claude Simoën, un des trois piliers de la maison d’édition Plon-Perrin, a créé, il y a une dizaine d’années, une collection qui marche très bien, intitulée le « Dictionnaire amoureux ». Il demande à un auteur d’exprimer sa passion et de choisir les entrées qui l’amusent et l’intéressent. Par exemple, à Bernard Pivot, un « Dictionnaire amoureux du vin », à Antoine de Caunes, un « Dictionnaire amoureux du rock »... J’ai alors pensé que ventiler en 26 mots clés de « amitié » à « transmission  » les 105 lettres que j’avais choisies me permettrait de donner une cohérence éditoriale, tout en conservant l’attrait de la surprise, de la diversité, de l’hétérogénéité. Avec la bénédiction de Laurent Beccaria, j’ai proposé mon projet à Plon, car même si je ne faisais pas un « Dictionnaire amoureux », j’empruntais la dialectique d’un de mes amis. Les éditions Plon ont accepté immédiatement.

Comment avez-vous procédé au choix des lettres issues des musées, des bibliothèques, des collections ?

J-P. G. À chaque fois que je lance une telle opération, je la sécurise. L’originalité c’est que je pose mon stéthoscope sur la mémoire des gens, en leur disant « fouillez vos greniers et vos caves, sortez-moi vos trésors ». Mais on n’est jamais assez prudent. Il se peut qu’un jour, par malchance, la récolte soit moyenne. Alors comment j’ai sécurisé l’opération ? Je suis allé voir les grands marchands d’autographes parisiens que je connais : Frédéric Castaing, Alain Nicolas, Emmanuel Rault, et un ami, un marchand philatéliste que j’avais beaucoup croisé quand je dirigeais avec Antoine di Maggio le SMTP (Philaposte). Il s’appelle Bertrand Sinais. À chacun de ces quatre hommes, j’ai dit la chose suivante : « Vous êtes antiquaires en manuscrits, en timbres, et si vous faites ce métier c’est que vous êtes passionnés. Je sais que vous avez tous un musée secret composé de choses qui sont entrées dans votre collection personnelle, que vous avez achetées et que vous ne revendrez jamais... ». Puis, chacun d’entre eux a mis à ma disposition son musée secret. J’ai fait la même chose avec deux partenaires, d’une part le Musée des lettres et manuscrits qui m’a confié ses trésors, et d’autre part, la bonne centaine de directions des Archives départementales avec qui j’ai procédé de façon informelle. Je n’ai pas pris un accord au sommet avec la direction des Archives de France, mais j’ai envoyé un mail à chaque patron d’Archives départementales. J’ai écrit à chacun : « Au lieu d’aller faire mon marché chez vous, je vous explique le projet et vous pose une question toute simple : quel est celui de vos trésors dont vous seriez le plus fier de le voir figurer dans La vie en Toutes Lettres ? » Trente pour cent des patrons des Archives départementales m’ont répondu. C’est un taux de retour énorme. Donc, des trésors me sont venus du grand public, des marchands d’autographes, des Archives départementales et du Musée des lettres et manuscrits. Voilà les sources qui ont convergé vers le projet. Ensuite, j’ai procédé au choix des documents, puis c’est en ayant choisi la structure du livre, que j’ai choisi les 26 mots clés.

Le recueil n’est pas une anthologie de lettres d’écrivains ou d’hommes célèbres, mais se compose de tranches de vie...

J-P. G. Effectivement, ce recueil n’est pas une anthologie, ni un panthéon. La lettre la plus emblématique à cet égard, c’est ce petit compliment qu’un fils fait à sa mère pour la fête des Mères. Une femme me l’envoie et me dit que pour elle, c’est la plus belle lettre au monde. Ce qui est fabuleux, ce n’est pas seulement le compliment de ce petit garçon, c’est le mot de la mère qui l’accompagne. Elle dit qu’elle a été ouvrière toute sa vie et qu’elle a épinglé la lettre de son fils au verso de la porte de son vestiaire. Donc, chaque jour, elle avait rendez-vous avec cette lettre. Elle poursuit et me raconte que depuis sa retraite, elle a affiché la lettre de son fils sur la porte du placard aux clés... C’est un moment d’intimité...
Il y a aussi cette lettre très touchante de Philippe à sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer ou celle de Micha qui est en prison. Toutes très bien écrites.
Je me suis rendu compte depuis le départ de la collection « Paroles de... » que les gens sont capables d’écrire des pages qui sont parmi les plus belles pages de la littérature française, quels que soient leur condition sociale, leur niveau d’études, leur niveau de pratique de la langue.

