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Prix Sévigné 2010-2011 Par Corinne Amar et Olivier Plat

 

Pierre Drieu la Rochelle
Victoria Ocampo
Lettres d’un amour défunt

Par Olivier Plat

Drieu la Rochelle et Victoria Ocampo Ils se sont connus à Paris, dans le salon bleu de la Duchesse de Dato, entre deux Miro et un Dali, par un midi d’hiver gris. Victoria Ocampo est belle, intelligente ; elle est de surcroît issue d’une famille aisée de l’aristocratie argentine, ce qui n’est pas pour déplaire à Pierre Drieu La Rochelle. Rappelons-nous du Gilles de Drôle de voyage  : «  C’était une femme riche. Aussitôt le cœur de Gilles bondit deux fois plus fort. Une brutalité se tordait en lui, un désir de rapt. »
Ardente francophile, elle a appris à lire en français et fait preuve d’un talent remarquable pour la littérature et la musique. Elle va bientôt fonder la revue SUR, passerelle entre l’Europe et l’Amérique latine qui publiera des écrivains parmi les plus importants du 20ème siècle. Lorsqu’ils se rencontrent, en février 1929, ils sont tous deux en plein désarroi sentimental. Victoria vit la fin d’une passion de treize ans pour Julian Martinez défini par Mujica Lainez comme « le plus bel homme de l’époque », tandis que Drieu ne peut que constater l’échec de son deuxième mariage avec Olesia Sienkiewicz : « Ce petit être, ma femme, est une pauvre énigme. Elle souffre sans sentir. Je lui parle, elle n’entend pas. Drôle de sport : la charité. »
Entre l’éditrice argentine et le romancier naît une brève passion qui évoluera en une amitié indéfectible. Ils ne peuvent que s’aimer de loin en loin, entre deux allers-retours à Paris ou à Buenos-Aires, d’une demeure à l’autre, de la thébaïde de San Isidro avec son parc qui descend jusqu’au fleuve aux chambres du Grand Trianon ou de l’hôtel du Quai d’Orsay, des promenades sur les rives de la Plata à la fin de l’automne austral aux marches sur le boulingrin du jardin du Luxembourg ou de l’avenue des Champs-Elysées.
Ils s’écrivent jusqu’à la fin malgré leurs chemins qui vont se situer à l’extrême opposé l’un de l’autre, malgré la misogynie de Drieu et son attirance inexorable pour la pulsion de mort qu’est le fascisme.
L’écrivain se désole de ce que Victoria boude Céline car il se reconnaît dans la désespérance du Voyage au bout de la nuit : « C’est l’autre face de l’univers que tu ne connais pas. La face de la pauvreté, ou de la laideur, ou de la faiblesse. La moitié plus nue de l’univers, c’est ça. Les chagrins que tu as pu avoir ne peuvent t’éclairer là-dessus. Car tout en toi conspire contre ton chagrin : ta beauté, ta santé, ta richesse, ton intelligence. » Elle lui reproche de mêler l’amour à l’argent, mais elle sera toujours là pourtant, quand il aura besoin d’elle, n’hésitant jamais à se porter au secours de son « impécuniosité [qui] est le revers d’une longue imprévoyance et d’une longue prodigalité.   » Il lui recommande d’ailleurs son ami Louis Aragon qui a « des manières charmantes avec les femmes », et Malraux dont le périple asiatique le passionne et qu’il tient absolument à lui faire connaître. Il trouve la littérature de Gide mesquine, «  comme tout ce qui sort de cette baguette de ladre  ». Contrairement à Victoria, et bien qu’il se vante de relire La Critique de la raison pure, il avoue ne pas avoir la tête philosophique, « Le minerai fondu, décanté de la pensée abstraite n’est pas pour moi ». Tous deux se retrouvent cependant sur le terrain de la poésie, Victoria recopie pour lui des vers d’Emily Dickinson, Drieu la Rochelle cite en écho la Chanson de la plus haute tour de Rimbaud.
