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Interviews de Linda Lê et Jacques Abeille Par David Raynal

Prix Wepler-Fondation La Poste 22 novembre 2010

 

Linda Lê, remporte le Prix Wepler-Fondation La Poste 2010

Lauréate du 13e prix Wepler-Fondation La Poste pour son ouvrage intitulé Cronos aux éditions Christian Bourgois, Linda Lê, romancière d’origine vietnamienne, entreprend une fable féroce consacrée aux mécanismes de la dictature.

Est-ce votre enfance au Vietnam qui vous a incité à écrire sur la férocité de la dictature ?

Linda Lê Non. Je pense que c’est une fable assez universelle sur tous les excès du pouvoir quels qu’ils soient. Cela peut avoir des résonances sur notre vie actuelle. C’est peut être aussi le miroir de choses qui se sont passées au 20e siècle et qui se passent encore sur cette planète.

Pensez-vous vraiment que l’écriture puisse être une arme efficace dans la dénonciation des fléaux qui nous menacent ?

L.L  En tout cas, je crois au pouvoir des mots. Je n’ai que les mots comme armes. J’essaye d’inciter à une certaine subversion à travers la littérature. J’espère écrire des livres dérangeants. J’ai toujours écrit, même lorsque ce n’était pas des ouvrages politiques, sur des femmes qui entrent en résistance. Il y a toujours eu des héroïnes qui deviennent subitement de formidables insurgées.

Pourriez-vous vous mettre dans la peau d’un homme ?

L.L Il m’est arrivé de mettre en scène des narrateurs. En général, ce sont des hommes qui évoquent des femmes qui sont pour eux des Antigone, c’est-à-dire d’éternelles rebelles.

Qu’est-ce qui vous pousse dans vos livres à prôner l’énergie du désespoir ?

L.L Je crois qu’il y a une force dans le désespoir. Les écrivains les plus désespérés que j’ai admirés ont toujours été des auteurs de livres très toniques. Je puise une grande force dans leur lucidité et leur clairvoyance quant à l’évolution de notre monde.

Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans l’œuvre de certains poètes comme Benjamin Fondane, Georges Perros ou Armand Robin ?

L.L Ce sont des poètes qui tout en s’enracinant dans un pays tendent totalement à l’universalité. Leurs textes parlent à l’être humain, quel qu’il soit, sans tenir compte de sa religion ou de sa race. Armand Robin dit par exemple que « Pour le voyage de vous à moi, je veux le visa de trente langues et de trente sciences ».

La dualité permanente de vos personnages fait-elle secrètement écho à votre double culture française et vietnamienne ? 


L.L Certainement oui. Ce sont toujours des personnages qui sont dans l’entre-deux, qui sont dans l’écartèlement. Ils ne sont ni d’ici ni d’ailleurs, mais se retrouvent très souvent en porte-à-faux, un peu comme je me sens en général.

À cet égard, pouvez-vous nous préciser le sens de votre citation « Écrire c’est s’exiler » ?

L.L C’est un théoricien de la littérature hongrois que j’aime beaucoup et qui s’appelle Georg Lukács qui a dit que la littérature « est l’expression d’un exil transcendantal ». C’est un hors-soi-même qu’il faut toujours chercher pour pouvoir inventer des personnages qui existent à part entière. C’est en tout cas cette méthode que j’essaye modestement d’appliquer dans mes livres.

Linda Lê, Cronos, éditions Christian Bourgois


Jacques Abeille, obtient la mention spéciale du Jury 2010

Mention spéciale du jury du prix Wepler-Fondation La Poste 2010, pour le 1er volume du Cycle des Contrées : Les Jardins statuaires aux éditions Attila, Jacques Abeille est un écrivain, mais aussi un peintre inclassable. Son ouvrage somme frôlant le fantastique, tient à la fois du récit de voyage, du conte philosophique et du roman initiatique.

Quelle est l’histoire de ce conte partiellement fantastique ?

Jacques Abeille C’est l’histoire de quelqu’un qui ne s’attendait pas à écrire un roman. Il voulait plutôt faire une fable symbolique sur la création artistique et a tout à coup basculé dans le romanesque. Il a ensuite continué à suivre sa plume alors que ce n’était pas prévu. C’est un roman qui n’était en fait pas du tout prévu...

