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Entretien avec Bruno Fuligni et Jean-Baptiste Bourrat
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Photos B
Bruno Fuligni (photo de gauche)
© Photo Louis Monier

Jean-Baptiste Bourrat (photo de droite)
© Photo Nathalie Jungerman

Bruno Fuligni dirige la Mission éditoriale de l’Assemblée nationale. Ecrivain et historien, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire politique et littéraire. Dans les archives inédites des Services secrets (2010) et Dans les secrets de la police (2008) parus aux éditions L’Iconoclaste, ont été réalisés sous sa direction scientifique.
Jean-Baptiste Bourrat est secrétaire général des éditions L’Iconoclaste et des Arènes. Sous sa direction éditoriale, ont été réalisés notamment, Dans les archives inédites des Services secrets (2010) et Dans les secrets de la police (2008).

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Ce beau livre, Dans les archives inédites des Services secrets, fait partie de la collection « Mémoires » lancée par Sophie de Sivry il y a 10 ans, qui comprend des titres tels que Mémoires du monde, Aventuriers du monde, Mémoires de la mer... Vous me disiez, Jean-Baptiste Bourrat, en 2008, que bien souvent, les recherches effectuées pour l’élaboration d’un livre dans les archives des grandes institutions suscitent le sujet du livre suivant. Par exemple, c’est en faisant le livre sur les archives du Quai d’Orsay, (Mémoires du monde) qu’est né, Aventuriers du monde. Qu’en est-il pour cet ouvrage qui vient de paraître ?

Jean-Baptiste Bourrat Ça s’est passé exactement de la même façon. C’est en travaillant sur l’ouvrage, Dans les archives secrètes de la Police, et en consultant toutes ces enquêtes des services de la Préfecture de police qui faisait du renseignement, que Bruno [Fuligni], directeur scientifique de l’ouvrage, et moi-même, avons rêvé d’un livre sur les archives des Services secrets. Quand nous avons fait part de notre nouveau projet au Préfet de Police qui a bien accueilli notre ouvrage publié, il nous a proposé de revenir faire des recherches dans les archives de la Préfecture de police. Il nous a également donné un coup de pouce pour obtenir un rendez-vous avec Bernard Squarcini qui dirige la DCRI (Direction Centrale du Renseignement intérieur, qui a résulté de la fusion de la DST et des Renseignements généraux en 2008). Ainsi, nous avons eu l’autorisation de faire un livre sur le renseignement, autorisation qu’il a fallu faire valider par le Ministère de l’intérieur, non sans quelques mois d’attente. Puis, nous avons fait la même démarche auprès du ministère de la Défense et de la DGSE (Direction générale de la Sécurité extérieure). Le livre sur les archives de la Police que nous avons publié en 2008 est bien à l’origine de ce livre sur les archives des Services secrets.

« La pluralité des services induisait la diversité des fonds à consulter » est-il écrit dans la préface... Bruno Fuligni, pour ce livre, vous avez dirigé une équipe de chercheurs et consulté des milliers de documents...

