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Lettres choisies - Jules Stockhausen

 

Jules Stockhausen
Itinéraire d’un chanteur à travers vingt années de correspondance 1844-1864
Éditions Symétrie, 2011

LES ANNEES D’ETUDE A PARIS (1845-1849)

Lettre (en allemand) à ses parents
Paris, mars 1846

[...] Oui vraiment, je reverrais volontiers l’Alsace, mais y rester serait impossible pour moi, à moins d’y obtenir une belle situation. Che ambitioso figliolo ! he ! perchè no ?* Connais-tu le pays où fleurissent les symphonies ? Pas les citrons**. Ici fleurissent, où vont fleurir, Mozart et Beethoven ; c’est à nous, mozartiens enflammés, enragés de les faire connaître.
Notre cercle Mozart, sous la direction de M. Nagiller, compte déjà soixante membres.
Le mois dernier a eu lieu le troisième concert du Conservatoire ; que d’applaudissements ! Seulement , j’oserais affirmer que la quatrième symphonie de M. Spohr La Naissance de la musique est plutôt la mort de la musique. Une vraie musique descriptive ; notre siècle semble évoluer vers la peinture ; qui sait si M. Félicien David ne fera pas notre portrait avec des notes ? [...] Une symphonie doit absolument exister pour elle-même ; Mozart et Haydn, tout comme le Shakespeare de la musique [Beethoven], l’ont compris. [...]

* Quel fils ambitieux ! Eh, pourquoi non ?

** Allusion au Lied der Mignon de Goethe (« Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers »)

...

Lettre à ses parents
Paris, le 2 mars 1848

Je désire ardemment que vous ayez reçu mes lettres depuis, très chers citoyens ; j’avais écrit aussitôt que les malles-postes pouvaient quitter Paris, car pendant deux jours, mercredi et jeudi, l’agitation a été grande. Vous avez sans doute lu les détails depuis, les journaux vous en disant assez long là-dessus. Le jeudi au matin, les barricades ont été faites en moins d’une heure dans toutes les rues de Paris ; ces barricades se composaient de pavés principalement, et de chars, de grillages, de maisonnettes renversées, etc. C’était un aspect fort désagréable ; aujourd’hui même les rues ne sont pas encore repavées ; on a cependant remis les pierres à peu près en place. Le service de la police de la Garde nationale se fait admirablement ; les postes de nuit sont très nombreux, la consigne très sévère ; nous avons arrêté encore avant-hier dans la nuit trois individus armés qu’on a conduits immédiatement à la mairie du IIIe arrondissement. Cependant, cela ne peut durer ; nous ne pouvons passer ainsi quinze nuits par mois sur une chaise ; ce serait fabuleux ; pour moi, étant volontaire et allant plutôt par devoir pour le citoyen de la maison, j’en prends à mon aise et je passe généralement une nuit sur trois, ce qui n’est pas bien fatigant.
Le gouvernement a bien besoin de soutien, d’ordre, de dévouement, car le moment est vraiment critique : les affaires financières sont déplorables ; les plus riches commerçants se disent ruinés [...]
Hier le papa Lablache nous a chanté la Marseillaise entre le 2nd et le 3e acte de I Puritani. On l’avait demandée à grands cris et je vous réponds que ce monsieur s’en est bien acquitté, le mot « Aux armes citoyens ! » sur un en haut a fait frissonner tout le monde ; Grisi a chanté un couplet, Tagliafico un autre, enfin le chœur a suivi au milieu d’applaudissements frénétiques.
Je te prie, mon bon petit père, de consoler ma petite maman, de la rassurer sur notre sort ; je perds trois élèves, voilà tout  ; nous regagnerons cela un jour. Alboni a quitté le théâtre de Paris pour se rendre à Londres où son engagement commence le 8 du mois.
Adieu tous, nous sommes bien portants ici, conservez-vous de même ; Dieu vous aide et entende nos prières ; elles seules tranquillisent l’âme dans les grands moments et lui donnent cette nourriture indispensable à l’homme sans laquelle il n’est rien ; répondez-moi tout de suite.

Jules

...

