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Lettres choisies - Franz Liszt à Marie de Sayn-Wittgenstein

 

Marie Sayn Wittgenstein 1 Ary Scheffer, portrait de la princesse
Marie de Sayn-Wittgenstein, 1855
(huile sur toile, 840 x 580 mm).
University of Notre Dame, Indiana,
Snite Museum of Arts, L1980.059.013

Lettres de Franz Liszt à la princesse
Marie de Hohenlohe-Schillingsfürst née de Sayn-Wittgenstein

Éditions Vrin. Collection « MusicologieS », janvier 2011

Weimar [vendredi] 4 février [18]48
[Lettre envoyée à Woronince]

J’espère que ces lignes, ma très gracieuse élève, vous parviendront le jour de votre fête, et vous remettront en mémoire quelqu’un qui vous est tout simplement dévoué du meilleur et du plus profond du cœur.
Les pays et les villes que j’ai traversés depuis mon départ de Woronince, n’ont eu d’autre attrait pour moi que l’idée de vous y revoir prochainement. Malgré mes dénégations d’il y a un mois, j’avoue qu’à l’heure qu’il est, je n’ai plus le courage de renoncer à l’espoir de votre voyage. Fasse le ciel qu’il n’ait pas trop de retard ! - J’envoie aujourd’hui à la Princesse, votre mère, le dessin de la voiture qui aura l’honneur et le bonheur de vous transporter, je me plais à croire qu’elle sera selon son goût et toutes vos convenances.
(...)


[Weimar] mardi 3 février 1851
[Lettre envoyée à Eilsen]

Chère Magnette,
Je comptais vous donner des détails sur la fête de Carl Friedrich en ma qualité d’historiographe de la cour de Weimar, mais voilà qu’Abbé Floup s’avise de m’écrire des lettres si lamentables et si noires que je n’ai vraiment plus le moindre cœur à aller de ci et de là. Aussi me suis-je dispensé de la cour du matin hier, et renonce tout naturellement aux honneurs du dîner et du bal d’aujourd’hui.
Le grand événement pour moi de la journée d’hier et qui m’a fait bien fêter Carl Friedrich c’est votre petite lettre de Moux Furet pour laquelle je baise très tendrement vos pauvres mains maigrelottes et les deux rubans de vos nattes. Cette signature de Moux Furet, a tout de suite reporté mon imagination à quelques-uns des animaux composés de la fable, et particulièrement à l’hippogriffe - car Moux doit avoir quatre pattes, et Furet ne peut guère se passer d’ailes - seulement ce sont des ailes d’hirondelles parées des plus belles couleurs du colibri - et en songeant ainsi je suis parvenu à composer pour mon usage exclusif un symbole de Moux furet que je voudrais savoir dessiner pour vous l’envoyer.
[...]
Hélas ! J’ai un chagrin à vous annoncer officiellement. Ulysse Stock a exercé ses ravages sur les marronniers et même sur la haie de roses qui était devant vos fenêtres. Bientôt disparaîtra aussi une partie de la petite forêt de sapins à ce qu’on m’assure car on va construire un Bier-Keller [une guinguette allemande] sur cet emplacement vis-à-vis du pont ! Ce Stock mérite vraiment des Stock Kügel [coups de bâtons], n’est-ce pas ?
[...]
Racontez à Minette que j’ai engagé Raff, pour alléger ses désespoirs amoureux, de composer un gros Andante de Symponie dans le mode dorique, à l’imitation de Beethoven, qui a écrit un Andante de Quatuor dans le mode lydique. Der Kleine Morgen Wanderer [Le Petit Vagabond matinal] peut se consoler de ne pas encore connaître ces savantes tonalités, car je ne les connais guère non plus, et me réserve de les faire expliquer par Raff quelque beau soir qu’il daignera causer.
[...]
Veuillez bien je vous prie présenter mes plus persuasifs « regards » [bons souvenirs] aux beaux yeux de Miss A[nderson] ; joignez y sans marchander mes respects et mes amitiés. Mais que restera-t-il pour vous ? Oh ! toujours tout assez pour le moins, vous n’en doutez point... Furet sait à quoi s’en tenir sur ce point et il n’est pas besoin de lui en apprendre davantage qu’il n’en sait - et saura toujours.
Si cela vous est tant soit peu possible, tâchez que nous passions votre fête (18) ensemble soit à Halle soir à Weymar. En attendant, je signe en ma qualité de Moux du Moux Furet.