Bruno Fuligni En effet. Il y a d’une part les archives de la Préfecture de police, d’autre part les archives du 2e Bureau déposées au Château de Vincennes, le SHD (Service historique de la Défense) qui conserve les dossiers secrets des quatre armes - Terre, Marine, Air, Gendarmerie -, ainsi que les fonds issus de la Résistance et les fonds de ce 2e Bureau constitué pendant la Seconde Guerre mondiale par le général de Gaulle en exil à Londres, le BCRA (Bureau central de Renseignement et d’action). Aux Archives nationales, il y a certains éléments et en particulier les archives de l’ancienne Cour de Sûreté de l’Etat qui jugeait les cas d’espionnage. Ces archives sont théoriquement fermées, mais nous avons obtenu deux dérogations sur deux affaires qui nous intéressaient (Georges Pâques, taupe des Soviétiques au sein de l’Otan et le réseau Bammler-Kranick, mis en place par les services est-allemands). Puis, en allant frapper aux portes des différents services, nous avons eu accès à des dossiers qui font partie de leur patrimoine ou de leur documentation. Ces services ont en leur sein des musées qui ne sont pas ouverts au public, mais qui sont des lieux de souvenirs. Ils abritent la mémoire du renseignement français. L’existence même de ces « musées secrets » nous était inconnue. Extraordinaire surprise de pousser des portes, d’arriver dans des enceintes ultra protégées et de voir à travers les vitrines, des faux papiers, des appareils photo miniatures, du matériel réformé d’écoute ou de détection, des rapports, des photographies, des objets qui sont des « prises de guerre » sur des services étrangers... Pour la première fois, nous avons pu, non seulement regarder mais aussi reproduire ce matériel. Au total, nous avons visité cinq musées. Un seul est ouvert au public, le Musée du Plan Sussex à Hochfelden, en Alsace. Parmi les quatre autres qui ne sont donc pas ouverts au public et sont plutôt considérés comme des salles de trophées, créées par des anciens des services, un se trouve dans les locaux de la DCRI et trois dépendent de la DGSE. Avoir accès au musée du service Action, par exemple, était impensable, il y a quelques années. Notre demande a dû coïncider avec un moment où les services français qui ont une tradition du secret absolu ont eu envie d’évoluer. Nous avons donc eu la chance de pouvoir pénétrer dans ces enceintes, de regarder ces collections et surtout de les reproduire pour le public. Les dossiers que nous avons consultés vont jusque dans le milieu des années 1980 avec l’affaire Farewell et avec le musée de la mission Aspiro, la section des nettoyeurs d’ambassade. Des affaires quand même très récentes.

Il a fallu choisir parmi les documents... Le livre se compose de 57 affaires, de 1870 à 1989... Aviez-vous une idée au préalable des sujets que vous vouliez traiter ?

B. F. Plus exactement, nous avions des espoirs. Notre point de départ est généralement ce qu’on pourrait appeler un « livre rêvé ». En ce sens, nous envisageons un sommaire idéal, les thèmes que nous aimerions aborder si les documents existent. À partir de cette trame, nous commençons les recherches. Beaucoup de sujets sont abandonnés, beaucoup d’autres apparaissent au cours de la recherche, parce qu’on n’imaginait pas trouver des documents sur telle ou telle affaire. Progressivement, on passe du sommaire rêvé à un sommaire réel et le livre prend forme. Notre souci était d’avoir toutes les familles du Renseignement français, c’est-à-dire le renseignement intérieur et le renseignement extérieur, la sécurité intérieure et le contre-espionnage, toutes les entités policières comme les Renseignements généraux, la Préfecture de police, la DCRI, la dimension militaire et la DGSE.

J-B. B. Bruno a raison en parlant de « sommaire rêvé » et de « sommaire réel ». Nous avons pour principe de ne pas hésiter à remettre en question les sujets envisagés au préalable. C’est ce qui fait d’ailleurs l’originalité de ce livre et de la collection. Si on s’amusait en effet à comparer la première liste des sujets rêvés avec la liste finale, on serait assez étonné. Mais pour arriver à ce sommaire réel, on se doit de fouiller des milliers d’archives. Bruno a assumé pendant un an et demi tout ce travail de recherche. C’est aussi en discutant avec les conservateurs qui connaissent très bien les fonds et qui peuvent extraire un dossier qu’ils jugent plus intéressant qu’un autre, c’est en allant à la pioche dans des cartons non inventoriés, ou parfois complètement au hasard, qu’on fait de formidables découvertes.