Vous faites l’éloge de la correspondance en préambule à l’ouvrage et vous écrivez « la lettre de papier symbolise à elle seule toutes les correspondances célébrées par Charles Baudelaire »... Ce livre n’est-il pas précisément cette mise en correspondance où textes et images se répondent pour reconstituer les tranches de vie dont nous parlions ?

J-P. G. Oui, effectivement. Je reçois souvent des photographies avec les lettres en provenance d’archives familiales. La lettre en elle-même, quand elle est manuscrite, est aussi un support intéressant. L’image est bien sûr très présente dans le livre et j’ai la chance de travailler depuis le début de la collection avec Jérôme Pecnard, co-auteur, qui orchestre les illustrations et les met en pages.
Contrairement à ce qu’un grand nombre de gens pensent, nous ne faisons que vivre la protohistoire d’un fabuleux mariage, d’une formidable synergie entre le papier et le pixel. Internet a plutôt relancé le plaisir d’écrire. Bien sûr, avec les moyens numériques de communication, il y a des choses très peu élaborées comme les sms ou les textos. Cependant, le Web donne l’instantanéité, donne une possibilité d’accès analytique aux choses, fait briller les images d’une façon sensationnelle. Le papier a d’autres charmes et ce qui est merveilleux avec lui, c’est qu’il met tous les sens en résonance. L’ouie, parce que vous décachetez, pliez etc., la vue, le toucher, l’odorat et même le goût, puisque vous collez un timbre avec votre langue sur l’enveloppe. Donc, tous les sens sont sollicités par la lettre. Et quand ces documents vieillissent les parfums changent... C’est un univers totalement Baudelairien.

Quelques lettres les plus marquantes ? L’histoire de la lettre de Raymond Barraud écrite sur une planche de bois en 1944 est extraordinaire...

J-P. G. Cette lettre de Raymond Barraud, écrite sur une planche de bois, fait partie des trésors. C’est une histoire fabuleuse. Raymond Barraud est maçon dans le civil. La guerre éclate, il est mobilisé, puis lorsqu’il est démobilisé en 1940, il devient facteur, mais il est requis par le STO (le travail obligatoire) en 1943. Il se retrouve à Lübeck en Allemagne et un jour, il a une permission et revient en France. Il en profite pour livrer à la Résistance les plans de la ville de Lübek, mais il n’est pas très discret et se fait prendre. Les SS l’envoient d’abord à Compiègne puis à Sachsenhausen près de Berlin. Là, il est dans un Kommando qui fabrique des chars pour la Wehrmacht. Il sabote et, à nouveau, se fait prendre. Il est transféré au camp d’Elbing en Pologne et pense qu’il ne survivra pas. Il est dans un Kommando qui fabrique des maisons, il écrit une lettre à sa femme et à ses deux enfants sur une planche de bois, l’insère dans le chambranle d’une porte d’une maison qu’il rénove. Ensuite, il y a un concours de circonstance incroyable. Première coïncidence : nous sommes à la fin des années 1990, une famille polonaise achète la maison, fait des travaux, trouve la planche. La famille ne parle pas français et met la planche dans un grenier. Deuxième coïncidence : jumelage entre la ville de Compiègne et la ville d’Elbing. Puis dans les années 2005-2006, la famille polonaise envoie son fils dans un échange culturel entre les deux communes jumelées. Le fils se trouve à Compiègne et choisi de visiter le lieu de mémoire. Il sort la planche de son sac, rencontre le directeur du Centre, Gérard Le Goff, qui se souvient du nom inscrit en bas de la planche. Il vérifie dans ses livres. Raymond Barraud était bien passé par Compiègne et son nom est mentionné. Gérard Le Goff cherche le fils de Raymond Barraud et le retrouve au bout de quelques semaines. La lettre aura mis soixante-cinq ans à lui parvenir.

Les lettres sont à chaque fois introduites, mises en contexte...