Publié une première fois en 1982, les Jardins statuaires étaient passés un peu inaperçus. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J.A. Cette histoire a d’abord été choisie par Bernard Noël, six ans après sa rédaction. J’avais renoncé à faire circuler le manuscrit, et à ce moment-là, Bernard Noël en a entendu parler par des amis communs. Il l’a alors fait sortir chez Flammarion dans la collection « Textes » qu’il animait. Plus récemment, ce texte a été repris par Joëlle Losfeld qui ne semblait pas très désireuse de publier la suite car les Jardins Statuaires constituent l’une des parties d’un cycle romanesque. Le livre se faisait oublier ou était peut-être boudé. Et puis voilà une troisième édition, autour de laquelle se produit un dégel, ce qui m’effare et m’intimide.

À la fois fable, roman d’aventure, récit de voyage, conte philosophique, qu’est-ce qui vous pousse à pratiquer dans votre œuvre cet incessant mélange des genres ?

J.A. C’est peut-être que je suis inquiet à l’idée d’être romancier. Je ne peux pas m’empêcher de contrarier l’unité romanesque. Le grand exemple, toute proportion gardée, c’est Herman Melville. L’inoubliable Moby Dick ou bien dans un registre moins connu Mardi sont des lectures qui m’ont beaucoup marquées.

Comment s’installe votre processus d’écriture ?
Faites-vous des recherches sur des sujets précis ou privilégiez-vous l’inspiration pure, le rêve et la divagation littéraire ?

J.A. Je privilégie plutôt la divagation littéraire. J’ai été fasciné par Raymond Roussel, c’est-à-dire l’idée d’écrire en tirant tout de soi et des mots que l’on triture en suivant ce qu’ils suggèrent. Je n’ai donc aucune documentation, cela peut se sentir et devenir une critique, mais en fait, je ne travaille pas...

Est-ce vrai que les Jardins Statuaires ont été écrits d’une ligne - sans retours en arrière, coupures ni collages ?

J.A. Oui c’est tout à fait vrai. Il y a eu tout de même une petite modification. Régine Deforges à qui je rends hommage et qui a failli être mon éditeur - cela fait partie des maléfices des Jardins statuaires - a lu le manuscrit et m’a dit que les premières pages étaient ennuyeuses. On aurait dit le dialogue de Platon avec un imbécile de service qui pose des questions. Elle m’a dit : « Balancez tout cela et passez au style indirect ». J’ai écouté son conseil et les 20 premières pages sont aujourd’hui plus coulées. Je mentirais en disant que tout est dans la spontanéité. Sous l’influence de Régine Deforges, j’ai donc revu un peu ma copie.

Quelle est l’influence de votre œuvre picturale dans votre écriture ?

J.A. C’est peut-être la singularité de ce prix Wepler que de distinguer par cette mention spéciale les écrivains de l’espace, parce qu’ils se trouvent justement dans le non-lieu. Cela peut apparaître comme une sorte d’utopie. C’est-à-dire une écriture qui est mon lieu parce que je n’en ai pas d’autres. La grande difficulté d’écrire dans mon cas, c’est d’avoir des images en tête et de ne rien perdre de leur disposition rayonnante, telle que je l’éprouve quand je peins ou quand je regarde un tableau. De ne rien perdre de cette sorte d’effraction par rapport à la ligne pure du discours pensé.

Que va selon vous, vous apporter cette mention spéciale du jury du prix Wepler-Fondation La Poste ?

J.A. La première chose que je puisse espérer, c’est que l’ensemble du cycle romanesque puisse être pris par le même éditeur, qu’il m’adopte et me soutienne, ce qui semble être le cas pour l’instant.

Les Jardins Statuaires est le premier volume d’un « Cycle des contrées ». De quoi s’agit-il ?

J.A. Cela recouvre deux romans, l’un dans cette campagne invraisemblable des « Jardins statuaires », l’autre dans un milieu urbain, une ville que j’ai inventée mais qui ressemble à celle où je vis. Dans les deux cas on entend les barbares. Il y a un troisième roman qui va se passer du côté des barbares parce que je me sentais en dette vis-à-vis de cette conception « Qu’est-ce que c’est que les barbares ? » Et enfin un quatrième, qui fait une sorte de bilan et qui rassemble définitivement tous les fils.
Et puis il y a eu un rebondissement récent. Grâce à des planches de François Schuiten sur lesquelles on m’a demandé d’écrire des textes, j’ai composé une coda, c’est-à-dire une sorte de boucle qui reprend toute l’origine des « Jardins statuaires » pour achever le cycle.

Jacques Abeille, Les Jardins statuaires, éditions Attila

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