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Jules Stockhausen : portrait. Par Corinne Amar

 

Franz et Jules Stockhausen Franz et Jules Stockhausen, vers 1860.
Collection Renate Wirth
Éditions Symétrie, 2011

Il est si peu de choses sur Jules Stockhausen dans les encyclopédies de la musique ou lorsqu’on fait une recherche sur la vie et le parcours de ce chanteur baryton, interprète des lieder de Schubert et de Brahms dont il fut l’ami intime, chef d’orchestre, pédagogue, né en 1826, mort en 1906, connu des grandes figures musicales de son siècle, que l’on ne peut qu’apprécier la salvatrice introduction biographique de Geneviève Honegger à la correspondance publiée de Stockhausen : Itinéraire d’un chanteur à travers vingt années de correspondance 1844-1864, Lettres réunies et annotées par Geneviève Honegger (éd. Symétries, 2011). 

Jules Stockhausen est né à Paris, d’un père allemand, Franz Stockhausen, harpiste, pédagogue et compositeur, et d’une mère, Alsacienne, Margarethe, cantatrice, soprano dont la voix céleste aura illuminé l’enfance. Plus tard, il lui dédiera sa Méthode de chant (1884), hommage filial indéfectible ; « Il me semble encore entendre les airs du grand Haendel, de l’aimable Haydn, du divin Mozart redits par tes lèvres. Mon oreille se forma de bonne heure à un son d’une pureté absolue, ma voix d’après la voix de ma mère ».
Il commence très jeune à étudier la musique, avec ses parents d’abord, travaillant avec autant d’acharnement, le piano, l’orgue, le violon, le violoncelle. « 11 janvier 1840, Chère maman, Avec quel plaisir, je recommence cette chère correspondance, interrompue depuis quelques mois. [...] Dis à papa que je lui promets pour toujours de m’exercer au piano comme il l’a dit, et de me considérer comme un ouvrier qui n’a pas un moment à perdre dans la journée. Je m’acquitterai certainement mieux du devoir qu’il m’a imposé. » « 17 janvier 1840, [...] Oui, cher papa, trouverai-je les quatuors de Mozart et de Haydn que tu m’as voulu donner ? Depuis samedi dernier le 11 janvier, je me suis exercé 17 heures jusqu’à vendredi soir le 17 janvier [...]. Sois certain cher papa, que je m’exerce tous les jours fortement aux gammes et aux exercices, à me fatiguer horriblement les bras. Ils me tombent comme une bûche, je te l’ai dit. [...] » Fervent épistolier, sa correspondance le montre très proche de ses parents, admiratif de leurs carrières respectives ; leur modèle nourrira ses exigences, ses expériences, ses progrès, ses succès.
À dix-huit ans, cultivant ses dons, il entre au Conservatoire de Paris et décide de se consacrer à la musique, en particulier au lied et à l’oratorio, ses préférences. Il reçoit les leçons de chant de celui qui sera son véritable maître, Manuel Garcia (frère de Maria Felicia, dite la Malibran, et de Pauline Garcia-Viardot, mezzo-soprano et compositrice), qu’il rejoindra à Londres. Il parle avec facilité quatre langues. Il est curieux, critique, consciencieux et épris de son art (on sait aussi qu’il rédige scrupuleusement son journal), exigeant à l’endroit de tout ce qui se joue, s’écoute.
Quatre ans plus tard, Stockhausen débute au théâtre italien de Londres, obtient un brillant succès, se produit devant la Reine Victoria. Ensuite, il mène de longues tournées de concerts en Europe. Il vit à Colmar. Il entre à l’Opéra-Comique de Paris, de 1856 à 1859. Les lettres de cette époque le montrent soucieux de « faire un peu d’argent », d’être reconnu, loué.