J-P. G. Oui, je recontacte les expéditeurs pour en savoir davantage afin de présenter la lettre, qu’elle soit un document d’archives ou une lettre écrite pour l’occasion.
L’intérêt des lettres vient parfois de leur style, de leur forme, de l’alliage des deux, et parfois de la petite histoire qui va avec. On a vu une lettre sur un support original, une lettre qui valait par la lettre d’accompagnement... Parfois, les lettres sont intéressantes aussi par le fait qu’elles ne sont jamais envoyées. Il y en a une d’un petit garçon qui s’appelle Pierre Vinche et qui est l’enfant d’un couple de pharmaciens de la région de Toulouse. Pendant la guerre, son père est le patron de la milice de cette région. A la Libération, il se livre pour échapper à la justice expéditive, attend son procès, et sera probablement fusillé. Pierre écrit une lettre désespérée à Jésus en le suppliant de faire venir la fin du monde. Ainsi, tout le monde mourra, ses parents et lui ne seront pas séparés, ils se réuniront dans la mort. Pierre ne sait pas qu’un jour avant la fin du procès, deux familles juives vont annoncer qu’elles ont été cachées par ce couple de pharmaciens pendant un an....
Cette opération s’est faite avec la direction du courrier, et sous l’égide d’un programme lancé par Michel Wiener, un de mes anciens adjoints du temps où je travaillais à la direction de la communication de La Poste. Il a eu la très bonne idée de lancer le programme « Émotion du courrier ». Sans s’être concerté, quand Notre Temps a fait un article de fond, le concept d’émotion est venu aux premières loges. Et puisqu’on parle d’émotion, il y a trois lettres de facteurs qui sont marquantes sur lesquelles je voudrais insister. L’une est écrite par quelqu’un qui est à la Poste des Armées, il est toujours à la Poste d’ailleurs, mais il est cadre supérieur maintenant. À l’époque, il était en Bosnie. Là, il tombe en affection pour une petite fille qui est dans un orphelinat et a l’âge de sa propre fille. Attendri, il l’a prend sous sa protection et va lui offrir une écharpe tricotée par sa femme, une écharpe rouge. Il revient à l’orphelinat prendre de ses nouvelles quelque temps plus tard, et trouve la directrice en larmes parce que la petite fille a été tuée par un sniper. On lui dit qu’il ne faut jamais offrir une écharpe de couleur à un enfant, que c’est un marqueur...
La deuxième lettre est celle du facteur René Pailhès à sa mère biologique. Enfant de l’assistance publique, il raconte dans cette lettre jamais envoyée, sa tournée qui a été calibrée pour qu’il puisse vérifier si oui ou non la personne à qui il va remettre du courrier est bien sa mère. C’est elle, il vient de la retrouver, il a cinquante ans, mais il ne lui dira rien... Enfin, la troisième lettre de facteur est celle sur la planche de bois dont nous avons parlé.

Et cette lettre de la philosophe Simone Weil, datée de 1941...

J-P. G. Oui, elle est incroyable. C’est une lettre d’une ironie absolument fabuleuse. Simone Weil se moque totalement de Xavier Vallat, le Commissaire général aux questions juives, et elle le fait avec un courage infini. La lettre est signée, il y a son adresse. Elle pourrait se retrouver dans un camp le lendemain. Il y a peu d’hommes qui auraient eu ce courage.

La correspondance présente encore aujourd’hui un fort intérêt pour les Français. Vous recevez beaucoup de réponses à vos appels à contribution... Peut-on penser que c’est justement parce qu’elle est en voie de disparition ou bien que précisément, les nouvelles technologies favorisent la correspondance dans le sens où la technique est là pour soutenir le fond ?

J-P. G. Elle présente effectivement un grand intérêt. Les premières lettres ne sont pas des lettres d’amour mais des documents comptables, des échanges de commerce qui ont toujours composé l’essentiel du courrier. Une minorité de lettres plus qualitatives, plus intéressantes a toujours émergé de l’énorme masse du courrier, et je ne crois pas qu’il y ait actuellement décadence. Il est évident qu’une partie de la correspondance a tendance à être virtualisée. Mais par ailleurs, le virtuel recrée du papier. 70 % des lettres que j’ai reçues sont arrivées dans la fameuse boîte postale 109 de Paris-La Boétie et 30% par le Web.

Ce recueil illustré, La Vie en toutes lettres, qui mêle des lettres du XVIème au XXIème siècle, expose l’évolution de l’écriture épistolaire, donne aussi à voir et à réfléchir sur une « manière de vivre »...