B. F. Il s’agit d’une véritable enquête. Vous partez avec vos dispositions, vous avancez, vous faites une découverte qui en amène d’autres et le livre se compose. Ce qui prime dans ce genre d’ouvrage, c’est le document. On ne traitera jamais un sujet même s’il nous intéresse beaucoup, si nous ne sommes pas capables de mettre en avant au moins un document - éventuellement plusieurs - qui soit fort, révélateur, inédit ou très peu connu. Notre enquête nous conduit à trouver ces documents à partir desquels nous choisissons des sujets que nous soumettons à un certain nombre d’auteurs. J’ai traité plusieurs sujets moi-même, mais le concept de cette collection est d’éditer des ouvrages collectifs. Nous faisons donc appel à des auteurs. Ils ne sont pas forcément des spécialistes du renseignement, parce que ce n’est pas un livre sur l’histoire du renseignement, mais sur ce que les archives du renseignement nous apprennent sur notre histoire. À propos des documents concernant Messali Hadj, par exemple, nous avons demandé à Benjamin Stora de nous expliquer les débuts du nationalisme algérien et ce que les Renseignements français ont vu par rapport à ce mouvement-là. Nous proposons à de grands historiens et à des experts dans leur domaine de se livrer à un exercice qui peut paraître un peu humble mais qui est toujours difficile : faire un commentaire, une analyse critique et historique de documents, avec un nombre de signes relativement restreint.

Vous avez choisi également de montrer le rôle des femmes dans l’espionnage : La Païva, Mistinguette, Germaine Tillon, Joséphine Baker, Jeanne Bohec...

B. F. Le livre s’ouvre avec une femme, la Païva, une grande courtisane qui a été soupçonnée de faire de l’espionnage au profit de la Prusse en 1870-1871. Les rapports sur cette affaire sont conservés à la Préfecture de police. Utiliser les femmes pour faire du renseignement sur l’oreiller est une pratique très ancienne dont il est même question dans la Bible. C’est une technique qui a perduré et qui perdure encore. On les appelle les « Hirondelles ». Il nous a paru intéressant de montrer l’évolution du rôle des femmes dans l’espionnage depuis 1870. Avec Mata Hari, on a un premier glissement d’une espionne courtisane qui s’est condamnée elle-même parce qu’elle n’a pas compris que le monde du renseignement changeait. Il y a des rapports de filatures où on la voit user de son charme pour berner les Services, traquer des officiers sur des boulevards parisiens, les ramener dans son hôtel et recueillir toutes sortes d’informations sur des unités. Simplement, Mata Hari ne se rend pas compte que l’époque est en train de changer, que ce renseignement à l’ancienne, même s’il continue d’exister, cohabite avec des formes technologiques, telles des interceptions radio par la Tour Eiffel qui vont l’identifier et la trahir. Lorsqu’on arrive à la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses femmes ont des responsabilités, prennent des risques physiques énormes... Des femmes comme Jeanne Bohec vont former des hommes à la fabrication d’explosifs, au sabotage, au dynamitage de voies ferrées, sautent en parachute... Aujourd’hui, le monde du renseignement se féminise, et pas seulement en France. On a donc là un phénomène intéressant sur cette période qui va de 1870 à la fin des années 1980 où les femmes progressivement passent d’une fonction qui était un peu méprisée à une autre équivalente à celle des hommes.
Dans le cas de Mata Hari, il y a deux dossiers, dont celui du conseil de guerre que tout le monde connaît depuis longtemps et sur lequel ont travaillé tous les historiens qui se sont penchés sur son cas pendant des années. En faisant ce livre, on nous a signalé que dans la partie non inventoriée du Fonds de Moscou du Service historique de la Défense, il y avait une boîte noire avec un dossier inédit sur elle. On peut supposer que c’était celui du Commandant Ladoux, l’officier qui l’avait recrutée et qui comprit plus tard qu’elle jouait double jeu. Dans ce second dossier, on trouve notamment le compte rendu manuscrit de ses aveux, publié aujourd’hui dans le livre.

Le livre dévoile, grâce aux nombreuses reproductions, les multiples objets dont se servaient les agents, conservés dans ces «  musées secrets »...

J-B. B. Nous avons pu photographier plus de 150 objets et en reproduire une cinquantaine pour le livre. Ce qui est une grande première car d’ordinaire, quand on veut éditer un livre illustré sur le renseignement, on a accès à une banque d’images où seulement une trentaine de reproductions, toujours les mêmes, sont disponibles. C’était formidable de voir tous ces appareils qui ont réellement servi. Nous avons d’ailleurs été très émus de tenir entre les mains l’appareil photographique Minox de Vetrov (Affaire Farewell), à peine plus grand qu’un briquet, à l’intérieur duquel il y a encore une pellicule !

