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Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues Par Olivier Plat

 

Correspondance 1932-1945
Léonor Fini et André Pieyre de Mandiargues

Leonor Fini P Après avoir étudié la peinture à Trieste et à Milan, Leonor Fini arrive à Paris en janvier 1931, où elle fait la connaissance d’André Pieyre de Mandiargues, dans un café, en compagnie de son ami Henri Cartier-Bresson. Mandiargues est l’un de ces « étranges garçons, extrêmement timides, cultivés, infantiles et détachés de la vie quotidienne », dont parle Leonor Fini dans une lettre à sa mère. Tous deux entament une liaison qui se prolongera durant vingt ans par le truchement d’une abondante correspondance.

Les cinq cent soixante lettres (trois cent soixante-dix de Leonor Fini, cent quatre-vingt-dix de Mandiargues) échangées entre 1932 et 1945 permettent de suivre l’itinéraire des deux artistes. Tandis que Mandiargues met à profit son héritage pour voyager en Europe et visiter ses musées tout en se consacrant silencieusement à devenir écrivain, Leonor Fini tente de trouver sa place dans un monde dominé par les hommes : « J’aimerais tous les fouetter, ces maudits hommes, ou alors posséder l’énergie crasseuse, la capacité de solliciter sans souffrir les crétins qui pourraient m’être utiles, alors que cette seule idée me donne envie de cracher. » Farouchement indépendante, son prodigieux sens de l’observation l’amène à porter un regard impitoyable sur le milieu mondain dans lequel elle évolue où se côtoient artistes, mécènes, galeristes, critiques d’art, créateurs de mode, aventurières et femmes du monde, ce qui ne la décourage pas d’y participer, bien au contraire, car si elle avoue à Mandiargues déplorer « cette horrible envie que j’ai de consommer tant de personnes, ce sentiment spectaculaire de moi-même qui me rend inquiète et changeante », elle le revendique quelques lettres plus tard : « Moi j’ai besoin de consommer beaucoup de monde et de faire le paon en public. » Et Mandiargues d’abonder dans son sens : « (...) je sais que tu aimes, plus que tout, être la reine de la fête et, surtout, que tu es d’une telle beauté, costumée, qu’on ne peut regarder personne d’autre dans les bals quand tu es là. » Tout comme dans ses tableaux, elle aime susciter un état de fascination, et se fasciner elle-même. La voici Narcisse se mirant dans les miroirs de l’Opéra : « J’étais très belle, fantastique, beaucoup plus que le spectacle lui-même. (...) J’avais l’air d’un roi fou, habillé d’immenses feuilles. Je portais dessous une robe noire très moulante, comme tu les aimes, si bien que je paraissais nue, couverte des seuls pétales noirs. » Plus fragile qu’elle n’y paraît, on comprend mieux pourquoi elle ne supportera pas d’être supplantée par Bona Tibertelli dans le regard d’André, et le silence qui s’ensuivit jusqu’à la mort de Mandiargues en 1991 : « Si je suis aussi souvent très sûre de moi, c’est parce que je t’ai : tu es mon plus beau et cher miroir, tu me réchauffes, tu me fais parfois ronronner avec une satiété arrogante et une plénitude joyeuse. » Sans doute est-ce pour la même raison qu’elle collectionne les conquêtes à la manière d’un Casanova au féminin, elle qui estime « ignoble et désespérante la vie érotique des femmes » et aimerait souvent « vivre comme un homme » : « J’ignore pourquoi je me conduis ainsi, il serait facile de conclure que je veuille me libérer vite de ces individus et que je refuse profondément de m’attacher à qui que ce soit. Mais il est également vrai que si cette protection existe, je n’en ai aucune contre le sentiment (c’est vrai) de honte que ces aventures suscitent en moi. Voilà pourquoi, ensuite, je les déteste très souvent. (...) Et puis je ne suis pas complètement impassible et, malgré tout, j’ai parfois besoin qu’on s’occupe de moi, qu’on m’embrasse, qu’on me cristallise en soi pour un moment. » Au Havre, elle admire « les bordels merveilleux, de véritables paradis » et ajoute : « Les putains ont beau être horribles, elles sont si essentielles qu’elles en deviennent magnifiques. J’enrage en pensant aux crétins qui affirment : « Je n’ai jamais pu coucher avec une putain » et qui perdent leur temps avec de stupides truies de bonne famille ». Elle trouve Londres une ville encore plus déprimante que Paris, mais les musées magnifiques. À New-York, elle visite un musée de monstres dans la 14ème rue et se rend dans une colonie de monstres à Broadway. Ses démêlés avec son galeriste Julien Levy sont dignes d’un film des Marx Brothers : « Ce matin, je me suis horriblement querellée avec Levy, qui était ivre et puait du nez. Je lui ai flanqué un coup de pied car il prétendait que je suis « avare » (il voulait dire « intéressée ») et que je suis venue ici pour gagner de l’argent (et pour quoi d’autre ?). C’est un formidable crétin. Il m’a giflée et je lui ai craché au nez. Puis il m’a jeté à terre. Alors je l’ai griffé, je lui ai donné des coups de poing dans la figure et j’ai pris une grande assiette en verre (très moderne, genre Trois Quartiers) que j’ai lancée en l’air et qui s’est brisée en mille morceaux, éraflant une table de bois pour laquelle Levy avait une passion. Levy était furieux, il en bavait. Il m’a dit qu’il briserait mes tableaux. Je lui ai répondu que j’irais étrangler ses petits enfants, puis je lui ai jeté les morceaux de verre au nez. » Mandiargues lui relate ses pérégrinations à travers les routes fantomatiques de l’Europe de l’Est avec sa vieille Buick rebaptisée Mum, ou ses visites aux musées de peinture ancienne à Gand, Bruxelles, Bruges ou Anvers lorsqu’il s’émerveille devant un polyptique de Van Eck, une tentation de Saint-Antoine ou un calvaire de Bosch... Il ne manque jamais de terminer ses lettres par un exercice d’adoration au « Chat Mammon » : « Tu possède tous les talents, tu unis en toi toutes les sciences, tu es l’habileté faite femme et le grand chat dont je ne cesse de rêver... » Aimer, peindre ou regarder de la peinture, écrire sont aux yeux de Mandiargues une seule et même chose : « Sais-tu que tu es vraiment et absolument géniale ? À travers le surréalisme, tu retrouves tout le romantisme anglais et allemand, Keats et Arnim, « la Belle dame sans merci » et la mandragore, le poème de la nuit et de l’eau morte et des êtres ambigus qui envoûtent les hommes et les détruisent. »

Parsemée d’anecdotes, de réflexions et de portraits savoureux (en particulier lors du séjour de Léonor à New-York) à propos des figures en vue du moment (Miro, Dali, Picasso, Breton, De Chirico, Ernst, Moravia, Eluard) et d’autres moins célèbres (Eugène Berman, Pavel Tchelitchew, Alberto Savinio), drôle, tendre, poétique, riche de son sabir franco-italien, de ses humeurs et de son humour, originale et vivace, la correspondance entre ces deux esprits siamois est un bonheur de lecture.

Leonor Fini - André Pieyre de Mandiargues
L’ombre portée
Correspondance 1932-1945

Traduit de l’italien par Nathalie Bauer
Gallimard, Le Promeneur. 22,50 €
En librairie le 02/12/10

Ouvrage édité avec le soutien de La Fondation La Poste

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