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Prix Wepler Fondation La Poste 2010 : Linda Lê, Cronos Par Olivier Plat

 

Linda Lê, Cronos pix wepler Cronos débute par une scène à forte portée symbolique : un soldat frappe à coups de crosse un homme en train de lire. La liste des interdits et des obligations est longue à Zaroffcity, « capitale de l’enfer ». Elle stipule entre autres, qu’il est défendu de posséder des livres... La ville est entre les mains de deux despotes, le Grand Guide et Karaci, ministre de l’intérieur et de la justice, surnommé la Hyène par les Zaroviens qui vivent sous le régime de cette hydre sanguinaire à deux têtes. Tous deux se sont répartis les rôles : au premier la souveraineté du trône et les hauteurs inaccessibles, au second la licence de trucider à tout va et de donner libre cours à ses instincts carnassiers. Una a dû épouser Karaci, l’exécutant des basses œuvres, pour sauver son père, un savant déchu en proie à la sénilité. Elle écrit en secret de longues lettres à son frère Andreas, comédien exilé, où elle lui confie sa rage et son désarroi, mais aussi ses espoirs, ses amours - pour son père infirme, pour Marko, un gamin des rues qu’elle héberge clandestinement, pour X, romancier intimiste devenu pamphlétaire et membre d’un groupe de résistants. En disant sa détresse, son indignation, Una se transforme peu à peu et devient une guerrière. Aux lettres d’Una, Antigone moderne, répondent les monologues de Karaci, figure incarnée de la bassesse et de la vulgarité : « L’argent, le pouvoir, le sexe, c’est la sainte trinité sur laquelle tout repose ici-bas, contrairement à ce que prétendent les raseurs » Deux camps s’affrontent, irréconciliables : d’un côté, les victimes, et de l’autre, ceux qui sont prêts à tout pour se concilier les faveurs du régime aux commandes.
À l’image de son héroïne, Linda Lê utilise les mots comme des armes et fait mouche à tous les coups. À la manière des moralistes du XVIIème, avec des phrases ciselées, lumineuses où fusent des incisives lapidaires mêlant parler argotique et vocabulaire recherché, la romancière se livre à un véritable jeu de massacre, une sorte d’inventaire de toutes les turpitudes humaines, au rang desquelles l’amour propre, bête noire d’un La Rochefoucauld : « Il a des poussées de mondanité, il donne des soirées sélectes où la crapule, persona grata, débite des sottises caressantes. Loin d’en être saturé, il en redemande, pourvu qu’on le statufie, qu’on s’exagère son prestige. Narcisse fiérot, paon faisant la roue, il fascine ses hôtes, autant d’arrivistes comptant sur lui pour leur mettre le pied à l’étrier. » Le constat serait d’une noirceur absolue s’il n’était contrebalancé par l’humour ravageur et la jubilation contagieuse avec lesquels Linda Lê s’empare des personnages du Grand Guide, de Karaci et de sa clique ; comme mûe par une sorte d’empathie avec son sujet, elle dégoupille les mots comme autant de grenades : « Tous du même tonneau, ils filoutent les corniauds qui les croient du dernier bien avec des fonctionnaires hauts placés, ils rackettent les sous-fifres qui leur graissent la patte pour être pistonnés. Parce qu’ils ont accès au ministre, ils sont vantards, chatouilleux, stricts sur l’étiquette quand ce sont eux qui tiennent le bon bout. Roublards aux mains crochues, ils traficotent, touchent des pots-de-vin, cravatent les zozos qui attendent que les perdrix leur tombent toutes rôties, se font mousser, mais dès qu’on gratte un peu le vernis, ce sont d’indécrottables goujats, des pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette. »
Hormis les massacres et les bains de sang, Karaci et sa « voyoucratie » sont à l’image de bien des pouvoirs actuels : « Ils marchent à la carotte, se refilent des tuyaux, pratiquent le copinage et le renvoi d’ascenseur, placent les billes là où ils touchent un bon pourcentage sur la recette et les reprennent dès que cela se gâte, parachutent des hommes de paille dans des sociétés écrans, couvertures de trafics en tous genres, auscultent les mécanismes boursiers jusqu’à plus soif, ne cèdent jamais leurs actifs à perte, achètent des titres sous-évalués et les revendent lorsqu’ils sont majorés, quadruplent ainsi leur cagnotte en quelques coups fumants. » La mort règne en maître dans ce monde de ténèbres, et la liste des victimes de Karaci, l’ogre insatiable, ne cesse de s’allonger : Verona, l’adolescente illettrée, qui dès qu’elle le peut, tente de grappiller quelques miettes de savoir dans les dictionnaires tout en subvenant aux besoins de sa famille, Anton vieil aristocrate déclassé, orateur autrefois ovationné, qui n’est plus que l’ombre de lui-même, Quetzal, fils d’un laquais du ministre, qui déserte le domicile familial et se lie avec une bande de squatters « traqués par les flicards », un professeur de droit qui se risque du haut de sa chaire à dire à voix haute « ce que beaucoup pensent sans se risquer à l’énoncer »...
Récit incandescent, plein de bruit et de fureur, Cronos nous rappelle que les dictatures n’ont jamais fait bon ménage avec les intellectuels, et que si la littérature est une arme assez pauvre, elle peut être une forme de résistance. À l’exemple d’Andreas, l’acteur exilé jouant un théâtre de combat, qui croit « au pouvoir des mots qui allègent le poids de l’oppression », d’Una, Antigone rebelle, que l’écriture des lettres à son frère aide à vivre et à prendre conscience de l’urgence qu’il y a à agir ou d’X, auteur d’opuscules séditieux qui entendent « aiguillonner les capitulards » et sont « autant d’électrochocs pour les mollusques » ; X qui pourrait être un double de la romancière : « (...) pas de mots à effets, pas de boursouflures, pas de dogmatisme, mais une sagacité étincelante, un goût marqué pour les expressions lapidaires. »

Linda Lê excelle dans l’analyse des mécanismes de sujétion au pouvoir et dans le registre de la cruauté ; Karaci est à lui seul une sorte d’agrégat de toutes les perversités et folies humaines, trop humaines... Sade, Lautréamont ne sont pas loin...Cronos est travaillé par nombre de thèmes qui hantent les œuvres antérieures de l’écrivain, le père, l’exil, la folie, la mort. La plupart des personnages du roman meurent assassinés, quand ils ne sont pas des laissés-pour-compte, des naufragés de la vie. Il y a quelque chose de dostoïevskien dans la démarche de Linda Lê, comme si au bout du tunnel, dans la noirceur des abîmes de l’âme humaine, il y avait la lumière.

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Linda Lê, Cronos.
Éditions Christian Bourgois, 163 p. 16 €
Prix Wepler Fondation La Poste 2010

Interview de Linda Lê et Jacques Abeille (Mention spéciale du Jury Prix Wepler Fondation La Poste 2010) par David Raynal sur le site de la Fondation La Poste :
http://www.fondationlaposte.org/art...

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