Cédant à son penchant pour l’autodénigrement, il se plaint de son impuissance sentimentale, veut écrire « deux ou trois histoires assez atroces », qu’il intitulerait « Témoignages d’un sans-cœur  »  : « Je n’ai pas de cœur, je n’ai pas de cœur. Pourquoi est-ce que je continue à vivre  ?  » Il dit avoir la haine des femmes, ne pouvoir «  coucher qu’avec des corps, des fantômes, dans un bordel  ». Il aime les bois, les forêts, les arbres, adore « la mer Shakespeare  », rêve des sommets de Zarathoustra et de Sils-Maria, compare Victoria à un lac de montagne : « Une eau claire, souple, abondante, tel est ton esprit où je puis nager, étendre mes quatre membres, cracher mon amertume. » Il voudrait écrire un livre « qui ait tant de gravité qu’il tombe dans les étoiles ». Lui qui affirme ne jamais pouvoir aimer un être «  sans le gratifier et le sauver du sel de l’ironie  », il parle à propos du Feu Follet, censé évoquer la figure de Jacques Rigaut, « d’une pauvre petite âme d’ironiste qui à force de dépouillements successifs arrive au suicide. » Il s’intéresse à la jeune sœur de Victoria, Angelica, avec laquelle il aura une liaison, narre ses aventures, sa rencontre avec une certaine Christiane Renault, mariée à l’industriel Louis Renault : « Une putain terrible, comédienne, forcenée, amoureuse de l’amour à en crever. » qui lui a fait retrouver sa jeunesse. Il se jette à corps perdu dans le travail - « Il faut beaucoup travailler, voilà. C’est ma seule excuse en ce bas-monde puisque je ne sais pas faire de bien aux êtres » -, écrit coup sur coup des œuvres majeures, La Comédie de Charleroi, Rêveuse bourgeoisie, Gilles. Victoria est effrayée par cette passion qui l’a emporté d’un coup, « Cette chose qui s’appelle le fascisme », mais il est trop tard, l’agonie de l’Europe semble être pour lui son agonie, il ne raisonne plus : « Tu es toute passion. Mussolini, Hitler, Staline aussi. [...] Toi qui ressens et comprends les passions, comment ne les admets-tu pas jusque dans leurs prolongements politiques ? » Leurs différends politiques n’ont jamais été aussi grands. Paradoxalement, ils semblent n’avoir jamais été aussi proches. Victoria lui écrira fin mai 1939 : « Je sais bien que je ne me suis pas trompée en t’aimant. » En 1943, Drieu La Rochelle s’éloigne de lui-même et du monde, il lui semble être depuis longtemps « dans une autre fin  »  : « La mort m’attire doucement. Dix ans de plus ou de moins ? », il est devenu chaste, s’est dépris de la politique, lis les Upanishads, le Tao, s’entiche de la philosophie indienne, laisse derrière lui un dernier roman, L’homme à cheval dont l’idée lui aurait été soufflée par Borges et où l’on reconnaît Victoria sous les traits de Dona Camilla.
Deux mois après qu’il a mis fin à ses jours, Victoria Ocampo recevra une lettre testamentaire dont elle sera avec André Malraux, l’une des rares destinataires. Pierre Drieu La Rochelle n’y exprime ni remords ni regrets, ne croit plus en la politique ni en la littérature, ne cherche pas à justifier ses actes, mais veut « choisir » sa mort. Enfin délivré de lui-même, il met un terme à cette tentation du suicide qui le hante dès son plus jeune âge : «  Enfin, tout est bien, et je serais bien heureux de mourir en pleine conscience, de mon plein choix, en homme. »