B. F. Ces objets ont une histoire. Je pense à l’affaire Bammler-Kranick par exemple. Nous avons découvert dans un de ces musées, celui de la DCRI, une statuette en bois et en cuivre qui semblait être une sorte de poupée décorative. En fait, elle se démontait selon un mécanisme assez compliqué et cachait un petit appareil photographique, un code pour déchiffrer les messages reçus par radio, trois films vierges destinés à confectionner les micropoints transmis à la centrale, des faux papiers et des codes multiples... Nous avons cherché à en savoir davantage et nous avons obtenu la possibilité de reproduire les documents de l’ancienne DST (Direction de la Surveillance du Territoire) concernant cette affaire. Les Archives nationales nous ont accordé une dérogation pour consulter le dossier de la Cour de sûreté de l’État, qui nous a fourni d’autres informations et notamment des comptes rendus d’interrogatoires et des rapports de perquisition. En partant d’un objet assez pittoresque, nous avons donc abouti à une importante affaire : l’histoire de la création d’un réseau est-allemand implanté en France.

La Tour Eiffel devient pendant la Première Guerre mondiale une antenne de trois cents mètres et a un rôle très important... Parlez-nous des innovations techniques de renseignement...

B. F. Les Services secrets français sont à cette époque des pionniers. Ils sont effectivement dans les premiers à se moderniser : ils utilisent la radio pour communiquer sur de longues distances, intercepter ce que dit l’adversaire, ou envoyer des messages de propagande. Nous consacrons un très beau chapitre aux débuts de la surveillance aérienne, avec les « tables de nuit », ces appareils à structure métallique, tout en hauteur, embarqués lors de chaque vol dès 1915 pour photographier le chemin des Dames ou les autres zones de combats. Il y a à la fois un mélange de bricolage et de technique de pointe qui est très troublant. Plus tard, les Français seront rattrapés par les autres. Mais, à cette époque-là, ils ont une réelle avance qui va leur faire marquer des points.
La Tour Eiffel passe du stade expérimental de la communication radiotélégraphique à une intense activité d’intérêt national. Son rôle va devenir primordial pendant la Première Guerre mondiale. Les messages ennemis sont de mieux en mieux décryptés, ce qui permet de suivre l’avancée allemande et de lancer la contre-offensive. Les Allemands ne comprennent pas parce qu’ils n’ont pas encore accordé suffisamment d’importance à cette technologie. Les Français sont donc au départ plutôt en avance.
Il y a un autre fil rouge à travers ces innovations techniques matérielles, c’est la miniaturisation. Plus on avance dans le livre, plus les documents témoignent de l’incessante préoccupation à fabriquer des capteurs - appareil photo, micro etc. - toujours plus petits. Les derniers chapitres qui concernent la mission Aspiro ou l’affaire Farewell, avec notamment le Minox de Vetrov, le montrent bien. Le matériel est devenu très précis et extrêmement discret.

Il y a aussi toute cette dimension du code et ces étonnantes machines Enigma conçues par le mathématicien Alan Turing dans l’entre-deux-guerres...