« Journal, 2 novembre 1862, La journée qui suit un concert comme celui de la veille ne compte pas ! Ni l’esprit, ni le corps ne sont capables de rien de sérieux. Correspondance. Promenade dans les bois. Depuis hier, le brouillard est établi dans le pays. (...) ». Son Journal lui tient lieu de compagnon de voyage, d’ami. Confidences pudiques. Spontanéité, naïvetés, élans tantôt poétiques, tantôt diablement prosaïques. Il correspond avec Jenny Schlumberger, sa jeune et chère élève, « l’amie inaccessible », se montre contrarié quand elle se montre distante, est tourmenté sentimentalement. « Elle (...) ! Elle partout ! Que sommes-nous quand une femme ne nous inspire pas ? De pauvres sires ! De malheureuses créatures auxquelles l’enthousiasme manque. On travaille avec plus de constance pour ses enfants ; avec plus de feu pour une adorée. Depuis qu’elle m’a prié de mettre de l’argent de côté, je le fais, je ne sais trop pourquoi, car je serais malheureux si je vivais sans travailler, si j’avais des rentes pour moi seul, mais qui sait ? »
À Francfort, Stockhausen retrouve Jenny Schlumberger, mais la rencontre se passe mal et Clara Schumann qui le connaît bien, parce qu’ils donnent ensemble des concerts, relate l’événement, faisant apparaître un portrait inhabituel de l’homme :
« Comme d’habitude, Stockhausen a très bien chanté Les Amours du poète, en n’y mettant toutefois pas assez de chaleur ; il était d’ailleurs d’une humeur épouvantable, a parlé de grandes contrariétés, quelque chose en rapport avec Mme Schlumberger, du moins, c’est ce qu’il m’a donné à entendre. Il avait une mine si terrible qu’il a fait peur à tout le monde. Pour moi, ce concert a d’ailleurs été un véritable pensum, car Stockhausen n’a voulu s’occuper de rien et vous savez bien que ce que l’on fait volontiers pour une certaine personne devient très pesant pour une autre (16 novembre 1862, à Theodor Kirchner, p.201) ».
Sa notoriété continue de s’étendre, il maintient une activité débordante. Au fil de la plume, où il fait part de sa vie quotidienne, de ses tournées épuisantes, de ses concerts, de ses enthousiasmes, de ses abattements, apparaissent de grandes figures de la musique ; Clara Schumann avec qui le chanteur donne d’innombrables concerts ; Joseph Joachim et Johannes Brahms, son ami proche (ils s’écrivent, leurs lettres sont affectueuses), mais aussi Camille Saint-Saëns, Charles Gounod, Anton Rubinstein...
En 1863, il prend la direction de la Société philharmonique et de l’Académie de chant de Hambourg, poste qu’il conserve jusqu’en 1867. Il veut former des voix. Il épouse Clara Toberentz : « Elle est membre de l’Académie, dans les rangs de l’alto et, sans être bonne musicienne elle sait apprécier l’art ; c’est quelque chose déjà, peut-être assez pour un musicien. Elle a 22 ans depuis le 9 février ; elle est élancée, gracieuse et, sans être jolie, elle a un charme féminin irrésistible (écrit-il à Jenny Schlumberger, 14 mars 1864) ». « Il me semble que je commence à vivre seulement, que tout le reste n’a été qu’un long préambule à la vie vraie, à la vie positive et si remplie de poésie. La lampe brûle, le feu pétille dans la cheminée, ma bonne Clara écrit à mes côtés (lettre à sa mère, 1er mars 1865) ». Jules Stockhausen est enfin un homme heureux.
Installé à Francfort, Jules Stockhausen enseigne le chant, ouvre sa propre école à partir de 1880, dans sa maison où il reçoit ses élèves, s’entoure d’assistants, forme nombre de grands interprètes.
On avait oublié son nom ? Et pourtant ! « Personne ne possédait comme [Jules Stockhausen] à la fois la légèreté italienne, la déclamation française et die deutsche poetische Auffassung. » - autrement dit, le brio - résumait la cantatrice suédoise, Jenny Lind (1820-1887).

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