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Jeanne Bohec : portrait. Par Corinne Amar

 

Bohec, Services secrets Dans les Archives inédites
des Services secrets - Jeanne Bohec
Éditions l’Iconoclaste, page 221

« Août-septembre 1939. La guerre !
Depuis longtemps, nous la sentions venir. Depuis que j’étais en âge de réfléchir, il me semble que je savais qu’elle nous attendait, que tôt ou tard nous la subirions, et je me sentais concernée autant que n’importe quel homme en France. (...) Je ressentais d’une manière très aiguë le désir de participer à cette guerre, de faire quelque chose, mais quoi ?... » Jeanne Bohec, La plastiqueuse à bicyclette (Éd. du Sextant, 2004, p.19).

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Jeanne Bohec est de ceux - et, plus rare encore, de celles - qui décident de dire non, pour se rallier à une cause unique : la Résistance.

Née en 1919, Bretonne, fille et petite-fille de Bretons, elle passe son enfance à suivre ses parents, de port en port  : « Fille de marin, si le sort m’avait dotée de chromosomes XY, nul doute que c’est vers la mer que se seraient tournées mes activités. (...) Plus tard, peut-être, des femmes pourront-elles envisager de telles carrières ; je suis née trop tôt. », écrit-elle, en introduction à un récit autobiographique, La plastiqueuse à bicyclette où elle racontera son parcours de résistante. Étudiante en mathématiques, elle rêvait d’enseigner cette discipline. Elle vit à Brest, travaillera dans une poudrerie, devient aide-chimiste. En 1940, elle a 21 ans. Le 18 juin, les troupes allemandes sont à Brest. Celle qui se serait vue marin, si elle était née homme, imagine les soldats : « J’aurais voulu m’engager, mais les femmes n’étaient pas admises dans leurs rangs ».
Pourtant, sa décision est immédiate : s’engager pour la France libre : « Un remorqueur qui partait pour l’Angleterre m’a prise à son bord. C’était le 18 juin au soir ! Je ne savais absolument pas ce que j’allais faire là-bas. Je n’ai découvert l’existence du général de Gaulle que le 14 juillet 1940, lors d’une cérémonie à Londres ». Les Volontaires françaises féminines (V.F.) sont créées en novembre 1940. Le 6 janvier 1941, Jeanne Bohec signe son engagement.
Au nombre de 70 environ, dans la fin des années 1940, les jeunes femmes engagées étaient près de 430, en août 1943. Beaucoup d’entre elles viennent de France et plus particulièrement de Bretagne, d’autres de France outre-mer, d’Afrique, de Nouvelle-Calédonie... Elles suivent un entraînement militaire de six semaines, sont affectées à des postes divers ; travaux de bureau, téléphonistes, chauffeurs, tailleurs, plantons, traductrices-interprètes, cuisinières, infirmières... Rappelant ses aspirations de jeune fille, Jeanne Bohec écrivait : « Je rêvais moi aussi de lutter un jour contre les ennemis de la patrie (...) (mais) je ne me sentais aucunement la vocation d’une infirmière ».
Elle est affectée comme secrétaire au service technique et de l’armement. Au printemps 1942, faisant valoir ses compétences de chimiste, elle intègre le laboratoire qui fabrique des engins de sabotage destinés à la Résistance. Elle veut agir. Elles sont un certain nombre à vouloir regagner la France et seulement cinq ou six d’entre elles pourront le faire. « Je crois que j’ai été quasiment la seule à ne pas être arrêtée par les Allemands ». Fin août 1943, elle suit une formation poussée dans le sabotage, le parachutage et la sécurité. Un avion la parachutera sur l’Orne, en février 1944. Après un passage à Paris, elle regagne la Bretagne, en train. Les Allemands ne se méfient pas d’une jeune femme : avec l’aide de sa précieuse bicyclette qui lui permet de circuler rapidement sur les routes bretonnes, elle va enseigner, à