B. F. La machine Enigma est un objet génial puisque c’est en fait un début d’ordinateur. Il n’est pas automatique, il est électro-mécanique, mais a une dimension programmable. L’opérateur saisit le message sur le clavier, la traduction chiffrée est indiquée par des voyants lumineux... Pour pouvoir capter les codes de l’ennemi, il fallait de toute façon inventer les prototypes des ordinateurs. Nous avons également obtenu dans un de ces fameux musées un document étonnant, un gros registre dans lequel la DST avait rassemblé tous les codes secrets utilisés par les Allemands et les collaborateurs pendant la Seconde Guerre mondiale. Des codes très différents, notamment la grille à croix gammée, carré de vingt-cinq cases dans lequel est disposé l’alphabet débarrassé de la lettre W, ou encore une technique pour transformer les messages en notes de musique, et le message le plus stratégique devient une partition qui peut avoir l’air complètement anodin. Ces codes secrets appartiennent aux Services de renseignements allemands, mais le registre qui les rassemble est français. Il a été réalisé au lendemain de la Guerre pour permettre l’explication rétrospective de ces codes, éventuellement les utiliser et sans doute aussi pour former. Il ne sera déclassifié qu’en 1986. Avec le renseignement, on est toujours dans un temps assez long, et c’est pourquoi nous avons choisi de citer, en préambule au livre, cette phrase de Racine qui nous paraît la plus juste : « Il n’est point de secrets que le temps ne révèle »

La correspondance a aussi son rôle. Il est souvent question de lettres qui ne doivent pas être interceptées...

B. F. L’invention des codes va aussi de pair avec la correspondance écrite. Tout d’abord, on a des correspondances administratives. Par exemple, concernant la mission Aspiro, nous étions ravis d’avoir toutes ces photos, ces micros, ces prises de guerre mais pour le coup c’était un sujet sans document écrit. Nous avons demandé et obtenu l’autorisation de reproduire une lettre d’Alexandre de Marenches, directeur général du SDECE (actuellement DGSE), datée de janvier 1973. Il s’adresse au Ministre des Affaires étrangères et lui signifie que son ambassade à Varsovie est truffée de micros, qu’il faut le laisser envoyer une équipe pour nettoyer tout ça... Si on remonte un siècle plus tôt, il y a une lettre administrative très intéressante, celle qui concerne Alfred Nobel. Elle est adressée au gouverneur militaire de Paris qui alerte son ministre pour lui dire qu’il y a un chimiste suédois qui n’a pas l’air bien net, qui tourne autour de notre poudrerie, qui veut amener nos ouvriers à l’étranger et qu’il faudrait le surveiller. Le gouverneur suggère que le contre espionnage de l’époque, appelé la Sûreté et qui dépend du ministère intérieur, puisse surveiller ce chimiste. C’est une lettre très intéressante - non pas conservée dans les Archives mais au musée interne à la DCRI - où se concentrent en une page énormément d’informations. On voit un Alfred Nobel qu’on ne soupçonnait pas, espion au détriment des Français sur le sol français.
Les correspondances privées entre espions ou entre résistants sont aussi un important témoignage. À partir du moment où vous correspondez dans ce monde dangereux qui est celui du renseignement, il y a deux grandes techniques : coder ou cacher. La technique qui consiste à dissimuler un message dans un objet ou dans un tissu s’appelle la stéganographie. Et c’est ce que Germaine Tillon réussit à faire. Détenue à Fresnes en 1943, elle communique avec son réseau grâce à des lettres écrites sur l’envers des sacs de linge sale dans lesquels elle décrit l’univers carcéral, transmet consignes et messages de prudence, donne les noms des internés etc. Déportée à Ravensbrück la même année, elle rédigera sur de petites fiches des recettes de cuisine camouflant l’identité des principaux SS du camp. En associant la première lettre de chaque ligne, on décrypte les noms.

Et la lettre de Vladimir Vetrov à Jacques Prévost dans l’affaire Farewell...

J.-B. B. Dans le livre, elle est reproduite avec l’enveloppe parce que celle-ci indique qu’elle a été postée de Hongrie (en novembre 1980), alors que Vetrov est en URSS.

B. F. Oui c’est important parce qu’il sait que s’il fait partir d’URSS sa lettre pour la France, elle risque fortement d’être interceptée. Il profite donc d’un voyage de son beau-frère en Hongrie où le courrier est moins surveillé pour la lui confier. La DCRI a conservé l’enveloppe avec le timbre et l’affranchissement hongrois. Cette correspondance et la relative tolérance des Postes hongroises ont finalement rendu possible l’affaire Farewell.

