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Correspondances des Cahiers du P.E.N. CLUB Par Olivier Plat

 

CAHIER PEN CLUB 1 2 « Il faut que le courrier passe » était le mot d’ordre des pionniers de l’Aéropostale, figures héroïques devenues mythiques - Mermoz, Saint-Exupéry, Guillaumet, pour ne citer que les plus célèbres - qui tentaient souvent au péril de leur vie de passer au-dessus de la cordillère des Andes, pour parfois n’en jamais revenir, afin d’assurer les premières liaisons entre l’Europe et l’Amérique du Sud. C’est sous l’égide de ce symbole de la communication entre les hommes, que le P.E.N CLUB français, dont on sait combien il fut dès sa fondation attaché aux valeurs de paix, de tolérance et de liberté, a convié à correspondre entre eux plus d’une trentaine d’auteurs contemporains, romanciers, poètes, essayistes, originaires d’Europe, d’Afrique et d’Amérique latine, continents qui furent en leur temps reliés par le réseau de l’Aéropostale, à propos d’une redoutable question : « Que peut la littérature en ces temps de détresse ? »

Le mot détresse n’est pas fortuit, la majeure partie des participants à ce débat s’accordant avec Fermin Heredero, sur le constat d’un monde aux inégalités de plus en plus criantes : « [...] Gaspillage, pauvreté et famine ; moyens culturels et inculture ; moyens éducatifs, sanitaires et abandon à son propre sort  ; travail et chômage. Combien d’hommes meurent de faim toutes les trente secondes ? Combien de millions sont obligés de vivre dans l’inculture et la soumission ? » Vaine accumulation des richesses par certains aux dépens des autres, course aux biens matériels, qui a entraîné « une détérioration des valeurs humaines universelles » et un accroissement de la solitude, du repli sur soi, de la désertification intérieure, que seule la parole poétique peut contenir. Carlos Patino, poète argentin, s’inspirant de Freud et de Lacan, détourne quant à lui le réalisme cartésien, les artistes ayant eu selon lui, l’immense mérite de démontrer que la pensée n’est rien d’autre que notre capacité à ressentir : « En vérité, je ressens donc je suis ». Mario Campana dénonce la pernicieuse influence de l’audiovisuel qui conditionne la réception des œuvres littéraires. Luz Samanez Paz, insiste sur la valeur pédagogique de la lecture. À défaut de changer le monde, la littérature « peut faire en sorte que l’humanité cesse de penser seulement aux biens matériels. » Nous prenons un train de nuit pour Prague en compagnie de Carmen Avila Jaquez et du fantôme de Franz Kafka, son écrivain préféré qui « s’il était né dans un pays d’Amérique latine, aurait été Colombien et aurait écrit Cent ans de solitude. » L’ombre de Franz Kafka nous poursuit, lui qui considérait la littérature comme « une activité atroce ».
Nous souscrivons à l’invitation qui nous est faite par José Muchnik, poète et anthropologue, né à Buenos-Aires, à donner des ailes aux mots, et à construire des ponts poétiques, « aériens, suspendus, giratoires » et nous laisser griser par les trottoirs de sa ville natale, ce « fruit à la peau fragile fécondé de mûrs bavardages. » Amadou Lamine Sall, l’un des plus importants poètes de l’Afrique francophone contemporaine, rend hommage à Aimé Césaire, dont la poésie est « un feu debout qui brandit des lances et des fusils qui hurlent tout le long des pages, tout le long de notre esprit. », au destin d’Obama réalisant le rêve de Martin Luther King, et à l’Amérique, terre de tous les possibles. Nicole Barrière s’interroge sur la place des femmes écrivains dans le monde, et plus généralement sur la condition féminine. En créant des espaces d’échanges et de rencontres, elle entend bien porter la voix des femmes, trop souvent « voix sous séquestre, sous