domicile, le maniement d’explosifs à des résistants, dans la perspective des combats de la libération. Elle fabrique elle-même ses explosifs, avec des produits ordinaires, achetés en drogueries ou en pharmacies. L’objectif ? Viser « des cibles stratégiques, difficiles à remettre en état, comme les pylônes, les tunnels ou les voies ferrées. » L’ouvrage Dans les archives inédites des Services secrets (Éd. L’Iconoclaste, 2010) qui révèle ainsi, le contenu de plus d’un siècle d’histoire et d’espionnage français (1870-1989), information, documentation rassemblées, analysées, commentées, illustrées - réseaux de l’ombre, mis à la lumière, trésors de « musées secrets » - rend hommage à « La plastiqueuse à bicyclette » (cf. Stéphane, Longuet, p.221-223), la seule femme instructeur de sabotage de toute la Résistance ; la « légende » d’une clandestine s’était formée : on lui inventa une vie, un curriculum vitae. Jeanne Bohec, nom de code « Rateau », opère en France sous une fausse identité : avant d’aller sur le terrain, il faut qu’elle mémorise sa « légende  », ainsi qu’on nomme la fausse biographie d’un agent clandestin.
Elle participera aux combats du maquis de Saint-Marcel (dans le centre du Morbihan, non loin du village de Saint-Marcel), ainsi qu’à ceux de la libération de Quimper, début août 1944.
Si l’on se souvient que l’une des œuvres les plus célèbres et fondamentale pour le mouvement féministe, Le Deuxième Sexe, de Simone de Beauvoir, a été écrite en 1949, on comprend combien Jeanne Bohec dût se heurter au veto de sa hiérarchie, pour accomplir des tâches qu’on lui disait être de l’autre sexe : on lui refusera d’être parachutée au delà des lignes, une première fois, pour cette raison, on lui interdira de monter au feu, pour la même raison ; « Pourtant je connaissais sûrement mieux le maniement d’une mitraillette que beaucoup de FFI qui venaient de recevoir ces armes »
Dans Héroïnes françaises, 1940-1945, Courage, force et ingéniosité (Éd. du Rocher, 2008), livre d’entretiens où elle donne la parole à dix-huit femmes résistantes, Monique Saigal, rappelle qu’en 1940, dans une société où les femmes, pour la plupart, au foyer, n’avaient même pas le droit de vote, « la Résistance n’a pas été qu’une construction masculine ».
Lorsqu’on entend Jeanne Bohec et ces autres voix raconter avec tant de ferveur et de simplicité ce rôle qu’elles jouèrent et pour lequel elles risquèrent leur vie, on peut se demander, bien sûr, ce qui poussait ces femmes à accomplir de tels exploits. La jeunesse, dit l’auteur. « Elles n’avaient peur de rien et voulaient réaliser leur idéal, lutter contre l’injustice et donner un sens à leur vie. Elles combattaient par patriotisme et par amour du prochain, pour défendre, affirmer leurs droits, en tant qu’êtres humains ». Elles sont jeunes, elles risquent leurs vies avec grandeur, maturité, et leurs espérances sont d’autant plus intenses  : «  En roulant à travers la campagne tout en regardant défiler le paysage, je rêvais à la paix que j’espérais proche. Je retrouvais mon fiancé, nous nous marierions. Que ferais-je après ? Reprendrais-je des études interrompues ? Peut-être, il faudrait voir... Je n’imaginais pas que plus de deux mois allaient encore s’écouler avant notre délivrance (p.186). »

À la fin de la guerre, elle termine sa formation scientifique, avant d’enseigner les mathématiques, comme professeur, au lycée Roland Dorgelès, dans le 18ème arrondissement de Paris.
En 1975, elle devient maire-adjoint de l’arrondissement. Elle est décédée le 11 janvier 2010, Officier de la Légion d’Honneur et Commandeur de l’Ordre du Mérite.

...

Jeanne Bohec
La plastiqueuse à bicyclette Éd. du Sextant, 2004

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