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Spécialiste de l’œuvre de Pierre Drieu la Rochelle, Julien Hervier a établi l’édition de cette Correspondance. Son travail vient d’être couronné par le Prix Sévigné 2010-2011. Germaniste, Julien Hervier est aussi un grand traducteur de Jünger.

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Pierre Drieu la Rochelle, Victoria Ocampo,
Lettres d’un amour défunt, correspondance 1929-1944
Édition établie par Julien Hervier
Éditions Bartillat, 249 pages. 25 €.

Prix Sévigné 2010-2011
avec le soutien de La Fondation La Poste

Lire aussi la chronique d’Élisabeth Miso (édition de décembre 2009)


August Strindberg,
Correspondance, tome 1 (1858-1885)
Prix Sévigné étranger

Par Corinne Amar

August Strindberg, Correspondance 1849-1912 « La correspondance d’August Strindberg (1849-1912) est, à elle seule, un roman-fleuve ».
Chez Strindberg, pas de journal intime ; des lettres, un flot abyssal  ; « son journal intime à lui, son laboratoire, son exutoire, sa soupape de sécurité, ses contacts avec le monde extérieur, ses introspections - tout cela était assuré par sa correspondance  ». Autrement dit, sur plus d’un demi-siècle (il a vécu soixante-trois ans), près de dix mille lettres (écrites en suédois, mais aussi en allemand, en français), il rédigeait des lettres quasi quotidiennement, parfois plusieurs fois par jour, soit vingt-deux volumes dans l’édition suédoise. Les éditions Zulma en publient une quintessence, pour la première fois en français, avec le premier de trois volumes à paraître, et grâce à la prodigieuse entreprise de la traductrice, essayiste, Eléna Balzamo, dont le Prix Sévigné 2010-2011 (étranger) vient de couronner le travail passionné.
Qui est-il, comment écrit-il, à qui, ce Strindberg à la correspondance si prolixe - homme timide, il préférait la communication à distance ; homme méfiant, il privilégiait le mode qui lui permettait de garder le maximum de contrôle - dont on sait qu’il connut la célébrité à trente ans avec un roman qui fit scandale, La chambre rouge, né à Stockholm, d’une famille aisée, éduqué dans les bonnes écoles, signant pamphlets, nouvelles, pièces de théâtre, marié à trois reprises, menant une existence de nomade la plus grande partie de sa vie et tour à tour instituteur, acteur, journaliste, apprenti télégraphiste, bibliothécaire, romancier, dramaturge et enfin, écrivain à part entière ?
Il écrit aux membres de sa famille, à ses amis, aux littérateurs qu’il connaît, à des directeurs de revue, à des éditeurs... La lettre dit l’homme ardent et les idéaux qui l’illuminent, dit l’œuvre ; la carrière d’écrivain controversé dans une Suède en pleine révolution industrielle et sociale, son engagement dans le monde du théâtre, ses rêves de conquérir une renommée d’auteur dramatique à Paris, ses convictions, ses interrogations, une susceptibilité ombrageuse, ses relations avec les femmes. En 1875, il fait la connaissance de la baronne Siri von Essen et de son mari, un officier de carrière. Il s’éprend d’elle. Ses lettres le montrent tantôt cajoleur, tantôt menaçant, amoureux rusant pour la séduire ; elle divorce, il l’épouse. On découvre aussi derrière le génie de l’écrivain, la part sombre de l’homme, polémique, s’emportant contre les mesquineries d’une destinée contraire à celle qu’il se sent mériter, misanthrope, misogyne, sujet à de furieux accès de jalousie et de persécution et pourtant ? Soucieux de sauver l’humanité.

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Elena Balzamo essayiste et traductrice, a consacré plusieurs essais à la vie et à l’œuvre de l’écrivain et traduit aussi bien son théâtre que ses œuvres en prose, romans et nouvelles, dont Le Rêve de Torkel (Zulma, 2007).

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August Strindberg,
Correspondance tome 1 (1858-1885)
Choix, présentation et traduction du suédois
par Elena Balzamo.
Éditions Zulma, 432 p. 22 €.

Prix Sévigné étranger 2010-2011
avec le soutien de la Fondation La Poste

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