J-P. G. Je fréquente actuellement Madeleine Riffaud, une grande résistante, pour l’ouvrage Paroles de l’ombre II, et elle donne une très belle leçon de vie. Elle dit qu’il ne faut jamais se comporter en victime. Et tout le bonheur qu’on peut souhaiter au courrier et aux gens qui pilotent avec talent la trajectoire du courrier, c’est de ne jamais se comporter en victimes. La meilleure défense, c’est l’attaque. Le seul reproche que je fais aux gens qui s’occupent de défendre la langue française, c’est d’avoir choisi ce mot. Tout ce qu’on peut leur souhaiter c’est de se faire les promoteurs de la langue française, pas les défenseurs. Parce que dès qu’on est seulement défenseur, ça veut dire qu’on ne se situe pas sur le registre de l’offensive. Donc potentiellement, on est une victime. Il faut attaquer, prendre la main, l’initiative. Il ne faut pas faire la défense mais la promotion de la lettre. Le seul moyen d’en faire la promotion c’est de tirer tous les partis que nous offre le papier à ma main gauche et le pixel à ma main droite. Il va y avoir des choses fabuleuses, mais il ne faut pas partir perdant. La force de la lettre, c’est qu’elle va en profondeur des choses. À chaque fois que vous écrivez à quelqu’un, vous vous écrivez un peu à vous-même, parce que vous prenez du recul par rapport à vous-même. La lettre est quelque chose de très important. On parle beaucoup aujourd’hui de mieux vivre ensemble, de cohésion sociale, de ciment social. La lettre pour ça est un outil inappréciable. L’écran ne tuera jamais le papier, au contraire. Depuis que l’écran se déchaîne, il ne fait que nous inciter à imprimer toujours plus de papier. Si on veut être constructif, il faut se dire que tout ça va rentrer en synergie. Nous allons vivre de plus en plus des noces fécondes entre le pixel et le papier, pas le contraire.

Quels sont vos projets éditoriaux ?

J-P. G. Ils sont assez nombreux. Mes jours sont consacrés à La Poste. Mes nuits sont consacrées à mes livres. J’avais créé en 1992, une collection chez Robert Laffont qui s’appelle « La Mémoire de l’encre » dans laquelle j’avais publié beaucoup de lettres, et notamment, Les plus belles Lettres manuscrites de la langue française. Je vais sans doute reprendre et réactualiser cette collection avec Jean-Claude Simoën chez Plon. Je n’ai pas fini de faire des choses autour de la lettre. Dans les projets immédiats, il y a le prochain « Paroles de... » qui sera Paroles de l’ombre II et qui va traiter de « la bataille des mots ». J’ai également un projet sur les plus beaux manuscrits du Général de Gaulle, livre qui verra le jour dans un an.

Quant à l’exposition au Musée des Manuscrits et des lettres qui va avoir lieu prochainement ?

J-P. G. Cette exposition a lieu à partir du 16 novembre et va durer 15 jours. Seront présentés un certain nombre des trésors de La Vie en toutes lettres, dont la lettre de Saint-Exupéry, la lettre sur bois de Raymond Barraud, mais aussi des documents qui ne sont pas publiés dans le livre.
L’opération n’est pas un feu de paille, elle continue sur le site Internet « L’émotion du courrier ». À la fin du livre j’appelle les Français à continuer à envoyer des lettres. Le site Internet va être porteur de trente lettres inédites qui ne sont pas dans l’ouvrage. Et au fur et à mesure que nous allons recevoir de nouveau trésors, je vais les mettre en ligne. L’exposition sera également visible par le biais du Web. Rendez-vous donc sur
http://www.emotionducourrier.fr/la-...


Jean-Pierre Guéno
La vie en toutes lettres
Ces paroles qui marquent notre existence
Mise en images Jerôme Pecnard
Éditions Plon, 28 octobre 2010. 240 pages
Avec le soutien de la direction du courrier du Groupe La Poste

La vie en toutes lettres
Éditions Plon, pages 78-79

Jean-Pierre Guéno
Mise en images Jérôme Pecnard
Les diamants de l’Histoire
100 trésors d’archives pour comprendre l’Histoire
Éditions Jacob-Duvernet, 28 octobre 2010.

Sous la direction de Jean-Pierre Guéno
Paroles de Poilus
Lettres et carnets du front 1914-1918
Librio, 2004

Jean-Pierre Guéno
Mise en images Jerôme Pecnard
Paroles d’étoiles
L’Album des enfants cachés, 1939-1945
Éditions Les Arènes, 2002

Jean-Pierre Guéno
Mise en images Jerôme Pecnard
Paroles de l’ombre
lettres et carnets des Français sous l’occupation (1939-1945)
Éditions Les Arènes, 2009

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Sites internet

L’émotion du courrier
http://www.emotionducourrier.fr/la-...

Les éditions Plon
http://www.plon.fr/

Musée des lettres et manuscrits
http://www.museedeslettres.fr/public/

Les Arènes
http://www.arenes.fr/