J.-B. B. Au delà de la lettre, il y a aussi la question de transmettre un message. Dans les affaires d’espionnage, on peut utiliser la correspondance écrite pour faire passer une fausse information, sachant qu’elle va être lue, par exemple. Ou bien, tenter dans une lettre complètement anodine de faire passer une information importante. Il existe tout un matériel qui ressemble à un matériel de savant fou pour décacheter une lettre, utilisé aussi bien par les Services français, est-allemand, ou autres...

B. F. Il y a également du matériel qui au sein même d’une lettre tout à fait banale permet de faire passer discrètement des informations capitales. Par exemple, l’encre sympathique, une encre invisible. Il s’agit de rédiger une lettre ordinaire, et entre les lignes ou perpendiculairement, écrire un autre message qui, lui, n’est visible qu’avec l’intervention d’un révélateur. Il y a aussi le micropoint, une photographie réduite à des proportions minuscules mais qui comporte beaucoup d’informations et peut devenir un point typographique dans un texte, ou être dissimulé derrière le timbre. Vous envoyez une carte postale ou une enveloppe banales et des secrets d’Etat sont dissimulés derrière le timbre. C’est à peu près indétectable si vous n’êtes pas dans la confidence.

Avez-vous vu le film L’Affaire Farewell, et qu’en pensez-vous au regard des dossiers que vous avez consultés ?

B. F. Le film est un peu romancé et simplifié parce que cette affaire est particulièrement longue et complexe, mais il est tout de même très bien documenté. Il traduit cette espèce de fièvre, de terreur qu’on doit avoir quand on a en main tous les secrets de la guerre froide à Moscou à cette époque. Et même pour nous qui avons eu la chance d’avoir également dans le creux de la main ces microfilms, des petites tablettes transparentes sur chacune desquelles s’alignent soixante documents au format timbres-poste (au total près de trois mille documents ultrasecrets), c’était déjà extrêmement impressionnant, ça avait quelque chose d’irréel. Nous étions justement en train d’inventorier les richesses de ce dossier : les fiches sur Vetrov et la période où il est à Paris, les microfilms et les éléments de correspondances dont nous avons parlé lorsque le film est sorti et que nous l’avons vu. Par ailleurs, nous avons pu rencontrer Marcel Chalet qui était le patron de la DST au moment où cette affaire était en cours.

Un dossier intitulé « Espion malgré lui. Un témoin de l’enfer concentrationnaire » montre que dès 1941, la gendarmerie disposait d’un rapport complet de ce qui se passait à Mauthausen...

J.-B. B. C’est en effet un document inédit qui raconte très précisément l’horreur du camp de concentration. Nous n’avons pas l’ambition de vouloir réécrire l’histoire en disant que Vichy savait tout et a caché la vérité mais ce qui est frappant, ce qui a été pour nous une découverte, c’est que lorsque nous avons soumis ce rapport à des historiens spécialistes du sujet, ils n’en avaient eu aucune connaissance.

B. F. Dominique Missika qui a traité ce sujet a été très impressionnée par ce document qu’elle a estimé d’une immense valeur historique, étant donné sa date - c’est en effet très tôt - et aussi sa précision. Son auteur est un gendarme qui, du fait d’une « erreur bureaucratique », est le témoin de ce qui se passe à Mauthausen et un rescapé de la première heure. Il a été formé à l’écriture d’un rapport. Un rapport n’est pas de la littérature. Il comporte un certain nombre de parties, de précisions, et le gendarme nous décrit ce que la plupart des gens apprendront le lendemain de la Guerre. Il décrit par le menu l’arrivée, les brimades et surtout la finalité de ce camp dont on ne doit sortir que par la cheminée du crématoire. C’est ce qu’on lui dit et c’est ce qu’il consigne dans son rapport. C’est accablant. Ce rapport semble être resté à l’intérieur de la gendarmerie.

J.-B. B. La surprise qu’on a eu aussi dans le fond des Archives nationales, c’est de pouvoir illustrer ce rapport avec des photographies qui ont été prises par les SS à la même période.