SEJOUR EN ANGLETERRE (1849-1851)

Lettre (en allemand) à son père
Londres, le 6 juin [1851]
89 Great Portland St.
Portland Place

Cher père,
Le 28 mai il y aura un an que je suis arrivé à Londres. Un retour en arrière s’avère très intéressant et souvent instructif. [...]
Grâce à Dieu, l’artiste a fait des progrès significatifs ; l’étude de Bach m’a permis d’améliorer sensiblement mon toucher pianistique ; mes doigts sont plus souples et plus agiles, mon goût pour le bon, le beau, le noble s’affine de jour en jour et j’en suis arrivé au point de ne plus pouvoir apprécier que la vraie musique. Plus question d’associer Rossini à Mozart comme certains le voudraient ; je renvoie M. Meyerbeer à l’école de M. Gluck. [...]
Mon statut d’homme public, de chanteur concertiste est, Dieu merci, bien meilleur aujourd’hui qu’en 1850. Je me suis fait connaître dans des concerts de valeur, par deux fois aux Concerts philharmoniques, ai donné Elias [Mendelssohn] ; mon nom, toujours en écho à celui de ma chère maman, figure au moins sur une vingtaine de programmes et retrouve petit à petit sa notoriété. Je ne me flatte pas, je décris la situation.
Quelques mots sur l’exécution d’Elias. Ici, dans ce pays peu musicien, mais riche en opportunités musicales, on répète peu comme tu le sais, cher père. Mais tu trouveras quand même inouï qu’on répète Elias, une œuvre particulièrement exigeante pour la basse, le jour même du concert. Répétition à midi, concert à vingt heures. Tu t’en doutes bien, je me suis contenté de fredonner les airs, le duo et les neuf récits ; je n’ai chanté à pleine voix, bien et avec succès, que le grand air en fa dièse mineur. Les musiciens ont été particulièrement frappés par le fait que je chante par cœur ; ils n’arrivaient pas à comprendre que l’on puisse enchaîner les numéros sans partition. Pour un chanteur, c’était une grande première en Angleterre et je suis content de l’avoir fait. Aucun charlatanisme là-dedans ; si je veux la chanter correctement, je dois connaître ma partie par cœur, et, cet automne, tu trouveras une nette différence entre le concert de 1848 et celui de 1851. En effet, Reiter vient de m’écrire qu’il veut donner Elias cet automne et me prie d’assurer le rôle-titre. C’est ce que je vais faire, si je peux m’absenter. [...] Treize concerts ce mois-ci, peu sont payés. Lundi, Philharmonie, avec des airs de Boieldieu et un duo de Guillaume Tell avec ténor.
Adieu, que Dieu te garde, mais écris-moi vite, sinon je m’inquiète.
Ton musicien fidèle et aimant.
Jules

...

CHEF D’ORCHESTRE A HAMBOURG

Lettre (en allemand) à Johannes Brahms
Hambourg, le 27 novembre 1862

Prgramme avec Clara Schumann Cher ami !
Je ne résiste pas à l’envie de te parler de ta patrie, qui deviendra peut-être aussi la mienne. Je ne sais pas encore très bien comment tout cela va s’organiser ; mais ce que je peux affirmer, c’est que je serais très peiné si tu quittais Hambourg. Mme Schumann semble dire que peut-être, tu ne reviendrais pas ici. Vienne est évidemment une très belle ville, mais rien ne vaut la patrie, et j’envisage notre collaboration ici comme une entreprise tout à fait revigorante, belle et très instructive pour moi. Réfléchis ! Grund part à la retraite, en conservant ses gages. J’aurai les six concerts à diriger ; mais je dois aussi chanter et, dans ce cas, il faut évidemment un assistant. Les occasions ne te manqueront pas de t’entraîner intensément à la direction ; si cela te plaît, je poursuivrai dans ma voie et chercherai un autre poste. [...]
As-tu souvent pensé à nous ces derniers jours ? Sois en pensée avec nous le 4 décembre pour Faust à Leipzig et tâche d’être de retour dans ton pays fin février. Durant six semaines, je vais faire travailler l’œuvre de Schumann à Hanovre et c’est Joachim qui dirigera. Je reste avec lui du 15 janvier au 1er mars. Le 6 mars, je dois diriger ici la seconde soirée d’orchestre ; j’ai porté mon choix sur la Symphonie en mi bémol majeur de Mozart, un extrait du Prométhée de Beethoven, et la Symphonie en ut majeur de Schubert.
Ta lettre du 22 juillet ne m’a pas quitté durant tout ce temps, de crainte d’oublier la photo ! Je te l’envoie ci-joint. Elle a été prise par une ravissante jeune fille ; Joséphine Backofen, à Darmstadt. Elle a des yeux ! Noirs comme le charbon, et si fidèles (en apparence), car elles ne le sont pas toutes ; je me rends compte maintenant, un peu tard, que nous sommes des gaillards bien différents de ce sexe faible ! Mais assez parlé !
[...]

...

Pour l’annotation, se référer à l’ouvrage.
© Éditions Symétrie, 2011

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