silence ». Noé Jitrik confie à Jeanine Baude l’énigme que constituent les villes à ses yeux, malaise identitaire qui fait vaciller le « je » et dont le tremblé donne la liberté d’écrire en s’autorisant d’autres poètes, tels Verlaine, Apollinaire, ou Borges, arpenteurs des villes de notre imaginaire. Nomades les lettres de Jeanine Baude à Mario Goloboff, Noé Jitrik, Abdelmajid Ben Jelloul et John Caíros, sont traversées par des lieux, des rencontres, depuis la presqu’île de Feunteun Veleun, au sud-ouest d’Ouessant, en passant par le jardin du Luxembourg, recouvert de nuages, estompés par le souvenir du dédale des rues et des avenues de Buenos-Aires, d’un ciel inondé d’une myriade d’étoiles dans le désert Libyen, ou des rites partagés avec ses amis Amérindiens ; John Cairos évoquant son voyage à Ouessant en 1999 : « Lignes blanches du From Ru qui séparent Ouessant de l’île Keller. J’ai tendu les bras devant moi, je me suis dressé. Mes cheveux flottaient en gerbes d’écume. J’étais Neptune, revenu du fond des mers. » Aux « donneurs de leçons de vie », aux « propriétaires de la vérité  », Claude Ber oppose le « dogme » du doute, de la contradiction, de la nuance. Le rôle de l’écrivain ? : « Écrire. De toutes ses forces. Physiques. Morales. Intellectuelles. Spirituelles. »
Pour Bluma Finkelstein, bien penser serait de justifier autrui et non soi-même. Il n’y a que des questions, et nos réponses doivent rester des questions ouvertes : « Maurice Blanchot disait que la réponse est le malheur de la question : une question est un tiroir qu’on ouvre, une réponse est un tiroir qu’on ferme... » Les mots de Fabio Scotto sont sans appel et nous parlent de notre monde dans sa réalité la plus crue. Ils nous font toucher du doigt la misère matérielle et morale de l’Italie, et de l’Europe toute entière de ces vingt dernières années, avec en corollaire la montée de la xénophobie, des nationalismes. Wassyla Tamzali dénonce avec beaucoup de perspicacité l’usage que font les propagandistes religieux de la langue arabe et la censure au Salon international du livre d’Alger. Dans une petite fable à la Voltaire, Sylvestre Clancier pointe les dangers d’une science sans conscience, qui résumerait l’homme à un « ensemble d’organes reproductibles et interchangeables » et se prend à rêver à un cercle d’utopistes et de poètes disparus. Umberto Juarez lui fait écho, et invite les intellectuels et écrivains à faire avancer la réflexion en ce qui concerne les applications des nouvelles technologies génétiques et médicales. Alan Dent dénonce l’Angleterre des « trente Odieuses », qui ont été selon lui, marquées par une démission sans précédent des écrivains face à la tâche qui leur incombait : bien écrire, et dire la vérité, quoiqu’il en coûte. Teresa Salema établit entre l’envol et l’écrit une parenté d’ordre métaphorique. Elle voit « des ressemblances entre l’acte d’écrire et celui de prendre un vol en tant que mission à risque. » Maurice Couquiaud met en avant les aspects positifs de la mondialisation et ne croit pas à l’uniformisation des cultures.

Nous avons envie de laisser le dernier mot à Claude Ber, qui résume à elle seule l’esprit qui préside à ces Correspondances des Cahiers du P.E.N. CLUB # 1 : « Il y a des choses que non ! » répondit un jour laconiquement mon analphabète de grand-mère à ma question d’enfant sur les raisons qui l’avaient poussée à s’engager dans la Résistance. [...] À tout ce qui enferme, diminue, exclut, exploite, annihile, détruit, c’est non. Définitivement non. »

Que peut la littérature en ces temps de détresse ?
Correspondances

Cahier du Pen Club # 1
Éditions Calliopée, 192 pages. 28 €.
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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