N’était-ce pas frustrant de ne faire que quelques pages de texte par sujet ?

J.-B. B. Bien sûr, c’est frustrant mais en même temps c’est le principe même de la collection. Cette contrainte est aussi une manière de solliciter le lecteur. Elle peut lui donner envie d’en savoir davantage et ainsi de se documenter plus précisément sur telle ou telle affaire. Par exemple, s’il s’intéresse particulièrement à l’histoire de Mata Hari, il aura envie de lire sa biographie. Nous nous imposons de faire un très bel ouvrage illustré et vivant qui captive le lecteur par l’image et le texte. Nous avons d’ailleurs de très bons retours.

B. F. Cela dit pour contrebalancer la contrainte réelle des chapitres en deux ou trois doubles pages, il y a une retranscription des documents à la fin des livres de cette collection. Et pour celui-ci, la transcription a même un intérêt supérieur à celle du livre sur la Police, car les documents de police sont souvent factuels, ils ont l’avantage d’être précis, mais on n’apprend pas tellement de choses en plus de la synthèse produite par l’historien. Alors que là, on a des textes d’une très grande richesse, en particulier ceux qui nous conduisent à la naissance d’un certain nombre d’événements qui vont avoir une portée mondiale, d’un certain nombre d’évolutions politiques ou géopolitiques. Ces textes sont remarquablement écrits par les officiers de renseignement.

Avez-vous un nouveau projet de livre pour cette collection ?

J.-B. B. Nous avons un nouveau projet mais malheureusement, c’est encore secret ! C’est en faisant ce livre que le prochain s’élabore. Cependant, on n’est jamais certain, car avec cette collection, on peut travailler des mois sur un projet en ne sachant pas s’il aboutira... C’est un pari. Il n’y a pas très longtemps, nous avons eu l’idée d’un livre sur des archives conservées à Vincennes et nous avons commencé à faire des recherches mais nous n’avons pu donner suite parce que les documents n’étaient pas suffisamment forts.

B. F. Comme nous l’avions fait pour les archives de la Police, nous avons aussi l’intention, à partir du livre illustré, de faire un recueil de textes qui permettra de développer certains sujets, avec davantage de transcriptions, parfois des versions plus longues des mêmes chapitres, et à un prix plus abordable.


Dans les Archives inédites des Services secrets
Un siècle d’histoire et d’espionnage français (1870-1989)

Sous la direction scientifique de Bruno Fuligni
Et la direction éditoriale de Jean-Baptiste Bourrat
Éditions L’Iconoclaste, 350 pages, 69 €. 21 octobre 2010
Collection « Mémoires » imaginée et créée par Sophie de Sivry
Avec de soutien de la Fondation La Poste

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Sites Internets

Les éditions L’Iconoclaste
http://www.editions-iconoclaste.fr/

Service historique de la défense
http://www.servicehistorique.sga.de...

Entretien avec Sophie de Sivry et Jean-Baptiste Bourrat. Propos recueillis par Nathalie Jungerman
http://www.fondationlaposte.org/art...

FloriLettres n°98 : « Les archives de la Préfecture de police »
http://www.fondationlaposte.org/art...

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Dans les secrets de la police.
Quatre siècles d’Histoire, de crimes et de faits divers dans les archives de la Préfecture de police

Éditions L’Iconoclaste, 2008
Avec de soutien de la Fondation La Poste
Entretien avec Sophie de Sivry et Jean-Baptiste Bourrat. Propos recueillis par Nathalie Jungerman : http://www.fondationlaposte.org/art...
FloriLettres n°98, « Les archives de la Préfecture de police » :
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Mémoires de la mer.
Cinq siècles de trésors et d’aventures

Éditions L’Iconoclaste, 2005
Avec de soutien de la Fondation La Poste

Aventuriers du monde
Les grands explorateurs français au temps des premiers photographes 1866-1914

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Memoires du monde.
Cinq siècles d’histoires inédites et secrètes au quai d’Orsay

Éditions L’Iconoclaste, 2001
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