FL


Villa d’Este [Tivoli, mardi] 26 octobre [18]69
[Lettre envoyée à Vienne]

Quel délicieux régal que votre charmantissime lettre, Madame la Princesse. J’en ai joui sans égoïsme, communiquant aussitôt la joie qu’elle m’apportait à qui savait - seul - la comprendre. Le lendemain, nous apprenions votre heureux événement arrivé bien à point cette fois. Que la juvénile matrone, entourée de son vaillant quintette de petits héros daigne accepter mes félicitations et vœux.
Depuis avant-hier soir je me suis installé dans la tourelle de la Villa d’Este. Votre éminentissime beau-frère m’a très gracieusement offert cette retraite qui m’est plus qu’agréable, surtout en hiver où l’invasion des civilisées-barbares me rendent le séjour de Rome insupportable. Ici je me retrouve au mieux ; mon logis est très joliment arrangé : deux cheminées, une nouvelle lampe suspendue au plafond d’un petit parloir quasi-boudoir - livres et musique à foison - plus magnifique terrasse avec la coupole de St Pierre à l’extrémité de l’horizon, et les vénérables patriarches-cyprès que vous connaissez. Une délicate attention de l’éminentissime m’a beaucoup touché : pour marquer qu’il ne me traitait pas en intrus ni en touriste de passage, il a fait peindre mon chiffre (deux L très ostensibles) sur la porte d’entrée de la tourelle. Donc, je me considère désormais comme un usufruitier fidèle de la Villa d’Este, et quoique je conserve mon appartement à Santa Francesca, je ne viendrai que rarement à Rome durant la saison d’hiver. - Remplir mes devoirs chrétiens, et faire un passable emploi de mon temps en continuant d’écrire des notes, voilà le tout de ma vie : le reste ne m’occupe ni peu ni prou. Vers la mi-avril je retournerai à Weimar. On y exécutera la Cantate-Beethoven (que j’écrirai ici) lors de la «  Tonkünstler-Versammlung  » fin mai, - et à la Saint Michel, j’ai promis une Messe à Augusz pour la solennelle dédicace de la nouvelle église à Szkszárd.
Auguz invitera plusieurs de vos connaissances à la fête de son clocher patronal, - notamment Herbeck, lequel me ramène à une autre dédicace, non point d’église vraiment, mais sans banale mondanité pourtant : celle des Tanz-Momente deux fois illustrés du nom de votre sérénissime Altesse. Avant qu’on se remette en danse à Vienne, ma transcription (peu dansante) vous arrivera. Mlle Menter me l’a jouée d’une façon ravissante récemment à Munich ; permettez-moi d’ajouter que si vous daigniez lui demander de la produire cet hiver à l’Augarten, ce serait un « Glanzmoment » [apogée de gloire] pour la virtuose et l’opuscule tout ensemble.

Für und für [toujours]
Votre très reconnaissant
Débiteur

F. Liszt


Weimar [mercredi] 1er mai [18]78
[Lettre envoyée à Vienne]

Madame la Princesse,

Après Vienne, j’ai passé une semaine à Bayreuth, chez Wagner. Son génie ne s’affaisse point : tout au contraire il monte du sublime au miracle, avec le Parsifal, dont la musique du premier acte et d’un tiers du second est terminée. Reste seulement l’instrumentation à écrire, - travail assez long, mais aisé, vu que les principales données en sont déjà fixées dans le contexte de la présente partition de piano et chant.
Wagner a intitulé son Parsifal « ein BühnenweihFestspiel » [festival scénique sacré]. Jusqu’à présent on ne s’est guère habitué à chercher la « Weihe » [le sacré] au théâtre ; la tentative est d’autant plus belle ; et peut-être ce qui semble encore impossible à l’art maintenant, ne le sera pas toujours.
[...] En l’honneur du roi de Suède il y avait un petit concert select au château : Sa Majesté s’intéresse beaucoup à une jeune cantatrice de son pays, Mlle Frieberg ; elle aspire à la célébrité de ses compatriotes Lind et Nilsson ; Mme Viardot lui a donné des leçons, et prochainement elle débutera ici. À notre vieille baraque du théâtre de Weimar, passablement arrangé à l’intérieur par M. de Loën, Madame Materna vient d’apparaître brillamment en Ortrud, Élisabeth, Armide. Dimanche, on redonnera l’opéra de St Saëns Dalila, qui a obtenu un succès du meilleur aloi aux premières représentations cet hiver. Pour ma part, je garde quelque prévention contre les sujets bibliques à l’opéra ; depuis le Joseph de Méhul, nulle réussite durable en ce genre : même le Moïse du grand Rossini, ne se perpétue que dans les concerts par la fameuse Prière ; le Duo di bravura qui enlevait jadis, chanté par Rubini et Tamburini, les publics d’Europe, a presque disparu, comme aussi le délicieux Trio, tant applaudi : « mi manca la voce ». Toutefois ma prévention contre les opéras bibliques ne me rend pas injuste à l’égard du grand talent de St Saëns que j’estime admirativement.
[...]
Partout et toujours
Votre très humble
Et bien reconnaissant
serviteur
F. Liszt

...

Pour l’annotation, se référer à l’ouvrage.
© Éditions Vrin, 2010

...

Lettre de Franz liszt, 1886 Franz Liszt, dernière lettre
à la princesse Marie de Hohenlohe
du 3 avril 1886 (lettre 236).
Harvard University, Houghton Library,
AM 16 (2), album III/80.

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